IN MEMORIAM – Mardi 30 septembre. Souvenirs, souvenirs… (suite)

Suite d’In Memoriam


Si vous avez raté le début >> IN MEMORIAM. Le début !


 

Suite du roman IN MEMORIAM


 

Le couloir débouche en effet sur une petite salle ronde. Un cul de sac.

– Waouh ! Quel bruit ! C’est dingue !

C’est ce que hurle le garçon qui me suit. Pour ce que j’en entends, c’est un ado, en pleine mue.

– Ouais, c’est dingue ! Ça tue les oreilles. Je crois qu’on est arrivé au bout. On ne pourra pas aller plus loin.

Là c’est moi. Enfin Léo. Je n’ai pas de mal à le reconnaître car si cette voix est adolescente, elle a déjà toute sa force, son autorité, son calme. Encore une dizaine de pas et je me retrouve au bord d’une béance dans laquelle s’engouffrent les eaux sales que nous suivions. Le trou est énorme, il occupe la quasi-totalité de la salle ronde. Le flux est aspiré par le vide, générant un tourbillon impressionnant. Les eaux en tombant collent à la paroi, créant une dépression. L’œil du cyclone. Le vacarme est oppressant. Il vient des profondeurs obscures. Je sens contre le haut de mes cuisses un garde-fou solide et rassurant. Ma respiration (notre respiration ?) s’est accélérée. Mon artère cogne fort dans mon cou. Un nœud se serre dans mon ventre. L’œil du tourbillon est hypnotisant. D’ailleurs, le regard de Léo n’en décolle pas.

– On n’a pas intérêt à tomber là-dedans ! s’exclame mon camarade à ma droite.

– Oh non ! c’est sûr ! réponds la voix de Léo. Ça doit être le collecteur.

– Le collecteur ?

– Oui

Mon regard quitte enfin le vortex et se lève vers le mur opposé. Pas tout-à-fait en face s’ouvre une petite niche ou ce qui pourrait être un passage très étroit. Une lumière blanche en sort. Elle apparaît décalée dans notre univers jaunâtre et sombre, incongrue.

– Regarde, on voit le jour en face ! dit Léo.

– Ouais, c’est le soleil !

– On devrait pouvoir passer, non ?

– T’es dingue !

Nous sommes obligés de crier pour nous faire entendre. Pour nous entendre nous-même déjà ! Sous la niche, il n’y a pas de trottoir, pas de chemin. Seule, une étroite corniche sépare le mur de l’énorme boyau et de ses grondements. Pour atteindre ce mystérieux passage, il faut enjamber le garde-fou et circuler sur la corniche minuscule. L’ouverture est située à un petit mètre du sol.

– On y va ? interroge la voix juvénile de mon aimé.

– Non ! Tu délires, c’est trop chaud !

– Mais si, t’inquiètes. Y’a qu’à se coller à la paroi et avancer tout cool !

– Ok, mais c’est toi en premier. Moi, je te suis…

– Yes Alex ! Suis-moi.

Et horreur ! j’enjambe la barrière métallique et pose mon pied gauche sur l’étroit rebord, le droit restant sur un sol plus fiable. Ma main gauche se place au-dessus du pied et saisit un semblant de prise dans le béton froid et humide. Mon visage se plaque contre la paroi. Une odeur de champignons envahit mes narines pendant que je cherche une autre prise pour ma main droite. Mes doigts accrochent une petite anfractuosité. Mon pied droit rejoint le gauche sur la corniche. Mon front est trempé. Le cœur de Léo cogne fort. Déplacement de la main gauche. Une prise. Le pied gauche glisse en faisant rouler des petits gravats. La main droite. Prise. Le pied droit. La même opération se répète, encore, et encore. Le temps s’étire… Pied droit. Arrêt. J’ai dû avancer d’au moins cinq mètres. La respiration de Léo est courte, sèche. Le bruit de chute d’eau envahit l’esprit et recouvre toute pensée. Coup d’oeil en arrière. Alex suit, lentement. Il a à peine progressé d’un mètre cinquante. Son visage est figé. Ses yeux affolés fixent par-dessus son épaule le vortex infatigable.

– Regarde pas en bas, Alex ! Regarde-moi ou regarde le mur !

Difficile de savoir ce qu’il a entendu dans ce vacarme mais il me fixe, et sans cligner des yeux reprend sa progression laborieuse. Regard à gauche, le passage est devant, à quelques mètres. Main gauche. Prise. Pied gauche qui glisse, rasant le mur. Main droite qui tâtonne. Rien. Le mur est lisse. Léo cherche plus haut, plus bas. Rien. Plus près du corps. Ah ! Un petit relief. Les doigts se cramponnent. Pied droit qui balaie la corniche. Un soudain courant d’air sur la nuque. La niche n’est plus très loin. Regard sur Alex. J’en ai assez. J’aimerais sortir de là. J’ai peur. Cette eau qui tourbillonne à mes pieds. Ce bruit assourdissant. Cette progression si lente. J’en ai marre Léo ! Finissons-en ! C’est ce qu’il fait. Après un rapide regard sur Alex et ses yeux de gazelle apeurée, Léo a repris et avant que je ne l’aie vraiment réalisé, je sens sous mes doigts le rebord du passage en même temps que me frappe un rayon de soleil. Je lève le genou gauche et le place entre mes mains sur le rebord. Je prends appui dessus et monte. Tout mon corps suit. Éblouie, mais soulagée, je me retourne et m’assois à l’entrée du passage, les pieds ballants au-dessus de la gueule insatiable du puits et de son tourbillon d’eaux boueuses. A gauche, Alex arrive, peu à peu. Son visage ruisselle. Le mien aussi !

– Allez mon gars ! Tu y es presque !

– … peux plus ! … vie… retourner…

– Et non mec ! Pas maintenant ! Crie encore plus fort Léo qui se penche vers Alex et lui tend les bras.

Alex avance encore… Plus qu’un mètre. Je vois dans son regard qu’il va faire un geste désespéré, une folie.

– Non ! crie Léo qui a compris en même temps que moi.

Alex se jette vers moi, le bras en avant, la bouche grande ouverte sur un cri qui se mêle au mien. Il commence à partir vers le bas. Mais je sens son bras sous mes doigts. Je le serre fort des deux mains. Un choc ! C’est son corps qui vient frapper la paroi sous moi. Son poids m’entraîne vers l’avant, vers le tourbillon vorace ! Je me cambre violemment et projette tout mon corps en arrière. Du coin de l’œil, j’entrevois une barre verticale, une main courante. Ma main droite lâche le bras d’Alex et saisit le métal froid. Je glisse vers l’ouverture, mes pieds s’enroulent autour du buste d’Alex qui est encore dans le vide. Mes fesses passent par-dessus bord, je pivote sur le côté et très vite une violente secousse dans tout le bras droit me fait comprendre que nos deux corps sont suspendus au barreau. Ça tire très fort dans ma main. Mais je tiens. Le souffle coupé, tout mon corps en tension. Mon bras droit semble vouloir se détacher, à moins que ce ne soit mes doigts que le fer rond va trancher. Mon bras gauche aussi est soumis à rude épreuve. Alex a réussi à saisir mon poignet. Notre prise mutuelle est forte. Mes jambes le ceinturent. Je ne peux voir que le bras et le sommet de son crâne, allongé comme je suis. Il tire par à-coups de plus en plus violent. Je l’imagine dans la gueule hurlante de la bête, les jambes prises dans le flux, se débattant, se cambrant, me suppliant. Malgré le hurlement de l’eau, tout semble figé. Le bras déchiré, la main crispée douloureusement dans une prise que je ne peux que tenir ou lâcher, en aucun cas soulager… que puis-je faire ? Tenir ? Combien de temps ? Et ensuite ? Le lâcher ou partir avec lui dans le tourbillon et espérer une issue miraculeuse ? Je ne supporterai pas l’immersion, j’ai horreur de l’eau. Mon cœur s’affole, surclassant les battements de celui de Léo. Je panique, impuissante, prisonnière de Léo. Mon sang bat sauvagement dans mon cou dans le même temps que je ressens les tensions dans tous les muscles de mon mari. Sensations en surimpression. Mon angoisse qui monte comme seule compagne. Soudain, tout mon corps se mobilise et je ramène violemment mon bras gauche et mes jambes vers le haut. Ça marche ! Alex m’atterrit dessus. Je peux enfin lâcher la barre. Nous sommes dans les bras l’un de l’autre, essoufflés, en nage. Aussitôt, une crise de larmes et de rire nous saisit. Je secoue Alex qui de son côté me boxe en riant aux éclats.

– Vingt dieux ! Léo ! J’ai cru mourir ! Tes idées à la noix, la prochaine fois, tu les gardes ! Bordel de bordel !

– Yes man ! Je te l’avais dit ! Tout cool !

– T’es trop con !

Et il éclate de rire. Un temps. Nous reprenons notre souffle. Et, ensemble, tournons la tête vers l’autre côté du passage, vers la clarté aveuglante du soleil.

BLANC. NOIR.

Gros soupir. Suis toute retournée. Éreintée. Tout mon corps vibre encore de cette insoutenable tension. Léo chéri ! Tu aurais pu penser à moi ! Pourquoi choisir un souvenir avec de l’eau ? De l’eau sale, monstrueuse ! Je déglutis et ressens alors la grosse boule dans la gorge qui s’y est formée. Je comprends mon amour que tu aies voulu me faire partager ce souvenir. Ce n’est pas tous les jours qu’on sauve un ami de la bouche de l’enfer ! Mais moi, ça m’a rendue toute stressée, triste (j’ai envie de pleurer). Pardon mon Léo ! Je ne suis pas à la hauteur… Je devrais te remercier de m’offrir ces moments si forts, et moi, à la place, je me…

LUMIERE DOUCE.

Un parfum de lavande, des draps frais et secs sous mes doigts. Je suis assise au bord d’un grand lit ; la chambre est habillée de clair-obscur ; les murs blanchis à la chaux. Des cigales derrière les volets mi-clos, des pins qui jouent dans le vent et les reflets chauds de bois précieux du bureau, de l’armoire, de la commode et du lit. Je connais cette chambre, c’est celle de Mamette, la mère de Léo. Paix à son âme, la Sainte femme… Dans ma main, une main. Celle de Mamette je suppose -j’ai les yeux mi-clos fixés sur le mur-. La main est à peine chaude, sèche, la peau un peu molle, décharnée. Je la devine d’une teinte olivâtre, un peu huileuse. Je rouvre les yeux et pose un regard sur la forme allongée. Elle est toute menue. Le visage est mangé par les mèches ternes étalées sur l’oreiller blanc. La Vouivre. Oh ! Comment puis-je penser à la Vouivre, cette créature du Diable, en voyant Mamette. Si tendre Mamette ! A ma défense, elle a un air si… terrible ! Une sorcière ! Oh ! Alice ! Tais-toi, pauvre fille ! Comment peux-tu dire ça ! Pardon Mamette !

– Lis encore, mon fils.

Elle a parlé dans un souffle. Un soupir, si ténu. J’ouvre pleinement les yeux sur le livre que je tiens dans les mains.

– Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné. Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; ils saisiront des serpents ; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades, seront… seront guéris.

Léo vient de s’étrangler. Je comprends. Lui qui a suivi avec tant d’attention, de dévouement, de… ferveur ! la longue maladie de Mamette. Lui qui l’a entouré de toute son affection. Qui a délaissé pour être à ses côtés chaque jour son métier, sa femme, ses enfants. De si longues semaines. Ah ! ses frères et sœurs peuvent bien lui en vouloir maintenant ! C’est facile ! Oui, elle lui a laissé la plus belle part ! Oui, elle l’a nettement privilégié ! Mais ils étaient où tous, pendant sa longue agonie ? Qui a porté l’eau fraîche aux lèvres sèches ? Qui a écouté, nuit après nuit, le souffle rauque ? Moi, j’y étais, à ses côtés. Certes pas aussi souvent, mais je venais le rejoindre dès que je le pouvais. Et, ensemble, nous veillions sur Mamette. Ah ! Ils peuvent bien râler, chuchoter entre eux, cancaner, nous maudire… Nous sommes irréprochables ! D’ailleurs…

– Léo, mon fils… Je t’en prie. Lis !

La voix est si faible qu’il m’a fallu me pencher pour saisir les quelques mots. Je prends une longue inspiration. Donne une petite pression à la main si frêle qui réagit faiblement. Un petit raclement de gorge.

– Le Seigneur, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel, et il s’assit à la droite de Dieu. Et ils s’en allèrent prêcher partout. Le Seigneur travaillait avec eux, et confirmait la parole par…

Un soubresaut vient de nous interrompre. La petite main s’est raidie d’un coup. Le petit corps s’est arqué, soulevant l’édredon marine. Je relève la tête et suis frappée par ceux de Mamette grand ouverts. Une expression de surprise, à la limite de la peur. Rien ne bouge pendant quelques secondes. Puis ses yeux partent à droite, à gauche et me fixent presque. Et dans ce presque je comprends qu’ils ne voient plus, qu’ils ont cessé de voir. Un petit courant d’air tiède vient balayer un voilage et caresser mon visage. Les yeux de Mamette n’ont pas bougé.

– Maman ? Maman ? C’est moi, Léo. Maman ? Ça va, maman ?

Mamette garde son masque de stupeur. Sans ciller. Alors, sans la quitter des yeux, je dépose la Bible sur le couvre-lit et avec une infinie lenteur, mes doigts frôlent la joue de la pauvre femme. Après un instant de suspension, ils viennent clore délicatement ses papières. Des larmes coulent sur mes joues. Un sanglot. Un autre et un autre encore. Davantage de larmes, brûlantes. Une longue plainte s’exprime d’entre mes côtes. L’air est chaud. Dehors, un pigeon roucoule.

NOIR.

Oh, Léo ! Je suis bouleversée ! Je pleure. Je, Alice, pleure. Avec mes larmes à moi, pas les tiennes, Léo ! J’ai une boule dans la gorge. Je flotte dans le noir profond, total. Seule avec ma peine. Notre peine.  Léo darling, je suis si triste. Partager avec toi ce…

LUMIERE FORTE.

BAM !… BAM ! Aïe ! Ça fait mal ! J’ai pris deux coups de suite en pleine poire ! Ma tête résonne, mon nez irradie de douleur ! Des cris autour de moi. Ce sont des dizaines de voix qui vocifèrent. Toutes en même temps. Je vacille. Je relève la tête malgré la douleur. Je vois des gants de boxe, rouges, et un poing. Qui m’arrive en pleine figure ! BAM ! Sur la bouche !  Des étoiles. Le goût du sang. La tête me tourne. Les hurlements. Les yeux clos, je me sens partir en avant. La foule crie encore. Je distingue « Lé-o ! Lé-o ! » et un autre nom (« Doug » ?), tous deux scandés sans fin. Je rouvre les yeux à temps pour esquiver un nouveau coup de poing. Le visage de mon agresseur suit son bras et passe au ras du mien. Mon poing droit remonte vers son cœur (uppercut ?) BIM ! Tout mon bras vibre. Devant moi, la face congestionnée de l’arbitre. La foule : « Lé-o ! Lé-o ! », « Doug ! Doug ! » Je recule, me retourne. Tout mon corps est meurtri. C’est Insupportable. Mon œil droit. Mon nez. Ma lèvre. Le sang salé dans ma bouche, sur ma joue, dans mon cou. Mes côtes aussi. Que tout s’arrête ! Vite ! Je regarde mon adversaire. Un black. Solide. Il est légèrement plié en deux. Je respire fort. Entre les dents. Vertige. Et cette douleur ! Léo, stop !  Mais non ! Il ne m’écoute pas, s’avance. Je m’avance. Il est en face de moi. Sa garde est basse. Mon bras part. BAM ! Crochet du droit ! BAM ! Direct du gauche ! Je vois ses yeux partir en arrière, ses bras retomber. BAM ! Encore un direct ! Du droit. Le gars est debout. Immobile. Sonné. Hurlements ! Mon bras droit se contracte à nouveau pour cogner avant qu’il ne s’effondre. Un bras me retient. Maillot noir et blanc. « Bouge pas Léo ! Attends ! » Le gars tombe à terre. Un gros tas de linge qui se répand sur le ring. Comme en gros plan, je vois la tête rebondir sur le sol. « 10… 9… 8… » Tempête de cris depuis la mer sombre qui nous entoure de toutes parts. « 5… 4… » Le corps à mes pieds. Le bras de l’arbitre comme métronome « 2… 1… KO ! » La tempête se déchaîne, m’emporte. J’oublie mes blessures, la douleur s’évapore.  L’arbitre me prend le bras et le projette vers le haut. Je me laisse faire. Pas de danse, nous tournons au centre du ring. Des « hourrah ! » Des « Lé-o ! » Là, au premier rang, qui viennent de se lever d’un coup, les parents de Léo. Mika, son petit frère, tout jeune (quinze ans ?) Ils sont déchaînés. Applaudissent, lèvent le poing. Le mien est toujours en l’air. Je souris. Ma lèvre achève de se déchirer. J’ai mal, mais c’est bon !

NOIR. SILENCE.

Mon cœur tape, tape, tout affolé. La douleur s’efface et n’est plus que souvenir. Je suis vidée. Waouh ! C’est donc ça la boxe, mon Léo ? C’est dingue ! Dingue ! Je ne trouve pas de mots. Mon bien-aimé, quelle folie. Ça déménage. Je suis bluffée. Ah, la lumière revient ! Les bruits aussi.

BRUITS DE BULLE. CLARTE BLEUE.

Des bulles, sous l’eau. Partout, de l’eau. Ah non ! Pas sous l’eau Léo ! J’ai horreur de ça ! Tu le sais. De l’eau sur le visage, dans le nez. Tout mon corps est sous l’eau, au milieu d’une piscine. Mes poumons brulent. De plus en plus. Je nage à toute vitesse, rasant le fond. Le carrelage défile, flou. Je sens la panique monter. Devant, une silhouette. Un haut et un bas de maillot jaune vif.  Une fille, jeune. J’arrive tout près, par en-dessous. Je suffoque. Mes mains saisissent les chevilles et tirent un grand coup vers le bas. Les pieds de la fille s’agitent entre mes mains. Léo, non ! Je lâche ses pieds et remonte à la surface, (enfin !) en grimpant le long du corps que je propulse vers le fond. Je respire un grand coup. Ouf ! La fille (c’est une gamine !) remonte en panique, les yeux affolés, la bouche ouverte en grand, le cou tendu. Elle tousse, crache et tousse encore. Elle pivote vers moi. Regard noir et rageur ! Je ricane. Elle tente de me frapper. Je contre facilement en rigolant. Elle tousse. Visiblement, elle n’arrive pas à reprendre son souffle. Toujours de la panique (ou de la rage ?) dans ses yeux. Je prends une profonde inspiration. Non ! Non ! Non ! Pas sous l’eau, Léo ! Ma tête pique vers le fond. Je devine le corps de la gamine : petits seins, taille fine, petites fesses et des jambes qui s’agitent dans tous les sens. Au-dessus, ses bras frappent la surface. Je baigne dans un tourbillon de bruits confus, aquatiques. Je me propulse vers elle.  Mes mains tendues en avant attrapent fermement ses hanches, glissent vers le bas et crochètent sa culotte jaune. Malgré les coups de genoux, les coups de pieds, je fais rouler le maillot le long des cuisses, découvrant un triangle noir, bien net malgré la vision sous-marine. Je n’en peux plus ! Léo ! Arrête ! Remonte ! Mais non, je ne remonte pas. Ma main s’avance, décidée, vers le triangle sombre. Léo ! Non !

NOIR. SILENCE.

Merde ! Léo ! C’est quoi ça ? Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Je me sens mal ! Je manque d’air. Je réalise que je suis toujours en apnée. Mon corps est moite, suant. Mon cœur est hystérique. Léo ! Léo ! Plus de souvenirs sous l’eau, je t’en supplie ! Le visage me revient d’un coup : les yeux paniqués, la bouche désespérément ouverte. Une gamine, Léo ! Elle n’a pas treize ans ! Je flotte dans le vide, honteuse, gênée. Léo, mon bien-aimé, please…

LUMIERE VIVE. BRUIT DE VENT, FORT.

Devant mes yeux, levés haut, une grande surface, aveuglante de blancheur. Un bruit mécanique de crécelle, aigu. Un bruit de winch ! C’est une voile que je regarde.  Une grand-voile. Et par devant, un génois, tout gonflé. « Borde ! Borde ! Allez Michel au taquet ! Borde ! » C’est « ma » voix, celle de Léo. Entre mes mains la roue est dure ; elle tire fort à droite. À lofer dirait Léo. Je regarde le pont. Michel mouline le winch comme un fou. Le génois se raidit. Trois équipiers (deux garçons et une fille) engoncés dans des cirés rouges, comme nous, finissent de s’installer à bâbord, à la contre-gîte. Le vent, presque de face est fort, très froid, piquant. La gîte s’accentue. Nouveau regard sur les voiles. « C’est bon, Michel ! Steeve, reprend la GV ! Un poil ! » Steeve s’exécute. Bruit de winch à nouveau. « Stop ! » Je me retourne et regarde derrière, sur la droite. D’immenses voiles blanches et bleues nous talonnent, à à peine vingt mètres ! J’entends même les ordres secs du skipper. Plus loin, d’autres voiles. La plupart n’ont pas encore viré. Je me retourne vers l’avant. Juste à temps pour prendre un paquet d’embruns en pleine face ! Ça coupe le souffle. Mais quelques secondes plus tard, Léo s’écrie : « On les a ! On est au vent. Yihaaa ! Ils l’ont dans le baba ! Allez les gars encore une minute. Juste une minute ! » Nouveau paquet de mer. Cette fois, je détourne la tête à temps et l’eau froide s’écrase sur ma capuche. « Les bouées à cent mètres ! On est bon Léo ! » gueule un des trois équipiers. Je vois la bouée jaune et à sa gauche un canot. Le juge de ligne, sans doute. Nous filons droit sur la bouée. Un regard derrière : ils n’ont rien gagné ! La barre est dure à lofer, mais je tiens bon. Rafale ! La gîte augmente encore plus. J’appuie de tout mon corps sur la roue pour retenir le voilier. Devant, ça gueule. Plus que quelques mètres… et on passe la ligne ! J’exulte. Mon équipage aussi. Steeve me prend dans ses bras. J’en lâche la roue. Le bateau se redresse direct, face au vent. Je le retiens en criant de joie : « Yes ! Bravo les gars ! » L’image blanche, bleue, s’efface.

NOIR. SILENCE.

Étrange, j’ai encore le goût du sel sur les lèvres. Le bruit du vent dans les oreilles. Cette séquence a été très rapide. Bravo Léo ! Tu es fort. Mais brutalement, le souvenir de la piscine ressurgit et assombrit mes pensées. J’ai presque envie d’arrêter. Je me sens lasse, mal à l’aise. Pourtant, j’imagine que cette fin de régate – la Triskell Cup, si je me souviens bien, tu n’en as gagné qu’une – compte tellement pour toi, mon Léo. Tu m’offres ce souvenir avec émotion, bonheur. Et je le reçois de même, mon aimé. Mais pourquoi m’avoir imposé la piscine ? En plus, tu connais mon horreur de l’eau ! Tu sais combien d’année il m’a fallu pour que j’arrive à t’accompagner à bord ? Combien il m’en a couté ? Oui, Léo, tu le sais. J’ai admiré ta patience…

COUP DE KLAXON. LA VILLE EXTERIEUR NUIT.

Mon corps s’arque et bondit en avant et je devine la voiture frôler mon dos. Je monte sur le trottoir ; il bruine. Je reconnais Paris. Boulevard Sébasto ? Oui, gagné ! Mes pas rapides me portent vers les Halles Nouvelles et leurs flèches blanches. Je cours presque. Je jette un œil à ma montre d’un geste sec. Il me faut cligner des yeux pour me débarrasser des perles de pluie collées aux cils et voir clair. Neuf heures. « Oh oui ! A la bourre ! » marmonne Léo. J’accélère encore. À l’angle de la rue Saint-Denis je tourne à droite sans ralentir, tout le corps tendu en avant et… CHOC ! Je rentre dans quelqu’un. Je récupère mon équilibre de justesse, le souffle coupé. La femme, c’en est une, a eu moins de chance. Elle gît sur le trottoir dans une position comique. Sur le dos, les mains de chaque côté de ses cheveux châtains, les jambes repliées. Sa jupe noire – noire aussi sa veste, ses bas et ses talons – est remontée aux fesses, découvrant de jolies cuisses longues et fines. Mon regard s’y attarde, puis, me ressaisissant, j’aide la jeune femme à se… Mais ! C’est moi ! Je me vois dans les yeux de Léo ! C’est notre rencontre. Oh, Léo ! Mon amour ! J’aurais dû y penser en voyant les rues de Paris. Mais, à l’époque, je découvrais tout juste les quartiers de la capitale. J’ignorais qu’on s’était télescopés rue Saint-Denis ! Je m’aide à me relever. C’est si étrange de me regarder. Comme je suis jeune ! Malgré ma contrariété – tu parles, je suis dégoulinante d’eau sale ! – je souris. Je me vois sourire et souris à mon tour. Je me perds dans ce jeu de miroirs. De moi et de l’autre. De l’autre et de moi. « Je suis confus Mademoiselle, je regardais l’heure. Et comme je suis très en retard… » « Comme le lapin, m’entends-je répondre d’une voix étrange. Ça tombe bien, je m’appelle Alice ! » Je tends la main vers cette autre, ce moi. Je ressens le flottement chez Léo. Puis un rire. « Ah oui ! Le lapin ! Alice ! Très drôle ! » Je sers la main de… moi. « Mais je m’appelle Léonard, pas Lapin ! » Nous rions tous les deux. Je vois comme des étincelles dans mes yeux.

– Vous ne vous êtes pas fait mal ?

– Si, un peu ! Et j’ai fichu mon tailleur en l’air…

– Je suis désolé, vraiment. Je peux vous offrir un café pour me faire pardonner ?

– Vous n’êtes pas censé être en retard ?

– Ah… si ! Mais on ne rencontre pas Alice tous les jours !

– En ce cas, j’accepte ! Si ça ne vous gêne pas d’inviter une souillon. Dis-je avec un charmant sourire.

Je soupçonne la mémoire de Léo de m’avoir joliment arrangée. Je ne me suis jamais vue aussi belle !

Je (Léo) m’a pris par le bras délicatement et nous marchons de concert vers un petit café que j’aurais été bien incapable de retrouver. La suite je la connais ! Café-crème pour lui, thé bergamote pour elle. Mes études d’art. Son diplôme d’archi tout frais et son premier contrat. Ma solitude d’étudiante provinciale à peine débarquée dans la ville-lumière. Sa toute récente séparation d’avec… mince ! Comment s’appelait-elle ? Jeanne ! Nos regards qui s’entrelacent. L’excitation et l’embarras. La tension amoureuse qui monte.

Tout me revient d’un coup tandis que je (Léo) m’étudie discrètement (moi, Alice) par-dessus ma tasse de faïence blanche : des petites mèches sortent polissonnes de mon bonnet de laine noire, piqueté de gouttelettes. Sous ce bonnet, mon oreille délicate. Mes yeux verts qui brillent sous mes longs cils. Mon petit nez à peine retroussé. Ma bouche pleine. Nous sirotons nos boissons, face à face. Sous des chandeliers d’un autre âge, des reflets d’or zèbrent nos regards dans le brouhaha de velours de ce petit bistro, très parisien. Nos mains qui s’effleurent en s’égarant l’air de rien sur la nappe. Le serveur nous couve de son regard bienveillant. Une alarme dans la poche de la veste de Léo. Son rendez-vous qui s’impatiente. Mais l’image s’obscurcit…

NOIR. SILENCE.

Oh mon Léonard ! So romantic ! Comme dans les films de Garry Marshall ou de Wong Kar-Wai ! Je n’avais jamais été frappée à ce point par le côté si glamour de notre rencontre. Pourtant ce n’est pas faute de l’avoir racontée, encore et encore, à tant de monde. Oui, Léo, comme toi je chéris ce souvenir. Il est à l’image de notre vie, de notre amour : tellement beau et surprenant. Tellement parfait ! Je t’aime… infiniment. Je flotte dans le vide et je pense à toi. Que me réserves-tu encore, mon petit mari ? Mais s’il-te-plaît, plus d’eau, plus de piscine !

UNE VOIX PLEINE D’EMPHASE.

On dirait du Malraux. Ah mais oui, je vois, j’y étais. L’image arrive. C’est bien ça, c’est bien lui ! Son nom, déjà ?… John… John-Paul de Kervouac ! Monsieur le Ministre du Vivre-ensemble, de la Solidarité, de la Ville, des Champs et de je ne sais plus quoi. Écoutons-le :

– … et c’est pourquoi je suis si fier aujourd’hui d’inaugurer ce magnifique espace, promis à de grandes réussites, promis à devenir le lieu incontournable de l’essor économique et social de Périgueux-Ville-nouvelle ! Et toutes ces forces vives que je sens déjà prêtes à bondir, elles s’élanceront portées en un magnifique élan par la somptueuse et dynamique architecture de Léonard Prescott, cheville ô combien ouvrière, dans le sens noble du mot, de ce superbe et ambitieux projet d’urbanisme et que je vous demande d’applaudir vigoureusement !

Je m’avance sur la petite scène bordée de velours grenat vers le ministre. Coup d’œil furtif à la petite foule d’invités. Nombreux sont ceux qui me sourient, me font des petits gestes qui de victoire, qui d’encouragement. Sans doute son équipe. Je reconnais d’ailleurs quelques têtes : Lyze, sa lugubre secrétaire. Même quand elle sourit, elle garde un air revêche ; Ayong, son assistant (il a gardé son casque de chantier !) Il est rayonnant. Ses yeux sont encore plus bridés que d’habitude. Et puis James, Luc. Mon regard se pose sur… moi (!) Et nos enfants au premier rang. Mince, mon chapeau est de travers, quelle quiche ! Athéna et Tibère ont lâché mes mains pour applaudir leur papa. Qu’ils sont chou ! Et moi qui envoie un baiser de mes mains gantées… Je me fais un clin d’œil en retour ! Je sais combien ce moment était important pour Léo. Des mois de labeur, d’entêtement pour porter ce projet pharaonique. Pour encaisser chaque coupe budgétaire. Pour supporter les errements des fournisseurs. Le ministre me tend la main (enfin à Léo). Je la saisis et nous nous secouons le bras vigoureusement pendant… tout ça ! Il ne veut plus me lâcher. Nous regardons la petite poignée de photographes, tout sourires. Enfin il me lâche. Il a reculé pour me laisser la place derrière le pupitre. Je pose fermement mes mains de chaque côté du plateau en verre qu’il a maculé de ses gros doigts, face au micro. Je plante mon regard au cœur de l’assemblée. Encore quelques applaudissements, quelques “bravo !”et puis…

NOIR. SILENCE.

Déjà ! Je suis frustrée ; j’attendais le discours, ce discours que tu avais préparé pendant tant d’heures mon cher époux. Que je suis fier de toi. Encore et toujours. De nos enfants, si brillants. Même si Tibère peut parfois être insupportable, le coquin. Si fier de notre famille, de ta réussite. De notre réussite ! Notre amour est si fort, si complet. Je suis si heureuse d’être ta femme. Nous nous connaissons si bien…

UN HURLEMENT !

Un terrible et long hurlement aigu ! Le bruit d’une course devant moi, de pas affolés. Puis, par-dessus, mes propres pas qui résonnent dans l’étroit couloir dans lequel je m’élance à la poursuite du cri qui s’éteint. Des murs en béton, un sol en béton, le tout grossièrement peint. L’air est glacé. Une porte qui claque devant. J’y arrive. C’est une lourde porte métallique grise coupée par une barre anti-panique rouge. Je m’arrête. De l’autre côté la course continue, assourdie. Lentement, d’une main, je pousse la barre et entrouvre la porte. Cliquetis. De l’autre côté, dans le froid vif, une rue la nuit. Une ruelle plutôt. Inquiète, j’essaye de comprendre. C’est un jeu ? Je sors par la porte et d’un pas léger, en petites foulées, m’élance vers… vers ma proie ? Mon Dieu ! Qu’est-ce que je dis ? Mes pieds doivent être chaussés de tennis, ma course est presque silencieuse. La ruelle elle est sombre. Un seul réverbère jette une lumière grise sur l’asphalte noir et quelques voitures peu reluisantes garées d’un seul côté. Les façades sont obscures, oppressantes. Les bruits de la fuite ont cessé. Je ralentis ma foulée jusqu’à m’arrêter. La rumeur de la ville. De l’eau qui s’écoule dans une canalisation. Une odeur douceâtre de détritus et d’égout. J’avance, pas à pas vers l’angle que forme la ruelle avec un passage, au fond à droite. Si c’est un jeu, il est sinistre ! Léo, à quoi joues-tu ? Un chat gris et noir surgit du dessous d’une voiture et traverse devant moi pour disparaître à travers un soupirail. J’avance toujours. Silence. Léo, dis-moi que c’est un jeu ! Brutalement, une pluie forte, glaciale, frappe mon crâne et mon visage. Je sens presque tout de suite ma veste trempée coller et peser sur mes épaules. Je frissonne. Je continue à avancer, imperturbable, malgré le vacarme des gouttes et les rideaux de pluie. Malgré ma vue brouillée, malgré le froid et ces sensations de ruissellement sur le visage, dans mon cou, le long de mes bras. Je suis transie, tétanisée. Pourtant mon corps bouge, au même rythme mesuré. J’avance à pas de loup vers l’angle du mur. De l’autre côté, un petit cri, comme une bête blessée. Je sais qu’elle est là. Ma main gauche se pose sur le mur froid. Je reconnais la montre de Léo, sa Rolex marine qui dépasse de sa manche. Et à côté, une petite plaque bleue avec des caractères blancs, genre eau ou gaz, vissée au mur. Et en souplesse, je tourne le coin. Une impasse. Une porte de garage, fermée. Et devant, à quelques mètres de moi, ruisselante, une jeune fille recroquevillée, les mains en avant. Elle pousse des petits glapissements. Et des yeux ! Mon Dieu, quels yeux ! Quelle épouvante !

NOIR. SILENCE.

Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Ce n’est pas possible ! Quel cauchemar ! C’est une erreur, ce n’est pas possible ! Quel rapport avec mon Léo ? Arrêtez ça ! Tout de suite ! Oh mon Dieu ! Comment je sors de là ?

BLANC.

La lumière revient, comme une claque. Blanche. Des murs blancs, des meubles blancs à ma droite. Une porte blanche devant moi que je suis en train de refermer. Derrière des robinets ouverts en grand et le vacarme d’une baignoire qui se remplit. Je verrouille la porte.  Dans mon dos un petit cri de frayeur et une voix juvénile :

– Aaah ! Léonard ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? J’allais prendre mon bain !

Je me retourne. En passant, j’entre aperçoit le visage de Léo -mon mari ! – dans le miroir, au-dessus du lavabo. Une jeune ado aux cheveux blonds coupés courts, les bras repliés sur les seins, interloquée, toute nue, là, devant moi. Et toujours le vacarme dans la baignoire. Je tends mes mains vers la fille, « Héléna ma belle ! », Lui saisit les poignets avec force, écarte ses bras découvrant ses seins pointus. Elle ouvre la bouche. Ma main se plaque dessus avec force. La panique dans ses yeux bleus les agrandit démesurément. Je hurle, je me débats. Je hurle encore. Non ! Non ! Non ! Au secours !… Non ! L’image et avec elle le bruit d’eau assourdissant se fondent au…

NOIR. SILENCE.

Je reste sidérée quelques secondes, puis, prise de panique, je m’agite dans tous les sens. Je sens aussitôt les sangles qui emprisonnent mes bras, mes jambes, mes poignets, mes chevilles. « Oh non ! Laissez-moi partir ! »

– Madame ! Madame ! Calmez-vous ! Tout va bien, je suis là ! Calmez-vous Madame.

Je sens une main sur mon épaule qui appuie fermement. Une autre sur ma joue, plus légère. Je continue à me débattre. J’ai les yeux ouverts, mais il fait tout noir.

– Détachez-moi tout de suite ! Tout de suite !

– Oui Madame ! Calmez-vous ! Je vais vous détacher. C’est l’affaire de quelques secondes. Mais il faut que vous cessiez de…

– Non tout de suite ! Vous m’entendez ?

Je n’arrive pas à me contrôler. Encore moins à me calmer. Je continue à m’agiter. Les mains se font plus pressantes, la voix aussi. « Calmez-vous, cessez de bouger, tout va bien ! » Je prends sur moi. Je m’immobilise, toujours dans le noir. Inspire, expire. Sa main effleure ma nuque. Je me crispe, la respiration bloquée. Je m’immobilise.

LUMIERE.

Un visage poupin. Un garçon. L’image bouge, elle tressaute comme sur les vieux projecteurs d’autrefois. Le visage apparaît, et la seconde d’après disparaît. Puis revient. C’est un gamin. Il a des grands yeux écarquillés aussi sombre que sa tignasse, une bouche ronde et un nez minuscule. Aucun bruit. Dans le même temps je sens des mains s’activer dans mon dos, mes épaules et mon cou. Je manque d’air ! Devant moi une main apparait et survole la tête du gosse. Je me tortille. Je cligne fort des yeux quelques secondes. Mais la vision ne disparait pas. La main est toujours là, elle se pose sur les cheveux noirs et épais. Impossible de chasser l’image. L’enfant lève des yeux inquiets, mouillés. Sa lèvre du bas tremble. Deux voix se superposent : « Ne bougez pas Madame ! », voix de femme impérative mais décalée, lointaine ; « Reste sage mon petit, mon joli… », voix doucereuse et familière de Léo, toute proche, enveloppante. Je hurle et me cambre violemment. Mon cri recouvre tout.

NOIR.

Une douleur cuisante dans ma nuque me fait comprendre que la sonde m’a été retirée violemment. Tout cesse : l’image, les voix, mon cri. Ne reste que mon souffle précipité, l’obscurité et la voix de la jeune femme à présent proche :

– Très bien ! c’est mieux, j’ai retiré la sonde. Voilà ! Maintenant, le masque… J’y vais doucement.

Elle m’ôte ce qui me bouchait la vue. Je retrouve la petite pièce à l’éclairage tamisé. Et le joli visage de la femme qui m’a guidée tout à l’heure. Bien qu’immobile, je reste en tension maximale. L’adrénaline inonde mon corps.

– Je vais vous détacher. Respirer tranquillement. Tout va bien, Madame. C’est fini. Là, voilà, tranquille… Bien.

Pendant qu’elle me parle comme à une petite fille, elle défait mes lanières. Dès que je suis sûre d’être libérée, je me lève d’un bond, saisis mon sac posé devant moi, ouvre brutalement la porte et m’enfuis dans le couloir. La sortie ! Trouver la sortie et courir ! Vite ! Les murs défilent à droite et à gauche. Tout est blanc. Ce couloir n’en finit pas ! Ah ! Une pièce ! Un vestibule. Plusieurs passages possibles. Aucune indication. Je réalise que je ne suis jamais passée ici. Oh mon Dieu ! Je me suis trompée, j’ai pris à droite, c’était à gauche ! Je m’élance dans un couloir au hasard. Brutalement, je heurte de plein fouet un mur blanc. Je suis stoppée net. Sonnée, je tente de garder l’équilibre en posant mes mains sur ce mur. Mais celui-ci s’échappe. Dans le même temps mes yeux s’arrêtent sur une paire de Nike orange et bleue (orange et bleu, quelle horreur !). Le mur est habillé de coton blanc. Deux mains fermes saisissent mes coudes et me repoussent avec ménagement. « Excusez-moi Madame ! » et pouf ! les Nike disparaissent. La blouse blanche aussi. Je repars de plus belle. Je délaisse les rares portes qui rythment ces longs couloirs. Sortir ! Mon cœur cogne si fort, ma gorge me brûle. Mes chaussures me torturent. Sortir vite… Là ! une porte, un panneau rouge. Une issue de secours juste devant. Je percute la porte de tout mon corps ! Blang ! Je culbute, roule, et m’étale sur du goudron. Un trottoir. La rue. Je suis libre ! Une sirène hurle dernière moi. J’ai déclenché l’alarme incendie… Je relève le nez du sol. Un couple âgé me toise de toute leur hauteur. Forcément, je suis à terre, c’est facile. Ils ont le même regard de chouette, intrigué et désapprobateur à la fois. Le souffle court, je me relève, époussette ma jupe. J’ai un genou écorché et mon bas est troué. Je réajuste mon soutien-gorge, mon haut, ma veste et traverse la rue. Sans un mot. Sans un regard. J’accélère le pas, tourne au premier croisement à droite. Puis deux rues plus loin à gauche. J’entends encore la sirène. Je marche deux-cents mètres, ralentissant peu à peu. Je m’assois sur un perron de trois marches. Là, je reprends mon souffle et pleure. Je coule du nez, des yeux. Une vraie fontaine. Je farfouille dans mon sac, trouve des mouchoirs, m’essuie. J’en prends un autre, pleure dedans. Des sanglots me secouent de la tête aux pieds. Je gémis sans pouvoir me retenir. Peu importe qu’on me voie. Je suis si mal ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Léo ! Dire son nom me fait l’effet d’une baffe. Léo ! Ça m’est insupportable. Des sanglots à nouveau. Oh non ! Non ! Non ! Pas ça ! Pas lui ! Une sonnette dans mon sac. Mon téléphone. Par réflexe je le sors. C’est Lisbeth. Ma chère Lisbeth. Trois secondes d’hésitation et je décroche.

– Alice, ma-ché-rie ! Tu ne vas pas le croire ! Tony m’a appelé ! Et, en plus, il ne m’a même pas parlé de Tiphany. Tu te rends compte !

Je n’écoute pas, je fonds en larmes. Il m’en reste encore ! Je tente d’étouffer mes sanglots. Dans ma tête, ça va très vite. Le dire à Lisbeth qui ne pourra s’empêcher de le répéter à droite et à gauche ? Tout Versailles le sait demain. Tout Paris après-demain. Tous les budgets de Léo à l’eau ! Le désastre. La honte. La faillite…

– Alice ? Tu m’écoutes ?

Panique ! Je raccroche. Je suis seule. Seule avec ce sombre secret. Re-crise de larmes. Et Léo ? Que faire ? Que lui dire ? Non, je ne pourrai jamais ! Mon Dieu ! IN MEMORIAM ! Ils vont s’inquiéter ! Ils vont appeler chez moi… je dois aller les voir. Raconter n’importe quoi. Tiens, l’eau ! Ma peur panique de l’eau. Ma phobie de l’eau. Leur demander de ne rien dire à Léo pour ne pas gâcher son plaisir. Me reprendre. Faire bonne figure. Alice, tu es une grande fille. Re-crise de larmes ! Alice ! Bon sang ! Mon Dieu, aidez-moi !


Je tourne la clef. Ouf ! C’est fermé. Je suis la première. J’entends le taxidrone qui redécolle de l’impasse, soufflant des brassées de feuilles mortes, tourbillon ambre et feu. Des grains de sable soulevés de terre me piquent les yeux. Je secoue mon manteau et essuie mon visage. Tant pis pour le maquillage. De toutes façons mes larmes à répétition l’ont déjà ravagé.

Le petit portail grince. La clématite commence à s’entortiller dans les gonds ! Il faudra… Comment je peux encore penser à des détails comme ça ? Et parce que c’est ma vie ! C’est la vie d’Alice. Je dois me raccrocher. Ne pas lâcher ! Mais ma vie, c’est Léo. C’était Léo ! Oh mon Dieu… Je ne sais toujours pas quoi faire ! Je ne peux ni lui en parler, ni continuer à l’aimer comme si de rien n’était. Le prendre dans mes bras, l’embrasser. Impossible… Je revois les yeux de la fille ! Comme un flash. La salle de bain. Mes mains qui tiennent avec force ses poignets. La panique. La baignoire qui se remplit. Le bruit de l’eau qui résonne dans toute la petite pièce. FLASH ! Autre image. Sous l’eau, les bulles, la piscine. Et l’eau chlorée plein le nez. Devant moi la culotte jaune ! Je me sens mal. Je m’effondre sur la petite chaise en paille, mes coudes sur le guéridon du couloir, la tête entre les mains. J’essaie d’effacer les images. Elles résistent. Malgré tout, mon cœur s’apaise peu à peu. J’essaye la méditation. L’air qui rentre et qui sort de mes poumons, de ma gorge. Je me concentre sur l’air qui rentre et qui sort… je tiens quinze secondes. C’est le chaos dans ma tête !

Les enfants ne vont pas tarder à rentrer. Faire bonne figure. Être, rester, une bonne mère. Me remaquiller, me changer, préparer un bonne collation pour mes chéris… Non ! D’abord, effacer le message d’In memoriam sur le répondeur. Trois messages :

– Léo ? C’est Valéry ! Pour dimanche prochain…

Suivant !

– Ma chérie, c’est Lisbeth ! Ça a coupé et ça ne répond plus sur ton mobile. Rappelle-moi, ma douce, il faut à tous prix que je te raconte ! Bise.

Effacé !

– Léo, c’est ton père. Rappelle-moi. J’ai du nouveau…

Suivant ! Ah non, pas de suivant ! C’est fini. Mais alors, le message d’IN MEMORIAM ? Ils ont laissé sur le mobile de Léo. Mer…credi ! Lui répéter le même mensonge. L’eau, la panique… Ah ! j’entends les enfants qui arrivent.


« Miss Pym ! Vous ne pensez pas qu’il serait temps d’apporter le gigot ? » Si elle voulait que je passe mes nerfs sur elle, elle ne s’y prendrait pas autrement ! « Ne t’inquiète pas ma chérie » me dit Léo en posant sa main sur la mienne malgré la distance que nous impose la lourde table en chêne massif. Je réprime le geste de recul de ma main et me tétanise. Dieu que c’est dur. Mes zygomatiques me brûlent à force d’être crispés. Et il continue de parler ! De quoi, au fait ? Ah oui ! Demain est férié, les enfants, couchés tard, blablabla. Léo, enlève ta main, s’il te plaît. Tibère et Athéna, arrêtez de bouger. Et Miss Pym ? Que fait-elle ? « Je vais aller l’aider ! » Hop ! Je retire ma main, me lève dans le même mouvement et file vers la cuisine. J’entends Léo derrière moi : « Mais ! Mon amour… » Je m’arrête dans le couloir. Respire, une fois, deux fois. Les poings serrés, les ongles dans la paume. À nouveau les larmes qui montent. Non, non, non, non ! Je repars vers la cuisine et manque renverser Miss Pym et le gigot. « Je viens chercher la sauce. » dis-je stupidement.

Cuisine. Ouf ! Je m’adosse à un plan de travail. L’ardoise froide sous mes mains m’apaise. Finalement, j’ai réussi à donner le change à Léo. Non sans mal. Il ne pensait qu’à me consoler. Je ne pensais qu’à échapper à ses… à ses mielleuseries ! Il m’a inondée de questions sur la plage, Noël, la régate, l’inauguration, notre rencontre, notre promenade à cheval (ah ça non ! Je n’y ai pas eu droit.) Mais les filles paniquées, poursuivies, coincées, violées. Non ! Pas un mot ! J’ai répondu peur de l’eau, stress. Phobie … Bon sang de bois ! Comme c’est difficile. Et voilà, je pleure encore. Les enfants se disputent à côté. Je pense à un autre enfant, à ce petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux tristes. Les miens d’enfants crient et leurs petites voix aigues m’insupportent. Je vais craquer…

–  Eh bien, Madame, la sauce ?

–  Oui, j’ai rajouté du sel (petit mensonge…)

–  Ah ?

Désolée Miss Pym, mais ce n’est pas le jour pour les politesses. Le téléphone maintenant ! Je croise Léo, le combiné à la main dans le couloir. Décidément. « C’est ta mère. » Chuchote-t-il. Je souffle à son oreille en prenant soin de ne pas le toucher. « Dis-lui que je suis souffrante. Dans ma chambre, je dors. » Et sans lui laisser le temps de s’insurger, hop ! Je file à l’étage.

« Viens, mon beau chat. Tu es un veinard, toi ! Tu n’as pas tous mes soucis… » Printemps frotte sa truffe froide contre mes joues, ronronne et entreprend de pétrir mon ventre non sans y planter ses bouts de griffe. Aïe ! Il finit par se rouler en boule contre ma taille. Allongée sur le couvre-lit, les yeux clos, la main droite pétrissant la douce fourrure, je songe. Je ne peux en parler à personne. Surtout pas à Léo. Faire comme si tout allait bien. Certes, ton cadeau, Léo, ce n’est pas une réussite, mais ce n’est pas grave. Oui, j’ai paniqué, c’était idiot, mais c’est fini, on n’en parle plus. Tout va bien. Oui je t’aime, mais je ne suis pas au mieux en ce moment. Je n’ai pas la tête à ça. C’est le mariage d’Eva -mais si tu sais bien ma cousine, la fille de l’oncle Louis- et bien, je suis inquiète pour elle. Blablabla. Les enfants, maman est un peu fatiguée en ce moment. Ne l’embêtez pas. Voyez avec Peta pour les devoirs. Et cætera. Je peux tenir plusieurs jours comme ça. Peut-être quelques semaines ? Mais après… Après ? Des larmes chaudes brulent mes tempes. Le regard de ces filles ne cesse de me hanter. Elles m’accusent : « Quoi ? Tu ne vas rien faire ? Tu vas le laisser nous violer ? » S’il vous plaît, laissez-moi. Vous n’êtes qu’un souvenir qui n’aurait pas dû être là. Je me redresse d’un coup ! Printemps relève la tête, l’air contrarié. Bon sang ! Je dois retourner chez IN MEMORIAM. Il faut que je sache ! Ces souvenirs sont-ils réels ? Léo les a-t-il délibérément choisis ? Impossible ! Peut-il y avoir une erreur, être les souvenirs d’un autre ? Mais dans la salle de bain son visage dans le miroir : « Léonard ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Non pas d’un autre, hélas ! Je dois parler avec le… programmateur, le technicien, Que sais-je ? Demain matin. Lui, il me dira. Il me dira si j’ai rêvé, si ce que j’ai vu est bien le reflet de souvenirs réels. Il me dira si mon mari est un monstre. En attendant, dormir, m’abrutir. Ma main lâche la fourrure de Printemps que je pétrissais mécaniquement et ouvre le tiroir de ma table de chevet. À tâtons, je trouve la boîte de Valium. Quatre, ça devrait aller. Je les déglutis un par un, sans eau.  À la dure.


à suivre >> Mercredi 1er octobre – Qui est Léo ?


 

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