IN MEMORIAM – Mercredi 1er octobre. Qui est Léo ?


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Mercredi 1er octobre.               Qui est Léo ?

 « Je suis désolé madame. Comme Solange vous l’a expliqué, notre mem-designer est en arrêt maladie depuis ce matin. Nous n’arrivons pas à le contacter. Mais Solange, son assistante, a répondu à toutes vos questions, n’est-ce pas ? »

Par-dessus sa plaque (Paul Larson – Executive manager) et son sourire de blanc-bec, je vois ses yeux détailler les miens que je sais rougis et cernés. J’ai senti qu’il savait très bien à qui il avait affaire. Comment m’ont-ils nommée : l’autre folle ? La timbrée ? L’excitée ? La tarée ? J’ai poireauté une heure et demie dans cette salle d’attente du futur. Aseptisée et vide. Sans une seule ombre. Eh bien, dans le futur, le temps est toujours aussi long quand on attend ! Voire plus. Tous, ils ont gardé leurs sourires Colgate, leur ton affable et leurs formules creuses. Aucun n’a répondu à mes questions. Aucun n’a répondu à mes angoisses.

–  Non, Solange n’a pas su me renseigner. Elle a été très évasive. Même confuse. Vous me confirmez que votre brain-designer…

– Mem-designer.

– Oui, votre technicien, il a bien testé lui-même tous les souvenirs ? Qu’il les a tous visionnés ?

– Oui Madame, je vous le confirme. Nous suivons un protocole très rigoureux, certifié ISO et agréé par le Ministères de la Santé et celui du Monde Numérique. Tout ce que vous avez vu a été rigoureusement choisi par votre époux. Puis, soigneusement designé par M. Pontmeurice. Éprouvé par lui-même ou par son assistante Solange. D’ailleurs, après votre départ… précipité, nous avons contrôlé les dix-huit mem-samples, les séquences mémoire. Je vous garantis que tout était normal. Sachez Madame…

Ça y est, j’ai droit au laïus sur l’exemplarité de la boîte, la perfection de la technologie, le taux de réussite à cent pour cent, voire plus (cent-dix pour cent ?) Deux solutions : ils me prennent pour une truffe, ou bien je suis folle. Les larmes reviennent. Couper court à son verbiage et quitter ces locaux vite fait. Je n’en peux plus. Lisbeth m’attend pour notre tea-time du vendredi chez Perchon. Et après (à quelle heure m’a dit Léo ? onze heures ?) Je dois être à la maison pour accueillir le gars pour l’installation du réseau domotique. Il tombe bien celui-là. Ah ? Ça y est, il a fini de parler Popaul Larson. Je peux disparaitre ? Une petite formule de politesse, un pauvre sourire, une poignée de main et hop ! Adios.


 

Le tea-time avec Lisbeth a été à la limite du supportable. Je ne sais même plus de quoi nous avons parlé. Elle m’a bien demandé dix fois comment j’allais. Je lui ai sorti le même bobard qu’aux autres. La peur de l’eau. Le cadeau qui tourne au cauchemar, j’en suis désolée, pauvre Léo, tu sais l’amour que j’ai pour lui… Mais Lisou me connait trop bien et depuis trop longtemps pour ne pas savoir quand je dissimule quelque chose. Je dois à tout prix l’éviter dans les jours qui viennent. J’ai profité de la venue du domoticien pour m’éclipser (m’enfuir ?). Il est maintenant onze heures quarante et il n’est toujours pas là ! Je tourne en rond. J’allume une clope. Oui, j’ai repris. Là je pense que j’y ai droit, bon sang ! Mon mari est un violeur, un pédophile ! Mon mari est un violeur ! Mon mari est un pédophile ! Mon mari est un… Sonnerie ! Mon portable.

– Oui, j’écoute.

– Mme Prescott ? (Voix chaude)

– Elle-même.

– Bonjour Madame Prescott, ici Mickaël Lemaire, société DOMOTEK, nous avions rendez-vous à onze heures, n’est-ce pas ?

– Oui, vous êtes légèrement en retard.

– Oui, je sais. En fait, je ne pourrai pas venir aujourd’hui. Nous souhaiterions reporter le démarrage du chantier à la semaine prochaine, certains éléments ne nous ont pas été livrés comme prévu. Nous en sommes désolés. C’est une erreur d’un fournisseur, indépendante de notre volonté…

– Bien, j’en ferai part à mon mari. Faut-il qu’il se mette en contact avec HOMETECH ?

– Non, non ! Qu’il m’appelle plutôt. Je vous laisse mes coordonnées. Nous fixerons un nouveau rendez-vous.

Bien, je note son numéro. Il reprend ses excuses, plaisante. Il est courtois, avec une jolie voix. Ça me fait du bien de lui parler. J’ai l’impression de redevenir normale. Nous raccrochons. L’annulation tombe bien. Pas envie d’avoir un intrus dans la maison pendant des jours. Léo m’a dit que ça allait bien prendre deux semaines.

Envie d’être seule, toute seule. De prendre du temps pour réfléchir. Souffler. Reprendre des forces et ne pas craquer. Trouver des stratégies… Quel cauchemar ! Prisonnière de ma propre vie ! Mon mari est un violeur pédophile. Mon mari est un violeur pédophile ! Mon mari…  Léo. Mon tendre, mon ours, mon preux chevalier… un violeur pédophile ! STOP ! Alice, arrête ! Sonnerie de téléphone, encore. Fichez-moi la paix ! Oh non, pire que tout : ma mère ! Rejet de l’appel. Bon, m’asseoir et réfléchir. Que dois-je faire ? C’est le… bazar dans ma tête. Éviter Lisbeth, trop curieuse. Éviter tout contact physique avec Léo. Trop… obscène ! Éviter tous ceux qui… parasitent ma vie. Ma mère en tête ! Trouver la force de passer du temps avec les enfants. Du bon temps. Je pleure, ça y est. Qu’ai-je appris chez IN MEMORIAM ? Que c’était bien ses souvenirs, que deux personnes les avaient vérifiées (Solange et… le… memo-designer). Mais c’est impossible, merde ! On ne met pas en forme pour les rendre jolis des souvenirs de violeur ! Mon mari est un violeur pédo… STOP Alice ! Donc… Donc, quoi ? C’est une erreur du système, c’est l’inconscient de Léo qui a pris le contrôle du processus ? Ou ils ont fait une grosse boulette et ils mentent. Comment savoir ? Qui pourrait me dire ? Comment savoir ce qui s’est vraiment passé entre Léo et ces pauvres filles et ce petit garçon ? Y en a-t-il eu d’autres ? Comment savoir ? Comment être sûre ? Mon mari est un… Non ! Je vais tourner dingue. Héléna ! La fille de la salle de bains ! « Héléna, ma belle. » C’est une piste. Ils se connaissent. Fouiller dans sa vie et trouver une Héléna. Les yeux de la fille, la violence de Léo qui écarte les poignets, ses seins nus, tout m’éclate au visage ! Léo dans le miroir. Bon sang, quel âge a-t-il ? Moins de trente. Plus de vingt-cinq. Donc peu de temps avant notre rencontre. Le salaud ! Léo, salaud ! Il faut que je sache, il faut que je sache. Un détective ! Voilà la solution. Bon Dieu ! Un détective… Il va enquêter, il me dira si Héléna existe, ce qui s’est vraiment passé. S’il y a eu d’autres filles. Si IN MEMORIAM m’a menti. Ou si c’est leur système qui déconne. Mon Dieu ! « Qui déconne », je deviens vraiment vulgaire ! Oui, un détective, c’est la solution. Oui. Allumer une clope, tiens ! Ça va me calmer.


Jeudi 2 octobre.           Monsieur Niais

 

L’homme mal fagoté à l’air bêbête me tend sa carte par-dessus son bureau encombré de papiers et de bric-à-brac :

Agence ETIENNE

Agence d’investigations et de recherches
A votre service depuis plus de 11 ans sur PARIS et l’île de France.
Étienne ETIENNE – Directeur

Agrément AGD-095-2112-08-20-20130336515 – INSEE N°41770318800033.
Membre du syndicat National des Agents de Recherches Privées. (S.N.A.R.P)

Il s’appelle vraiment Étienne ETIENNE ? C’est particulier !

– Les coordonnées sont derrière, Madame.

– Heu… Vous vous appelez vraiment comme ça ?

– Oui Madame. Comme la chanson !

– Quelle chanson ?

– La chanson… non, ce n’est pas grave.

Il sourit à moitié, narquois, ses yeux pétillent. Peut-être pas si bête.

– Vous voyez ma gueule, Madame. Vous me trouvez l’air niais, n’est-ce pas ?

Waouh ! Il lit dans ma tête ? Je me contente de lever les sourcils. Il enchaîne :

– Dites-vous bien que les gens se méfient du mec trop malin, trop habile. Ils sont aussitôt sur leur défensive. Avec moi, ils ont soit pitié, soit ressentent un gentil mépris pour le brave débile. Dans tous les cas, ils baissent la garde. Et hop ! J’attrape la queue du Mickey.

Ce type me fait rire ! Il a l’air simplet, il est habillé chez Kiabi, il a des manières un tant soit peu vulgaires, grossières plutôt, mais il m’inspire confiance. Il a une bonne tête. Pourtant, ça fait bien un quart d’heure que je suis assis en face de lui dans son bureau du XVème et je ne lui ai encore rien dit. Et il ne m’a rien demandé. Son bureau est petit, vaguement propre, vaguement meublé, vaguement vieillot. Monsieur Étienne Étienne (in-cro-yable, quel nom !) a vaguement la cinquantaine. Vaguement grassouillet. Vaguement gentil et en même temps vaguement solide. Vaguement efficace et vaguement à l’ouest. « Agence VAGUE. Investigations incertaines et recherches floues. » Je ne me suis pas rendue compte qu’un silence (vague) s’est installé. Il a toujours son air bonhomme et m’observe de son regard franc, mais sans pour autant me détailler. Bon, je me lance :

– Nous perdons un peu du temps, là, non ? Je suis ici depuis vingt minutes et vous ne savez toujours rien de moi ni de l’objet de ma visite. Vous avez souvent l’habitude de gâcher votre temps, Monsieur Étienne ? Sachez que si je prends la peine de venir vous voir ce n’est pas une démarche anodine de ma part. Et j’aimerais bien pouvoir aborder les choses importantes qui m’amènent…

– Oui, vous aimeriez bien me parler de la grosse bêtise qu’a faite votre mari.

– …

– Ce mari que vous aimez encore malgré tout. Que vous aimez même très fort à voir l’énergie que vous déployez à tourner et retourner votre alliance.

Je pâlis. Et immobilise mes doigts. Il poursuit de la même voix teintée d’accent parisien :

– Et bien que vous prétendiez le contraire, vous n’êtes pas si pressée d’ouvrir votre cœur. Votre bonne éducation bourgeoise ne vous a pas préparée à divulguer vos avanies conjugales à un individu de moindre condition. Un homme de la plèbe, un prolo, un Uber. Bien qu’issue d’une famille sans noblesse, vous vous considérez, par la surface financière de celle-ci, par l’éducation catholique serrée qui vous a été prodiguée et enfin par la culture familiale lourde d’anecdotes et de figures héroïques, imbibée des valeurs travail, mérite et patrimoine, histoire dont je daterais l’origine aux années troubles du Premier Empire, comme appartenant à une caste à part, d’une essence supérieure. Vous n’avez pas l’élégance discrète et le charme désuet de la vraie noblesse. Dans ce besoin d’afficher votre richesse et votre singularité, il reste du roturier. Et vos bonnes manières sont un vernis que le coup de tonnerre que vous venez de prendre sur le teston commence à fissurer. La découverte de la trahison de votre bonhomme est toute récente et vous impacte plus que vous ne le pensez. Des signes de nervosité trahissent votre angoisse toute neuve sans que vous ne vous en rendiez compte. Vous vous rongez discrètement mais impulsivement les ongles qui pourtant sont encore impeccables. Vous sentez fort le tabac alors que vos doigts ne sont pas jaunis et que vos dents sont parfaitement blanches. Votre sourire de Joconde est crispé, vos yeux sont rouges, gonflés et cernés. Votre maquillage à mille balles échoue à masquer votre teint d’endive. Une ride neuve barre votre front. Vous dormez peu et mal et pleurez souvent. Quand vous êtes entrée, vos doigts étaient si crispés sur votre sac que vos phalanges en étaient blanchies…

Le salaud ! Les larmes affleurent, je sens des filets de sueur couler dans mon dos. Je suis sans voix. Chaque mot me heurte. Ça y est, un flot amer sort de mes yeux et rejoint les coins de ma bouche.

– … vu votre relativement jeune âge (trente-et-un ? Trente-deux ?) vous devez avoir deux ou trois marmots. Une nounou et une cuisinière, peut-être même une gouvernante. (Il dit « gouvernante » avec emphase.) Votre mari est très pris par son boulot, important bien sûr. Monsieur est un notable. Et vous ne vous attendiez absolument pas à un tel coup de massue sur la cabessa. Vous êtes concentrée sur deux points : Ne rien laisser voir, donner le change à tout votre entourage qui admettrait mal que la bourgeoise pique une crise ; et ensuite, savoir, comprendre. Qui est vraiment votre mari ? Pourquoi et comment ?

Je finis de m’effondrer. Fouille désespérément dans mon sac à la recherche de mouchoirs en m’efforçant de ne pas renifler comme une cruche. Sa grosse main entre dans mon champ de vision, armé d’une boîte de mouchoirs. J’en pioche trois, direct. Et me mets à sangloter comme une gosse ! Impossible de me calmer. Étienne bis s’est tu. Par charité ? Je devrais les planter là, lui et sa gouaille blessante. Je ne m’y résous pas. Je suis vidée. Encore des sanglots. Je mets une bonne minute à me calmer. Je garde les yeux au sol, fascinée par un accroc dans la moquette grise.

– Madame…

– Prescott, Alice Prescott. Alice de Mondragon de mon nom de jeune fille. Vous voyez, vous vous êtes planté. Je suis issue de petite noblesse. Et j’ai trente-trois-ans.

– Madame Prescott…

Sa voix s’est faite toute douce. Je relève timidement la tête. Son regard aussi est doux. Il regrette de m’avoir fait craquer. Ben mon vieux, tu n’auras pas mon pardon de sitôt.

– Madame Prescott. Je vous écoute…

Toujours son regard calme. Je lui fais face, sans ciller. Bon, il va bien falloir que je me lance. Je suis là pour ça.

– Mon mari est…

Trop dur. Inspiration, yeux fermés.

– … un violeur et un pédophile.

Il sursaute imperceptiblement. Il ne s’attendait pas à ça, Colombo.

– Enfin, c’est ce que je crois. C’est ce que… j’ai vu. Par ses yeux. Ses yeux à lui. C’est compliqué. C’est insupportable et pourtant je pense que c’est vrai.

– Que voulez-vous dire ? Vous l’avez vu par ses yeux ?

Et là je déballe tout, en vrac. À lui de trier ! Le cadeau. IN MEMORIAM. Les souvenirs. La piscine. La ruelle. La salle de bains. Les réponses de la technicienne et du directeur. L’attitude de Léo. Inchangée ! Peu à peu mes larmes se tarissent, chaque mot, chaque aveu les assèche une à une. Un poids énorme est en train de quitter ma poitrine. Je sors une cigarette sans lui demander la permission. Il me tend un cendrier immaculé. Je suis défaite, mais vaguement apaisée. Il a quitté son air naïf pour un autre concentré, attentif. Empathique même. Je remarque seulement maintenant le petit carnet à spirale dans lequel il a dû griffonner tout au long de mon monologue.

– Mme Prescott. Votre récit est très détaillé. Et même si j’avoue qu’il est assez… surprenant, il n’en semble pas moins authentique et cohérent.

– Vous me croyez donc ?

– Il semble authentique. Je n’ai pas dit qu’il l’était ! Les fables de Renart à Ysengrin ne manquaient pas d’authenticité. Plusieurs points me perturbent. D’abord, votre mari n’aurait jamais sélectionné de tels souvenirs. Il tient tout comme vous à préserver son niveau de vie et l’estime de ses pairs. Et surtout la vôtre ! Ensuite, supposons que le… c’est quoi le blase de l’ingénieur chargé…

– Brain-design… Non, memo-designer !

– Oui, donc, ce designer, supposons qu’il ait fait une boulette. Que par curiosité, il ait fouillé dans les méninges de Léonard. Qu’ensuite, il se soit trompé de souvenirs. La technicienne, son assistante, l’aurait remarqué. Soit avant, auquel cas elle ne vous les aurait pas imposés. Soit après, et en ce cas le directeur aurait certainement été plus gêné. Il se serait embrouillé, aurait cherché à savoir ce que vous aviez vu.

– Oui, c’est vrai. Mais alors ?

– Alors… quatre solutions : Un, vous êtes une menteuse, habile et gonflée, mais menteuse. Deux, vous êtes folle. Trois, vous êtes victime d’une machination. Quatre, leur système bugge et ils ne s’en sont pas rendu compte…

– Vous pensez que je peux mentir ? Inventer une histoire pareille !

– Vous savez ma bonne dame, j’ai vu tellement de gens mentir pour des raisons parfois si dérisoires. Mais, effectivement, j’aurais tendance à ranger ça sous l’établi. D’autant que je ne vous pense pas assez bonne comédienne pour feindre aussi bien la détresse.

– Suis-je folle alors ?

– Pourquoi pas ? Vous avez la phobie de l’eau. Vous aimez votre mari si fort… Mais peut-être rêvez-vous inconsciemment d’en faire un pervers pour vous en délivrer ? Que sais-je ? Tout est possible et la folie, contrairement à nous, a une imagination unlimited. Ou bien encore vous êtes schizo et avez des hallus. Dans ce cas, vous avez besoin d’un bon psy…

– J’aimerais mieux que l’on se concentre sur les deux dernières hypothèses, M. Étienne.

– Une machination. Oui, encore faudrait-il trouver un mobile sérieux. C’est à creuser.

– Un mobile ?

– « Le coupable est celui à qui le crime profite » disait Sénèque. Qui aurait intérêt à vous faire douter de l’intégrité de votre moitié… Pensez-y. Cela suppose qu’au sein d’IN MEMORIAM, des employés ont été achetés ou sont complices. Ça me semble coton de faire ça tout seul. À voir…

– Et la quatrième ?

– Leur système bugge, les souvenirs de votre mari sont authentiques et ils ne s’en sont pas rendus compte. Ces souvenirs sont apparus car ils doivent avoir une place prépondérante parmi ceux de votre mari. Ils sont dans son top ten. La charge émotive qui s’y rattache doit être si forte qu’ils ont pris la place de ceux qu’il avait sélectionnés. Si ces souvenirs sont authentiques, si votre mari est vraiment un psychopathe pervers, alors on devrait retrouver des traces de ses actes. Des témoignages, des allusions, des réactions… Le prénom d’Héléna est une bonne piste. Vous êtes sûre de l’avoir bien compris ?

J’acquiesce.

– Bien, je commencerai par là. En attendant, continuez à donner le change. Ne m’appelez jamais de chez vous. Voici un pad intraçable, plombé. Mon numéro est de dedans. C’est le seul. Verrouillez-le. Effacez toute trace de nos échanges. Donnez-moi votre pad, je vais effacer votre visite.

Je le lui tends et il continue tout en le bidouillant.

– Ne parlez à personne de cette histoire. Masquez vos sentiments. Soyez un sphynx. Ne craquez pas ! Surtout devant Léonard. Je vais vous poser quelques questions…


 

Quelques questions ? Je suis restée trois heures en tout dans son petit boui-boui étouffant. Trois heures ! J’ai dû lui demander à boire pour ne pas finir desséchée comme un vieux ficus poussiéreux. De l’eau plate, tiède, dans un verre Ikea douteux ! En sortant, j’ai réalisé qu’il me restait moins de vingt minutes avant la sortie des classes et que j’avais raté mon rendez-vous chez Aphrodite’s pour mon soin du visage. J’avais trois messages de Lisbeth, deux de ma mère et deux de Léo. Madame Est Servie me relançait pour finaliser l’annonce en vue de remplacer Peta… Peta ! Encore une fille que je ne vais pas regretter. Comment peut-on être aussi cruche ? « Matame, Matame, l’eau du pain est trop chaude. Et il n’y a plus place pour plus de froid ! ». Je n’ai rien contre les Germaines, mais quand même ! Je suis entourée par l’incompétence et la bêtise. Et par le vice ! Mon Dieu, par le vice !


 

Ah, une place ! Mais ce n’est pas vrai. Tu ne vois pas mon clignotant, bougre d’idiot ! Ma Vega entame la manœuvre. J’ai l’impression qu’elle prend tout son temps. Je suis à deux doigts de passer en manuel. Enfin, garée ! Vite ! Vite ! Mince, la grille de Saint-Stan est fermée. Je vais encore me faire souffler dans les bronches par le concierge. Ben tiens, le voilà ! Oui, je sais que l’heure limite c’est dix-sept heures trente, que les enfants ne sont sous leur responsabilité que jusqu’à… STOP ! Faites-le taire ! Ah, les enfants ! Dans mes bras mes canaillous ! Je vous aime si fort. Mon Tibère ! Évidemment, il ne veut pas que sa mère le câline en public… Et toi, ma douce Athéna. Si belle, si forte, si fine. Non, je n’ai pas de goûter ! Non, pas de bonbons non plus. Mais enfin, n’avez-vous qu’un ventre ? Des pulsions, toujours. Allez en route ! Non, Tibère, je n’ai pas oublié que ton anniv’ comme tu dis est dans quatre jours. Oui, nous savons avec papa que tu rêves du dernier ZZPak. Oui, tous les cartons ont été envoyés. Oui, à Paco et à Jean-Brice aussi (je déteste vraiment ce prénom). Et c’est parti ! Des vraies pipelettes. Infatigables ! Et moi… Épuisée. Vidée. Rongée. Meurtrie. Abattue. Détruite. Mortifiée. Je pourrais continuer la liste encore longtemps. Dieu, aidez-moi ! Sois forte, Alice. Tu ne dois pas lâcher.


 

Toujours au volant de la Vega, je regarde les enfants se ruer vers la maison. Notre maison. Notre chère maison. (Très chère aussi…) Elle m’apparaît soudain, comment dire ? étrange ? orgueilleuse ? étrangère ? Elle est, ou elle était, notre fierté.

Enfin, sa fierté surtout. « L’audace des contrastes », le refus du « nuancisme » comme il dit, cet « abandon des vrais idéaux pour un asservissement à l’authentique ». Non, il a fait des choix courageux. Relier les deux tours 1800, seuls vestiges du Château des Clayes, brûlé par les Allemands en 44, avec des bâtiments tout en acier noir et verre, séparés par des dallages de béton froid. Oui, c’est courageux, mais c’est… Et puis ce sont ses choix. En fait, je n’aurais pas fait ça comme ça. Déjà, je n’aurais pas mis des baies vitrées partout ! Cette maison est un aquarium. Un bel aquarium. Mais un aquarium, un vivarium. Nous sommes sous verre. Pourtant je l’aime notre maison. Ou peut-être pas… À travers le pare-brise, je la regarde avec un œil neuf. Je tire taffe sur taffe. C’est vrai que je fume comme jamais. Mais c’est bon. Ça me fait du bien, bon sang ! Derrière la baie du salon-cuisine, je vois Miss Pym reprocher à Tibère et Athéna, comme chaque jour, de jeter leurs sacs et leurs chaussures au milieu de la pièce. Comme chaque jour. Et comme chaque jour, pour calmer le jeu, je vais ramasser leurs affaires et les déposer dans leurs chambres. Ou peut-être pas. Ensuite, comme chaque jour, je vais négocier le repas avec Miss Pym, l’empêcher de tout faire bouillir et de rajouter des sauces étranges dans tout. Comme chaque jour. Ou peut-être pas. Sonnerie de téléphone. Maman. Bon, courage Alice !

– Alice ma chérie !

Ils me chérissent tous !

– Comment vas-tu ?

Dans son intonation j’entends « qu’est-ce qu’il t’arrive ? Pourquoi tu ne rappelles pas ? Nous sommes très inquiets George et moi ». Oui ça va, on se calme. Je ne suis pas obligée de répondre tout de suite, tout le temps !

– Ça va, Maman.

– Nous commencions à nous inquiéter avec George.

Paf ! gagné ! Elle poursuit :

– Tu sais, on parle beaucoup de l’idée de Léonard tous les deux…

– …

– Tu sais ?

– Bien sûr maman, je sais. Tu ne penses qu’à ça depuis trois mois, tu ne parles que de ça à chacune de nos conversations.

– Oui… Eh bien, nous sommes de plus en plus opposés à son projet. Nous en avons même parlé cette nuit. J’étais réveillée et… oui, parce qu’on dort mal en ce moment. À cause de ça justement. Et on en a donc parlé dans le lit, longtemps. Et donc, nous sommes hostiles au projet de ton mari.

– Je sais maman.

– Ce matin, je suis allée sur la tombe de ton pauvre père (paix à son âme). Je n’y étais pas allée depuis plusieurs mois. M. Paugrel va m’entendre ! Tu verrais sa tombe, une tristesse ! Avec ce que je lui donne, quand même ! Eh bien, ton père, ce matin, je lui ai demandé conseil. Eh bien, tu ne devineras jamais !

J’éloigne le combiné, j’en ai marre de ses délires ! Laisse papa tranquille ! Laisse-moi tranquille ! Refuse le projet de Léo, mais dis-le-lui, toi ! J’en ai par-dessus la tête de servir de tampon. Où en est-elle ?

– … Il ne veut pas, c’est clair ! Ton père ne veut pas ! J’en étais sûre. Tu dois à tous prix lui faire abandonner ce projet stupide et vulgaire. Je te le demande. George te le demande. Ton Père te le demande ! Tu entends Alice ? Ton pauvre Père !

Un serpent dans mon ventre se resserre sur mes intestins.

– J’entends.

– On peut compter sur toi ?

– Non.

– Non ??

– Non.

– Mais Alice ! Tu ne peux pas…

– Non. Et non. Débrouillez-vous ! Je ne veux plus en parler avec Léo. Dites-lui ce que vous avez à lui dire. Fâchez-vous. Disputez-vous. Réconciliez-vous. Mais ne comptez plus sur moi ! J’en ai marre.

J’ai gardé un ton froid et calme (bravo Alice !) mais à l’intérieur, je bous. Je me retiens de raccrocher. Mais elle ne me le pardonnerait pas. Alors je la laisse parler. Elle s’énerve. Elle joue les offusquées. Elle doit l’être cela dit. Elle ne comprend pas. Elle me supplie. Elle geint. Elle menace à mots couverts. Pouh ! Je suis lasse. Je la coupe.

– Tu as trouvé un cadeau pour Tibère ?

– … (silence !) … Un cadeau pour Tibère ? Mais Alice ! Je te parle du domaine de ton grand-père paternel que ton « cher » mari veut dénaturer, veut ravager, veut déshonorer ! Et tu me parles de cadeau ?

– Oui du cadeau d’anniversaire de ton petit-fils, ton seul petit-fils. C’est dans quatre jours ! Et tu sais comme il y tient à ses cadeaux ! Alors, oui ou non, as-tu trouvé son cadeau ?

– Mais écoute-moi ! Je n’ai le temps de rien en ce moment et cette histoire me bouffe complètement. Nous sommes retournés voir Maître Lampignon. Il m’a promis de chercher une solution. Je suis désolée ma chère Alice, mais ça ne t’arrangera sans doute pas. Tu y perdras, mais puisqu’il s’entête…

– Écoute maman, je suis encore dans la voiture. Peta n’est plus là. Il faut que je m’occupe des enfants.

– Mais je ne t’empêche pas de vivre ! Fais ce que tu as à faire ma petite fille. Dis-moi seulement…

Ah ! Il faut qu’elle arrête de m’appeler ma petite fille ! Je décolle le téléphone de mon oreille, captivée par la touche rouge. OFF ! Ne plus l’entendre !

– Maman, je te laisse. Je te rappelle ce soir.

– Ce soir ? Mais à quelle heure ? Tu sais, je n’en mange plus. Et George est très irritable…

– Maman !

– D’accord, D’accord ! j’attends ton appel. Mais pas trop tard. Et réfléchis s’il-te-plait ma petite Alice, ma chérie.

– À tout-à-l‘heure. Bises. (Expéditive.)

Bouton rouge. Ouf ! Maintenant Miss Pym et les enfants. Et après Léo. Mon mari. Le monstre avec qui je vis. Capable de poser sa main sur une petite tête brune et de dire « Si tu es sage… » Mon monstre. Courage ! Une cigarette et j’y vais !


Nuit du samedi 4 octobre        Discussion avec un monstre

 

Qu’est-ce que ? … Je suis dans le lit. Dans notre lit. C’est le bras de Léo sur ma poitrine qui m’a réveillée. Il dort ou alors c’est une tentative pour obtenir un câlin… Non, il dort. Tant mieux ! Mon cœur bat la chamade. Je déteste les réveils brutaux. J’étais en train de rêver. À quoi ? Mince, j’ai oublié. C’était… non ! je ne sais plus. De toute façon, ce n’était pas terrible. Bon, virer son bras sans le réveiller. Doucement. La vache ! C’est lourd. Pause. Doucement. Voilà ! Encore un peu…

– Mmm… Chérie ? Mon bébé…

Argh ! Raté.

– Ce n’est rien, dors.

– Ma chérie. Mmm… J’étais en train de rêver. De toi, je crois.

– C’est bien, rendors-toi !

– Viens me voir, ma petite étoile.

Ah non, non ! Pas maintenant ! Surtout pas.

– Mmm… J’ai envie de dormir.

– Tu es sûre ? On a le temps. On est dimanche… Ma rose, viens voir ton preux chevalier. Allez, viens, je vais te bercer tendrement.

– …

– Ben, ma belle, qu’est-ce que tu as ? Tu es toute raide !

– Rien, j’ai envie de dormir.

– …

Il ne bouge plus. Sa main tient toujours mon sein mais il ne cherche plus à m’attirer. Je lui tourne le dos et reste immobile. Silence. Ça ne dit rien de bon. Il n’est pas du genre à lâcher comme ça. Si je repoussais sa main… Non. Mauvaise idée. Me détendre, faire semblant de me rendormir. Il n’a pas bougé d’un pouce. Calmer ma respiration. Voilà… Me détendre. Bien…

– Trésor ?

– …

– Trésor ? (Plus fort)

– Mmm… (endormie) … Oui…

– Tu dors ?

Bravo ! La question la plus stupide du monde ! J’attends la suite.

– Trésor… Je voulais te dire… Tu sais, j’ai bien vu que ça n’allait pas. Que tu as changé depuis quelques jours. Tu ‘es plus la même. Tu es fâchée ? Je t’ai fait quelque chose ?

– Léo, s’il-te-plaît, j’ai envie de dormir.

– Excuse-moi trésor, mais j’ai besoin qu’on en parle.

Pas moi !

– J’ai besoin de savoir, de comprendre. C’est à cause de la maison de Grand-Pé ? Je veux bien qu’on en parle. Tu sais, c’est un beau projet, tu y gagneras. Toute la famille y gagnera…

Super prétexte ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Merci mon mari, mon monstre, de m’avoir donné LE prétexte ! Laissons-le mariner un peu

– Non, ce n’est rien, c’est la fatigue. Je voudrais dormir, s’il-te-plaît Léonard.

– Léonard… Tu m’appelles Léonard. Je ne suis plus Léo… Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas appelé darling, ton prince, ton tendre… Maintenant tu dis Léonard. Froidement. Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas embrassé, pris dans tes bras, câliné.

– Léo… Écoute…

– Oui chérie ?

– Tu as raison, c’est l’histoire du domaine de Grand-Pè, maman ne me lâche pas avec ça. En plus, il faut que je remplace Peta avec qui ça a été compliqué. Et puis c’est les douze ans de Tibère aujourd’hui et tu sais comme il est exigeant. Je ne te parle pas de Miss Pym qui pense qu’elle habite le château de Windsor. Voilà, j’en ai marre, je suis fatiguée. Tout me fatigue.

– Je te comprends trésor. Je vois bien tes soucis. Je t’aime, tu le sais. Pour le domaine, je pense qu’il faut que j’aie une discussion avec ta mère et George. Je dois arriver à les convaincre. Je vais jouer sur l’intérêt financier. George y sera sensible et il faut que je rassure ta mère. Je n’aurais pas dû te laisser toute seule, coincée entre ta mère et moi. Ma pauvre petite étoile, ma petite fée.

– …

– Mais, trésor, tu n’as pas à m’en vouloir. Je suis de ton côté. Je reste ton preux chevalier, hein ?

Il rigole. Non, il ricane. Tais-toi, laisse-moi tranquille, Monstre ! Il continue de parler, je l’écoute à peine. J’ai envie de fumer. Il a fini par lâcher mon sein. Ouf ! Mais il continue à jacasser… je te comprends, je t’aime, ma belle, ma rose, ma fée… je suis avec toi, je veux t’aider. Tu veux m’aider ? Disparais !!!

– Hein ? Tu es d’accord ? Embrasse-moi ! Embrasse ton ours préféré.

Un baiser, rapide, et hop ! je me retourne, me recroqueville et dors. Fiche-moi la paix ! Tu ne connais pas le langage non-verbal, Monstre ? Il se colle à moi. M’embrasse dans le cou. Je sens que ça monte en moi. La colère, la rage brûle dans mon ventre. Pourvu qu’il arrête ! Mais non, il continue, sa main sur ma hanche qui remonte sur ma taille, mon sein, rebelote ! Et sa bouche dans mon cou, vers l’oreille. « Trésor ! Je tiens à toi, tu m’es si précieuse ! » Sa main presse mon sein. Il se frotte contre moi maintenant. Je sens son sexe en érection contre mes fesses…

– Arrête ! Laisse-moi ! Je n’ai pas envie que tu me touches ! Laisse-moi ! Va-t’en !

Aïe ! J’y suis allée un peu fort… Lumière ; il a allumé. Aïe, aïe, aïe ! J’ai fait une boulette. Je ne bouge pas. Lui s’est décollé de moi. Je l’imagine, redressé sur un coude, les sourcils froncés, son regard sur ma nuque.

– Alice… ma chérie… que… qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Je me lève, décroche ma robe de chambre, l’enfile et sors, le visage crispé. Couloir. Escalier. Je trébuche sur Printemps. Je manque tomber et me rattrape in extremis à la rampe. Salon. Petite lampe. Sur le sol la dizaine de chenilles de ménage s’active silencieusement. Mes cigarettes, où sont-elles ? Ici ! Du feu… J’allume, aspire… Ça fait du bien. Vraiment du bien. Le cendrier céramique, le fauteuil à bascule. Encore une bouffée. Une autre. Pourvu qu’il reste en haut… J’essaie de me détendre. Mais arrive aussitôt le regard d’Héléna braqué sur moi. Sa stupeur, la peur qui naît dans ses prunelles, ses seins nus, ses poignets dans les mains du monstre. Les cris de la fille du parking. Ses mains en avant qui tentent de la protéger. Son corps recroquevillé et l’épouvante dans ses yeux. Les yeux d’Héléna encore. Ses bras saisis par le Monstre. La piscine. La culotte jaune roulée sur les cuisses. La main de Monstre qui se glisse vers le triangle brun. Puis, aussi soudainement, le visage poupin du petit garçon brun s’impose à moi. Le tremblement de sa lèvre. Ses yeux mouillés et suppliant.

– Trésor ? Je peux venir ?

C’est Monstre qui se tient à l’angle du mur. L’angle du mur dans la ruelle. La fille recroquevillée. Ses mains en avant. Sa panique. Et moi, dans mon fauteuil. Recroquevillée. Printemps sur les genoux. Une cigarette à la main. Le regard posé sur le jardin obscur dehors et les branches qui vibrent sous le vent.

– Non.

– Tu es sûre ?

– …

– Bon, je retourne me coucher. Tu peux me réveiller quand tu veux. Je suis… avec toi. Je t’aime mon ange. je t’aime.

J’écrase ma cigarette. En allume une autre. Je ne l’entends plus. Il a dû partir. Monstre est parti se coucher. Il attend sa femme. Sa femme reste dans le salon et fume. Quelle heure est-il ? je tords le cou pour voir l’horloge de la cuisine derrière la hotte de l’îlot central. Trois heures cinquante ! Et c’est l’anniversaire de Tibère aujourd’hui ! J’ai dormi moins de deux heures. Je suis au bord du craquage. Il ne faudra pas m’énerver. Ils ont intérêt à tous filer droit.

Une heure et demie plus tard, le ciel pâlit. Sale et triste.  Printemps quitte mes genoux pour sa balade matinale, laissant place à l’air froid de la nuit. J’entends la chatière se rabattre derrière lui. Les chenilles ont fini leur labeur nocturne et ont rejoint leur base. J’allume ma dernière clope et finit mon quatrième verre de Bourgogne. Une belle journée qui s’annonce pour la femme de Monstre.


Dimanche 5 octobre.                Clash

Une belle journée. Un bel anniversaire. Une belle table. Un beau gâteau. Douze bougies. Tous les gens que j’aime : mon mari, Monstre, mon fils, Tibère, ses meilleurs copains, Paco et Jean-Brice, ma fille, Athéna, ma mère et son mari George, ma meilleure amie, Lisbeth, à ses côtés son sex-friend du moment, Snik (!), artiste-plasticien et bien sûr notre chère Miss Pym. Un bien bel anniversaire. Le champagne pétille dans les flûtes. Dans ma tête aussi -la troisième coupe était de trop-. L’ambiance est gaie, festive. Mon Tibère chéri :

– Vous êtes que des nuls ! Vous n’y comprenez jamais rien ! ZPack 32 SZ ! SZ ! avec un Z ! un Z ! Ce n’était pas compliqué ! SZ ! La S, tout le monde l’a ! Z ! Je te l’avais dit maman ! T’es trop nulle ! Toi aussi papa ! J’en ai marre de vous ! Vous êtes débiles !

Etc… etc… Et là, tout le monde qui parle en même temps. Monstre essaie de raisonner notre enfant (raisonner Tibère en plein caprice, ah ! ah ! Bonne chance !). Ma mère, George, Paco et Jean-Brice, Lisbeth, même Miss Pym… Ah, tiens ! Pas Snik. Pas fou l’artiste ! Et moi, la mère, portée par une légère ivresse, qui regarde tout ce beau monde, le visage blême, les yeux cernés et les lèvres pincées. Joli tableau. Je profite de la bronca générale pour me resservir une coupette. Tibère continue à vitupérer. Monstre hausse le ton. Miss Pym ressert une part de gâteau à Tibère. Snik tente une diversion en racontant une blague. Pathétique. Ma mère : « Je te l’achèterai moi, ta ZZ mon chéri ! » Tibère s’en fiche, il est en roue libre, en mode colère noire. Je finis ma flûte d’un trait. Ah, flûte ! elle est vide à nouveau. Je ricane de mon jeu de mots vaseux. Les copains de Tibère ne bronchent plus. Ils redoutent sans doute que l’orage n’éclate. Mais ils ont tort, même si tout le monde est à cran, tout le monde sait se tenir. Même Monstre. Surtout Monstre. Ah ! Mon cher ange, mon fils chéri, me prend à parti :

– Maman ! Tu te souviens que je te l’avais dit ! SZ ! Oui ou non ?

Silence général. Je m’ébroue.

– Oui, Tibère.

– On était dans la cuisine !

– Oui, Tibère.

– Et tu m’as même dit « j’ai bien compris, je dis ça à papa. » C’est bien vrai ?

– Oui, Tibère.

– Et tu l’as dit à papa ? SZ ? Tu lui as dit ?

– Oui, Tibère.

– Papa dit que non !

Monstre, tout miel :

– Je suis désolé Trésor, mais je ne me souviens pas…

– Alors maman ? Tu lui as dit ou non ?

– …

– Oui ou non ?

C’est mon fils, mon petit ange qui me parle comme ça devant tout le monde. C’est exactement ce dont j’avais besoin en ce moment. Des larmes de colère montent, me brouillent la vue. Tout devient flou : les visages, la table et sa jolie nappe, les décorations, les lumières. Tout brille et scintille. Un bien bel anniversaire.

– Je ne sais plus Tibère.

– J’en étais sûr !

Il triomphe. L’assemblée est muette. Ils assistent pétrifiés à la mise à mort de la Mère. Tragédie antique. Œdipe dénaturé.

– Tu vois, tu ne m’écoutes jamais ! Tu ne t’occupes que d’Athéna ! C’est tout pour elle ! Jamais pour moi ! Tu ne penses jamais à moi, tu n’es jamais là quand j’ai besoin de toi ! Tu ne penses qu’à toi ! Tu ne t’occupes jamais de nous !

Mais si chéri, d’Athéna, tu viens de le dire. L’hallali continue :

– J’ai la pire mère du monde. Tu nous laisses toujours avec Miss Pym ou des filles qui parlent à peine bien et en plus dès qu’on commence à les aimer, ben toi tu les vires ! Parce que tu es méchante ! En plus tu t’occupes que de toi ! C’est toujours tout pour toi ! Les cadeaux de papa, les voyages, les… les… Toi tu as toujours ce que tu veux ! Tu désires un truc et hop ! Tu l’as ! Et moi, j’ai…

– Tout ce que je désire vraiment ?

Les vannes lâchent. La colère est plus forte et m’emporte. D’une voix blanche ;

– Tout ce que je désire : des beaux enfants attentionnés, une belle maison, des domestiques efficaces, des amis sincères, des… des parents tendres et soutenants, une belle voiture, du fric, du fric par-dessus la tête ! un beau jardin, une belle voiture, de belles robes et surtout un mari fidèle et aimant ! Mais tu ne vois pas Tibère qu’on n’a jamais ce qu’on veut. Ce qu’on désire est ailleurs ! Le mensonge est partout. Tu crois vraiment que moi j’ai eu…

Je m’étrangle. Me tais et allume une cigarette. Tout le monde est scotché. Je viens de commettre l’irréparable. Une seule solution, la fuite. Je me lève, jette ma serviette dans l’assiette, en plein sur la charlotte au chocolat Fauchon et monte dans ma chambre dans un silence impressionnant.

Là je m’assieds au bord du lit et regarde notre chambre. La chambre de Monstre et de sa femme. Elle est grande, vide, sans âme. Un lit immense. Des tables de nuit ébène et acier dernier cri et pas du tout fonctionnelles. Des lampes-tuyau acier plantées dans le mur au-dessus du lit. Sur les cinq, trois ne servent jamais. Des murs ardoise et une immense baie vitrée qui remplace tout un mur et ouvre sur la campagne des Clayes, campagne urbaine, grise, moche. Sur un paysage triste.


 

La première à monter me voir est bien sûr Lisbeth. « Alice ma chérie. » Tu ne détaches plus les syllabes, Lisou ? « Je peux entrer ? » dit-elle, en entrant. Elle s’assied à mes côtés et me prend les mains. Étrange, je ne m’abandonne pas dans ses bras. C’est comme si je lui en voulais. De ne pas pouvoir la prendre comme confidente, pour une fois. Justement, elle est en train de m’y inviter, aux confidences. « Alice, tu es ma seule vraie amie. Tu peux tout me dire ma chérie. » Mais je ne peux rien te dire, Lisbeth. C’est trop gros. Alors, je pleure, tout simplement. Elle me cajole, m’essuie le visage avec son mouchoir, me parle tout bas. Elle embaume le jardin d’été au coucher du soleil. Elle est belle, elle est douce. « Alice… » Elle s’inquiète de mon silence. Elle se fige quelques secondes, me regarde droit dans les yeux et lance :

– C’est Léo ? Tu es en colère contre lui ?

– … (Je ne vais pas dire le contraire.)

– Il t’a fait quelque chose ?

– … (Je ferme les yeux.)

– Je… Il s’est passé quelque chose ?

– …

– Tu as découvert quelque chose ?

C’est fou qu’elle arrive à faire trois phrases différentes qui finissent toutes par « quelque chose ». Que lui dire ? Ne rien lâcher d’essentiel, mais donner du sens à mon coup d’éclat :

– J’ai découvert quelque chose, comme tu dis. Quelque chose qu’il me cachait.

– Ah ?

– Il ne sait pas que je le sais.

– Quelque chose de grave ?

– Un… un mensonge ?

– Un gros.

– Un mensonge qui concerne… sa vie sentimentale ?

Silence consentant.

– Tu as découvert qu’il…

– …

– C’est… une histoire de femme ?

– Il te trompe, c’est ça ?

– …

– C’est… (longue hésitation) à cause de Lyze ?

De quoi ? De Lyze ? Sa secrétaire ? La femme la plus antipathique au monde ? Je me tourne vers elle. Je ne sais pas comment elle interprète mon regard, mais elle enchaîne :

– Je suis désolée ma chérie. J’ai voulu t’en parler plein de fois mais je ne voulais pas te faire souffrir. Je l’ai découvert par hasard. Je me disais toujours que ça n’était qu’une passade. (Silence.) Je ne voulais pas détruire votre couple. Vous êtes si bien ensemble. Et puis surtout, je lui en ai parlé, à Léo. Il m’a promis de mettre un terme à cette liaison. Il m’a fait jurer de ne rien te dire. Il t’aime, tu sais, très fort. Je n’ai jamais compris ce qu’il lui trouvait à cette garce ! Elle ressemble à une porte de prison. Elle a juste pour elle un joli cul et des jambes d’un kilomètre. Il m’avait promis… Je pensais que c’était fini. Tu es sûre qu’il la voit encore ?

– (Bruit vague)

– Là, en ce moment ? Tout récemment ?

Un temps. Je la sens se raidir. Sa voix est plus dure quand elle reprend :

– Il m’avait promis pourtant ! Je l’ai cru. Tu l’as appris comment ?

– …

– Tu n’as pas le courage de m’en parler ? Oh Alice, ma chérie, ma chérie. Si tu savais comme je te comprends. Je suis avec toi, à tes côtés. Oh ! Il m’avait promis !

Elle m’enlace avec force. Je m’abandonne enfin. Monstre me trompe. Ou m’a trompée. Avec sa sinistre secrétaire. Le salaud. C’est normal, c’est un monstre. Je n’ai même plus envie de pleurer. Je suis juste anéantie. Le salaud ! C’est infâme. Je me tourne vers mon amie, ma douce Lisou :

– Ça dure depuis ?

– Depuis, heu… huit mois…

– Huit mois ? (Gloups !)

– Mais je te promets que j’étais sûre et certaine qu’il avait rompu.

– Tu le sais depuis combien de temps ?

– .. (longue hésitation encore) six mois.

– Six mois ? Et tu ne m’as rien dit !

– Non, j’ai voulu te protéger.

– Et comment tu l’as su ?

– Je les ai vu dans la rue tous les deux. Place des Victoires. Main dans la main. (L’image m’assaille brutalement !)

– Six mois sans rien me dire… Ma pauvre Lisou ! Ça a dû être lourd à porter. J’aurais préféré que tu m’en parles tout de suite. Pourquoi tu ne l’as pas fait ?

– J’avais trop peur de tout casser. Et il m’avait promis de rompre. J’étais certaine qu’il l’avait fait. Je n’ai jamais compris ce qu’il pouvait lui trouver à cette salope ! Elle ne t’arrive pas à la cheville. C’est une gueuse, une garce !

Elle semble furieuse. Presque blessée. Si tu savais qui il est vraiment ! Il s’appelle Monstre en vrai. Et je suis sa femme. Plains-moi, Lisou, ma douce. On reste encore un moment gentiment enlacées. Elle me quitte après un dernier câlin et m’avoir fait promettre de l’appeler.

Seule à nouveau. Et encore plus dévastée. Je suis vidée, plus de larmes, plus de colère, plus d’illusions. Il n’y a pas d’avenir avec Monstre. Mes pensées flottent, erratiques. Une main sur mon épaule, timide. Tibère, tout penaud. « Pardon, Maman. » Je le prends dans mes bras. Les larmes reviennent, chaudes, presque amicales. Tendresse. Je respire ses cheveux, m’imprègne du parfum aigrelet qu’y a laissé sa colère. C’est mon Tibère. Tout bébé, il me fallait le câliner tant et tant pour faire cesser ses pleurs de rage. Quand il parvint à tenir debout, ses colères se traduisaient par des coups de pieds dans ses jouets, dans les portes, dans le chat ! A six ans, il pulvérisa un vaisseau spatial que Mamette venait de lui offrir à coups de batte de baseball. J’avais refusé de lui offrir la station qui allait avec. Beaucoup de colère, mais beaucoup de tendresse aussi. Mon fils. Tu es pardonné. Je le lui glisse à l’oreille. Il s’abandonne en reniflant. Mais au bout d’une minute il se raidit, se dégage lentement. Il a douze ans quand même ! « Tu l’auras, ta SZ, je te le promets. » Petit sourire, baiser sur le front. Il sort, suivi par Printemps qui pousse un léger miaulement. J’ignorais qu’il était dans la chambre.

Je vais dans le dressing pour me changer. La robe blanche tombe à mes pieds. Dans l’angle gauche, je vois une belle femme en dessous blancs, sexy, le visage fatigué. Épuisé même. C’est dans cette tenue que Monstre me trouve. Il a le visage fermé, sombre. Je lui fais face, mes bras sur ma poitrine. Flash ! Héléna qui protège ses seins. Monstre qui saisit ses poignets. Il est là, devant moi. Il hésite. Me regarde furtivement. Il attend quoi ? Des encouragements ? Débrouille-toi, Monstre. Une inspiration, un raclement de gorge, il se lance :

– Tu es au courant ?

Nous y voilà ! La confession de Monstre. Mais quel pêché vas-tu m’avouer ? Je reste impassible.

– Tu sais pour Lyze ?

– Oui.

– C’est pour ça que tu as fait cette scène tout-à-l’heure ?

– Oui. (Mensonge bien pratique.)

Il paraît soulagé. L’aveu qui délivre ?

– Tu sais Alice, ce n’est rien, c’est juste un flirt entre un patron et sa secrétaire. Ce n’est pas sérieux. C’est juste… Elle aussi est mariée, tu le sais. On a résisté tant qu’on a pu. Mais de se côtoyer tous les jours depuis dix ans… Le désir s’installe. Les petites allusions, pour rire, au cours des années. Et puis un jour, la coupe de champagne de trop. Mais il n’y a pas d’amour. Pas d’affection, ou si peu. Et puis elle reste mon employée. Tu vois ? Ça n’a rien à voir avec nous. Écoute, ça ne fait pas longtemps. Je vais lui dire que c’est fini. C’était un accident. Insignifiant. Je te promets… Je préfère tout te dire. Ça a commencé après le cocktail à l’Agence le jour du contrat Masson. Tu n’avais pas voulu rester. Masson a voulu qu’on aille au Fouquet’s. Nous étions tous euphoriques. Un contrat pareil, tu penses ! Lyze était toute joyeuse. Elle s’était donnée à fond. Ensuite, elle m’a demandé de la ramener. Arrivé en bas de chez elle, nous avons parlé. Elle venait de quitter Paul…

Je suis plantée là, à moitié nue, au milieu du dressing. Mon mari, violeur, pédophile et adultère me raconte par le détail la relation qu’il entretient avec sa secrétaire depuis huit mois pour me rassurer. Il attend mon pardon. Un peu de compréhension. Il n’aura rien. Il ne mérite rien. Il me faut le fuir.

– Je vais dormir dans la chambre bleue, Léonard. Ne viens pas me voir.

Je choisis une chemise de nuit, l’enfile, prend sous le bras ma robe de chambre, attrape mes cigarettes et gagne la chambre du fond. Là j’en allume une et plonge mon regard dans les nuages filandreux du crépuscule.

Une belle journée pour la femme de Monstre.


Lundi 6 octobre.           Enquête et vapeur d’eau

 

– Je pense que j’ai dégauchi une piste pour la fille de la salle de bain. Cette « Héléna ma belle » …

Étienne Étienne laisse passer un petit temps puis poursuit.

– … Vous ne la connaissiez pas et ils étaient visiblement familiers d’après votre récit. Vous avez connu Léonard à la fin de ses études. C’était donc pendant celles-ci. J’ai pensé d’abord à quelqu’un de sa famille. Nib. Je me suis demandé alors qui dans ses relations pouvait avoir une fille de douze-treize ans. Pas un pote de promo, c’est sûr. Mais un ami de ses parents, oui. J’ai fait du porte-à-porte autour de leur crèche de l’époque. Et là bingo ! Des voisins de vos beaux-parents avaient une fille nommée Héléna. Et je peux affirmer deux choses : Léonard a turbiné comme maître d’œuvre chez eux ; les parents d’Héléna ont mis un arrêt brutal à ce contrat. Ils ont mis les bouts trois mois après pour l’Afrique du Sud, Le père d‘Héléna a accepté une promotion qui lui avait été proposée plusieurs fois et qu’il avait toujours refusée. De là à conclure…

– Incroyable ! Ça colle carrément !

– Oui, je vais tâcher de les retrouver et parler à cette Héléna.

– Très bien.

– Pour les deux autres en revanche, c’est mission impossible ! La nana de la piscine peut être n’importe quelle copine de collège ou lycée. La fille du parking, c’est une inconnue. Pour la retrouver il me faudrait une date ou un lieu. Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et encore, il faut qu’elle ait porté plainte. Or seulement cinq à dix pour cent des victimes le font. Peut-être même moins si l’on tient compte des gosses, des sdf, des marginaux…

– Je comprends.

– Quant au garçon, c’est encore plus coton. Votre description est très nébuleuse. Mais si votre mari a effectivement commis ces quatre agressions, ce ne sont sans doute pas les seules. C’est sûr que pour l’instant, il n’a pas d’accordéon. Mais…

– D’accordéon ?

– De casier.

– Ah ! D’accord.

– Je vais donc creuser sa vie entre quinze et vingt-sept piges. Et si vous m’autorisez, je pourrais aussi étudier ses mœurs actuelles. Mais attention, il me faut votre consentement car il n’y a pas lourd avant que je ne trouve d’autres liaisons que celle qu’il a avec sa gratte-papier depuis plusieurs mois. Un papillon se contente rarement d’une seule fleur. Sans parler d’autres actes pédophiles. Êtes-vous vraiment prête à tout découvrir ?

– Oh ! Au point où j’en suis…

Soudain, un voile noir s’abat sur moi.

– Vous pensez qu’il pourrait… avec les enfants ? Avec nos enfants ?

– Je ne sais pas.

Silence lourd. J’écrase ma clope. Il me laisse du temps. Je le prends. Je laisse cette idée sombre m’envahir, se développer. Le visage de l‘ange aux cheveux noirs flotte devant moi, sinistre. Tibère, Athéna, quel père vous ai-je choisi ? Si jamais…  C’est un cauchemar. J’en deviendrais folle. Je pourrais… Je ne sais pas…

– Allez-y. Mettez le monstre à nu. Je suis prête à tout entendre.

– Je vais avoir besoin de renforts. Il me faudrait deux collaborateurs en plus pour avancer plus vite. On passerait de quatre à six collabs. Je vous fais un devis ?

– Pas la peine. Je vous l’ai déjà dit. Ne lésinez pas. Vous me direz le montant et je vous fais un virement.

– Comptez sur moi. D’ici une quinzaine, j’en saurais beaucoup plus. Je vous ferai un topo. Comment allez-vous gérer le quotidien ?

– Je ne sais pas. Chambre à part. Échanges réduits au minimum. Repas séparés. Et je cherche un prétexte pour m’absenter une dizaine de jours.

– Et les enfants ? Ils ne se doutent de rien ?

– Les enfants ? Oui. Ils voient bien que leur mère folèye. Que leur papa est nerveux. Mais ils sont si centrés sur eux-mêmes qu’ils ne s’en formalisent pas plus que ça.

– Méfiez-vous quand même. Les mouflets, ce sont des vraies éponges. Je ne voudrais pas sortir de mon cadre, mais tâchez de ne pas recraquer. Ça n’est bon pour personne. Même pour l’enquête. Quand l’atmosphère se charge en électricité, tout le monde est sur ses gardes… Donnez le change. Ayez l’air apaisée. Pardonnez ! Même du bout des…

– Jamais !

– Faites semblant.

– Non ! jamais.

– Mais au moins, ressaisissez-vous pour les autres. Votre famille, les enfants, Miss Pym, vos amis, vos relations…

– C’est difficile. Très difficile.

– Je sais. Mais c’est important. Pour vos enfants. Pour mon travail.

J’acquiesce. Je suis épuisée. J’ai mal au dos. Ma nuque est raide…

– Vous avez réfléchi à la suite ?

– Quelle suite ?

– Eh bien, si toutes ces affaires se révèlent exactes. Si votre mari est vraiment un taré pédophile. Que faites-vous ?

– Et vous ?

– Moi ? Eh bien, je me conformerai au code de déontologie de ma profession qui m’oblige à respecter la loi.

– Et ça veut dire ?

– Que je ne pourrai me faire le complice d’un crime en le taisant… Vous ne m’avez pas répondu.

J’allume une autre cigarette et souffle la fumée au plafond.

– Ma foi, je n’en sais rien. Je demanderai le divorce. Je demanderai la garde des enfants. Je les protégerai du Monstre.


 

 « Madame, vous oubliez votre serviette ! »

Où ai-je la tête ! Demi-tour, sourire d’excuse, nouveau demi-tour et je m’élance à la suite de Lisbeth dans les couloirs décorés d’arabesques bleu et ocre, surmontés d’arcs et de coupoles. Design orientaliste, un brin futuriste : portes en bois massif sculptées et stucs ciselés. Bougies et parfums d’encens. Lumières tamisées. Musique suave arabisante. Plusieurs espaces dédiés : eau, SPA, soins, fitness, thé… le Hammam de Léa correspond bien à la description que m’en a fait Lisou. À cette heure tardive, nous sommes presque seules à en profiter. Lisou, toute fière de sa trouvaille joue les hôtesses en peignoir : « D’abord le bain, puis le hammam. Après un petit combiné soins gommage et massage, enfin thé à la menthe, comme au bled ! Je te gâte ma chérie. » Oui. Mais j’en ai bien besoin. J’essaie d’en profiter. De savourer. Mais un sombre nuage plane au-dessus de ma tête. Lisbeth est volubile. Trop. Je la sens tendue. Je nous observe toutes deux, accoudées au rebord d’un adorable bassin de mosaïque bleue, le corps baigné d’eau délicieusement tiède, à la surface flotte des pétales de roses, l’une pérorant, l’autre acquiesçant docilement. Et je nous trouve ridicules. Et j’ai mal de mimer la détente et le bien-être. Alors qu’au fond de moi brûle une torche vive nourrie par la trahison et l’horreur. Par moments une larme m’échappe. Lisou me regarde alors toute peinée. Elle se mord la lèvre du bas et fronce les sourcils, comme si c’était elle qui avait fait une grosse bêtise et qu’elle s’en voulait de me rendre si malheureuse. « Ne sois pas si triste Lisbeth ! Je vais m’en remettre. » Mensonge aussitôt trahi par les longues brûlures sur mes joues. Goût de chlore et de sel sur mes lèvres.

C’est au hammam alors que nous ramollissons dans la ouate brumeuse, parfumée de fleurs d’oranger, qu’elle m’expose son plan de reconquête de mon estime de moi et de mon avenir. Démonstration brillante :

– Ma belle, j’ai beaucoup réfléchi depuis hier. Tu as une première solution, simple : souffrir et vous en vouloir. À lui parce que c’est un salaud et un lâche. À toi parce que tu n’as pas su le garder pour toi seule. Ces sentiments de haine, de reproches perpétuels vont te bouffer, vous détruire l’un l’autre. Votre couple va exploser. Vos enfants vont trinquer. À leurs âges, ils seront marqués à vie. Léo sera malheureux comme les pierres de te perdre. Je sais combien il t’aime ! Et toi, qu’y gagneras-tu ? La solitude et la honte. L’amertume. Il te faudra du temps, du temps et encore du temps pour retrouver confiance en toi. Pour te sentir à nouveau désirable et désirante. Tu brûleras tes meilleures années à te maudire et à chercher à te venger de cette débâcle. Mais, ma belle, je crois que tu as une autre solution. Une belle opportunité. Tu acceptes Léo pour ce qu’il est. Un coureur…

– Un coureur ? N’exagère pas !

– Pardon. Un mari infidèle. Tu le prends comme il est. Tu tolères. Tu lui fais payer si tu veux. Mais sans te torturer. Tu gardes la tête haute. Tu joues le dédain. Tu fais la belle ! Tu lui montres que non seulement, ça ne te touche pas vraiment, mais ça le rend redevable. Il devient ton… Comment on dit déjà ?… Ton vassal ! Et toi, en échange de ta tolérance et de ton consentement tacite…

– Quoi ? Mon consentement ?

– Laisse-moi finir. En échange de ton consentement, tu reprends ta liberté ! Tu redeviens une fauve chasseresse. Tu recommences à…

– Je n’ai jamais été une fauve chasseresse ! D’où tu sors ça ?

– Mais si, souviens-toi, au pensionnat. Nos délires de séduction. On imaginait toutes sortes de plans pour attraper dans nos filets les plus beaux mecs !

– Oui, enfin, ça restait à l’état de projets. Je n’ai pas souvenir…

– Mais tu l’as fait ! Tu as séduit Léonard. Le plus beau, le plus talentueux. Pour lui, tu es devenue tigresse ! Tu as éclipsé toutes les autres.

– Non, toi tu l’as fait ! Tu as enchaîné conquête sur conquête. Tu es en permanence à l’affût. Ils tombent tous dans tes griffes. C’est toi la lionne ! Combien d’hommes as-tu eu ? Tu n’es jamais rassasiée !

– C’est parce que tu as pris le meilleur. Il ne me reste que le menu fretin ! (Petit rire.)

– Tu plaisantes ! Enfin, si je résume ta démonstration, je devrais tolérer sa liaison et faire pareil. C’est dingue ! Tu es folle ?

– Mais réfléchis ma belle ! Tu as le choix entre te rendre… entre VOUS rendre tous les quatre malheureux ! ou alors, sourire à la vie. Profite ! Je ne sais plus qui a dit : « La belle vertu de fidélité conjugale repose sur deux piliers : la lâcheté et la paresse. »

– C’est n’importe quoi ! Comment peux-tu me dire ça en ce moment. Je vis avec un… monstre, qui me trompe, qui… je ne sais pas, qui…

– Léo n’est pas un monstre ! C’est un homme, tout simplement.

Je me retiens de la contredire. J’aimerais tellement que ce soit vrai ! Elle enchaîne :

– Il a des défauts. Il est orgueilleux, d’accord. Mais en même temps tout lui réussit. Il est crâneur mais il a du charme et de la classe. C’est normal qu’il ait craqué. Qu’il ait du mal à résister aux conséquences de son charme. Toutes les femmes que je connais, toutes nos copines, sont définitivement amoureuses de lui et jalouses de toi, Alice !

– Ah bon !… Toi aussi ?

– Moi ? Mais non, tu es bête ! Je suis tellement heureuse pour toi. C’est bien pour ça que je te demande de réfléchir. De ne pas tout gâcher. Lyze n’est rien. À côté de toi, c’est de la gnognotte. Oblige-le à la quitter. Lance-lui un ultimatum ! Je suis sûre qu’il cédera. Il tient à toi plus que tout. Il me l’a dit plusieurs fois. Et profites-en pour te libérer !


 

Ses paroles tournent dans ma tête tout le temps du massage. Césure : mon corps s’abandonne, pétri par les doigts agiles ; mes pensées, elles, tourbillonnent sans fin, excitées par le discours ahurissant de Lisbeth. Toutes deux nous nous taisons et laissons nos masseuses œuvrer. De temps en temps je la regarde. Elle est toujours aussi belle. Elle a les yeux clos et le visage lisse. Lisse mais en tension. Elle ne lâche jamais prise, Lisou. Belle et à vif. C’est un petit animal toujours aux aguets. C’est curieux, je la pensais moins… Comment dire ? Ses paroles m’ont troublée. Elle veut me prouver que je dois rester avec Léo car il est… l’homme idéal. Et qu’en même temps, je dois aller voir ailleurs, me sentir libre. Lisbeth ! Même sans les horreurs que j’ai entrevues de la vie de Monstre, je ne suis pas sûre que j’aurais pu suivre tes conseils. Malgré le dégoût que je ressens aujourd’hui pour Monstre, sa liaison avec cette femme… avec ce glaçon, me blesse profondément. Je ne veux ni vivre avec lui, ni le tromper ! Mais juste le démasquer et nous en protéger.


 

Nous reprenons notre conversation autour du thé à la menthe. Celui-ci est servi brûlant, dans des petits verres marocains. Le parfum doux et poivré est réjouissant. Calée au creux d’un fauteuil en cuir clair, Je tiens le mien du bout des doigts et aspire bruyamment. La petite brûlure sur ma langue me réveille. Une idée émerge à travers le brouillard dans lequel m’ont laissée massage et soins.

– Et si je lui faisais croire que je le trompe. Tu m’aiderais ?

– Faire semblant ? C’est une drôle d’idée. Vas-y carrément, profites-en je te dis !

– Je n’ai pas envie… J’ai trop mal ! Je veux juste…

Oui, quoi ? Le faire rager, me venger ? Le faire souffrir ? Je ne suis pas sûre. Sa liaison avec Lyze n’a fait que venir rajouter l’humiliation à mon dégoût. Puisque les chances que tout cela soit une erreur, un – « bug » – s’avèrent nulles, je ne puis que le haïr pour ce qu’il est. Un pervers pédophile et violeur. Le haïr après l’avoir tant aimé.

– … je veux juste qu’il cesse de m’aimer. Qu’il m’oublie. Que je n’existe plus pour lui et qu’il n’existe plus pour moi. Que nos liens s’effacent à jamais. Que j’oublie jusqu’à son nom. Qu’il ne me reste qu’une ombre imprécise. Celle d’un monstre que le néant engloutit peu à peu.

– Ouh là, Alice ! Tu délires ! Qu’est-ce que tu racontes ma belle ? Tu veux le quitter ? Tu pourrais le quitter ? Vraiment ? Comme ça, juste pour ça ?

– Et oui.

– Alice… Je ne te crois pas. Tu l’aimes si fort. Vous vous aimez tellement. Vous êtes un couple indestructible. Vous êtes la référence. Dans tout Versailles, on vous admire, on vous évoque avec respect. Avec envie, ou même jalousie.

– Tout Versailles… Tu galèges !

– Je vais t’avouer quelque chose, Alice. Je t’envie depuis si longtemps. Si longtemps. Moi, je n’ai que des relations de merde ! Tous ces mecs, plus débiles les uns que les autres ! Oui d’accord, j’en pêche des mignons. Des belles gueules. Des jolis culs. Mais quand ils n’ont pas un QI d’huître, ils sont rigides ou égoïstes. Et quand ils ne sont ni l’un ni l’autre, ils sont dépressifs, angoissés, névrosé plus plus ! Et quand par miracle j’en trouve un pas trop mal. Beau, séduisant, intelligent, raffiné, eh bien, il ne m’aime pas ! Ou pas longtemps. Ou il joue avec moi comme un chat avec une pelote. Et on sait bien que les chats finissent toujours par se lasser de leurs jouets. Je n’en peux plus. Je t’envie. Tu as une chance ! Et je ne parle même pas de tes enfants. Moi je n’ai rien, Alice ! Je suis vide ! Triste et vide !

Elle est au bord des larmes. Elle a l’air anéantie. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Ou plutôt si ! À chaque fois qu’elle se fait larguer.

– Lisou ! Ma chérie…

– Pardon ! Mais t’entendre dire que tu vas quitter Léo, alors que je sais que c’est impossible ! Vous ne pouvez pas vous quitter. Vous ne VOULEZ pas vous quitter !

– Mais Lisou, pourquoi tu te mets dans cet état ? je suis navrée que Léo ait brisé ton idéal de couple. Mais tu vois, il est pareil aux autres (même bien pire si tu savais !). Et moi, je suis comme toutes les femmes trompées : blessée profondément. Et en colère. J’ai si mal que je veux m’en défaire. (Étienne Étienne se rappelle à moi !) Mais tu as raison. Je ne vais pas le quitter même si en ce moment je le déteste. Il me fait… horreur !

Elle acquiesce d’un grognement. Nous nous taisons un moment, bercées par l’ambiance arabisante. Loin, très loin, des tons chauds du petit salon, de ses dorures de cuivre, des lampes ambrées et des boiseries peintes, mes pensées flottent dans un océan gris et froid. Tristesse et colère. Je me sens seule, abandonnée. Si seulement je pouvais en parler. Me libérer. Partager ce poids insupportable. Me sentir épaulée. Peut-être les visages d’Héléna, de la fille du parking et du petit garçon me laisseraient-ils tranquille ? Je me décide à tout dire à mon amie mais elle me devance :

– Tu dois protéger tes enfants. Ils ne supporteraient pas une séparation. Léo a fait une bêtise, c’est vrai. Mais je suis sûre qu’il le regrette. Vous allez dépasser ça. Vous en sortirez plus forts. Grandis. Solides. Tibère et Athéna seront épargnés. Je suis convaincue que vous allez surmonter cette épreuve. Sois forte. Et libère-toi ! Prend un amant ! Tu verras, ça te fera du bien !

– Lisbeth, je…

– Tu n’oserais pas ? Oublie ta culpabilité. Oublie tes devoirs et vis !

Sa tirade m’a coupée dans mon élan. Je laisse tomber et retourne dans mon mutisme. Après une minute pendant lesquelles Lisou continue de développer ses arguments en faveur de l’adultère, je me lève, embrasse mon amie. « Tu as peut-être raison. Je vais y réfléchir. On se voit bientôt ? » Et je file vers la sortie.


 

à suivre >> Mardi 7 octobre. Maman

 

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