IN MEMORIAM – Mardi 7 octobre. Maman

Plusieurs lecteurs m’ont demandé de réduire la taille des extraits. Dont acte. Je publierai désormais un article pour chaque journée vécue par Alice.

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Mardi 7 octobre.                        Maman

— Bon, ma petite fille, il faut que je te dise. Georges et moi avons discuté avec Léonard. Enfin, surtout Georges. Léonard a fini par nous convaincre. Ses arguments sont solides. Nous avons accepté son projet…

— Ah ? Je pensais que c’était faire offense à la mémoire de papa ?

— Oui. Enfin… non ! C’est plus compliqué que ça. Nous avons accepté, mais sous conditions. Nous avons négocié avec lui les points qui nous semblaient vraiment essentiels. Par exemple, on ne touche pas à la chapelle. C’est quand même là qu’une grande partie de tes ancêtres ont été baptisés et se sont mariés, ma fille. Et puis, on ne détruit pas un lieu de culte consacré ! Question de principe. Hors de question aussi d’assécher l’étang. Cette manie de tout assécher ! De tout défricher, raser. Les hommes sont devenus fous ! Ils pensent qu’ils vont réinventer le monde, que nos ancêtres n’avaient rient dans la tête. C’est malheureux. C’est comme les platanes de l’avenue Camus, c’est scandaleux ! D’ailleurs, j’ai écrit au maire et au député. Ah, ils ne sont pas prêts d’oublier ma lettre ! Je n’y suis pas allée de main morte ! Il faut se battre aujourd’hui pour défendre nos valeurs. Je ne sais pas si tu t’en rends compte. Pour toi tout est facile. Tu as la tête vide, tu ne sais pas ce qui compte vraiment dans la vie, ce qui est essentiel.

Cela fait à peine deux minutes que ma mère me tient au bout du fil et j’ai déjà droit à des reproches, à des jérémiades. Je prends sur moi. Respire un bon coup. Pour me détendre, je caresse la tête blanche et toute douce de Printemps. J’ai lu quelque part que caresser un chat pendant un quart d’heure équivalait à une séance de Yoga. Zen. Cat-Zen !

— Donc vous êtes d’accord, Georges et toi ?

— Oui, on peut dire ça. Mais tu sais ma petite, il est dur ton Léonard ! Quand il a une idée en tête… Mais nous lui avons fait comprendre que l’Héronnière ne lui appartenait pas, que c’est un bien familial, de notre famille. Il a quand même tendance à tout phagocyter ton gentil mari ! Georges le trouve même un peu… comment as-tu dit Georges ? Rapace ?

Monstre est un rapace ? Pourquoi pas ! C’est un prédateur, c’est sûr. J’ai épousé une bête fauve. Bigre… Ah ! Maman embraye sur papa :

— Ton pauvre père… S’il n’était pas parti avant ton grand-père… Nous avions de grands projets pour l’Héronnière. Il voulait en faire un lieu de séminaire. Quelque chose de très classique. Ton père, ma chérie, avait vraiment du goût et du respect pour les valeurs, tu sais…

— Oui, maman. Je sais, papa était parfait. Et Léo me vampirise.

— Non, il est simplement vulgaire. Intelligent, habile, mais vulgaire. Ma petite, je m’inquiète pour toi. Je… attends je vais dans le jardin… Voilà, je peux te parler tranquillement ?

— Oui.

— Que se passe-t-il ?

— Comment ça ?

— Qu’est-ce qui se passe chez toi ?

— Un peu de surmenage peut-être.

Elle pouffe.

— Du surmenage ? Toi ? (Un temps.) Léo te trompe ?

— …

— C’est ça ?

— … Oui. (Autant lui en donner pour son argent !)

— J’en étais sûre ! Ma petite, je suis avec toi. Qui est-ce ? Je la connais ?

— Sa secrétaire. Lyze Poncet.

— Lyze Poncet ? Incroyable ! Je m’en doutais, c’était évident ! (C’est incroyable ou c’est évident ?) Je l’avais senti… Lyze ! C’est fou ! Tu sais comme je ressens les choses. J’ai de vraies antennes. Rien ne m’échappe. Ça dure depuis longtemps ? Tu l’as su comment ?

— Depuis huit mois. Elisabeth était au courant depuis six mois. Et Léonard me l’a avoué lui-même.

— Ma petite fille, ma chérie. Oh je te comprends tu sais. Lyze Poncet ! J’en étais sûre ! Ah ! Je le savais ! Mais tu dois tenir bon. Protéger ton mariage. Préserver ton couple. Coûte que coûte. Tu vois… Je vais te dire quelque chose… Quelque chose d’important. Que je t’ai toujours caché.

Non, pas un autre aveu maman ! Plus de révélations, s’il-te-plaît… Ma main se crispe sur la tête de Printemps qui dégage ses oreilles d’un bref mouvement de la tête, accompagné d’un petit gémissement.

— Ton père, tu sais combien je l’ai aimé, adoré même. Nous nous chérissions si fort. Eh bien, malgré tout cet amour, ce n’était pas un ange. Il a connu des femmes. Plusieurs. Il a eu une aventure avec Mylène Lassoux. Tu sais les Lassoux ? Le couple de Neuilly. Lui dans la banque, elle galeriste. Pendant plus d’un an, ton père et elle… Ça a été difficile. Je n’en ai jamais parlé à personne. Mais il n’a jamais, jamais été question de séparation, de divorce. Tu penses, dans notre milieu ! Et notre amour a été le plus fort. Leur liaison a cessé en 19. Deux ans avant… son départ.

— Son suicide maman. Le mot existe. Tu as le droit de l’utiliser.

Silence éloquent. Tout à coup je réalise la portée de son aveu. Je sens un malaise m’envahir. Mon père, mon petit père, a trompé ma mère quand j’avais… quoi ? onze ans. Formidable !

— Il t’aimait si fort ! Il nous aimait si fort, Louis-Sé, ton père. Louis-Sé… (Voix qui se meure.)

Beurk ! Je nage en plein pathos, là. Je vais vomir. Vraiment. « Je te rappelle maman. » Je vire le chat de mes genoux. Direction la salle de bains. Vomissements. Pas violents, non. Presque doux. J’ai atteint la dose-limite. J’expulse le trop-plein. Une libération lente, par petits hoquets. La piscine, reflux. Le parking, haut-le cœur. Héléna ma belle, hoquet. Papa, de la bile. Lyze, vomissement. Je reste un moment courbée sur la vasque de marbre rose tapissée de filets orange-jaune et de bouts de choses informes, plongée dans des effluves aigres. Les hoquets se calment. J’ai la bouche sale mais je suis en paix avec mon estomac. Pas de larmes, ni de tensions. Adieu colère et tristesse. La paix du cœur. Du haut-le-cœur. Hauts-les-cœurs ! Debout les braves ! Je divague. J’ouvre l’eau en grand et laisse le flux emporter mes dégueulis. Quel mot ! Dégueulis. Qui sort de la « gueule ». Débouchis serait plus doux, presque gourmand. Déventris pas assez précis et un peu gore. Dégorgis. Pas mal, juste ce qu’il faut d’anatomique et de rauque. Dégorgis. Ouais, pas mal. J’enfonce avec l’index les petits bouts récalcitrants qui refusent d’être siphonnés. Un peu d’eau. Voilà ! Tout est propre. Un petit coup sur le museau. Un petit peu de dentifrice. Je recrache. Une femme neuve, fraîche, libérée !

Je me rassois sur le lit, me cale contre les coussins. Printemps en profite pour reprendre sa place contre mon ventre. Je rappelle maman. Lui annonce que je ne vais pas venir dîner. Pas la force, pas l’envie.

— Je te comprends ma petite fille. Mais j’aurais bien aimé te voir. Je sais que ce sont des moments très douloureux. Je voudrais t’accompagner ma petite. Tu ne veux vraiment pas venir ? Je pensais demander à Arpana de te faire un dahl, comme tu les aimes. Et si je trouve un peu de courage, je te fais une petite tarte tatin, avec beaucoup de cannelle.

— D’abord, je sais que tu ne trouveras pas le « courage » comme tu dis…

— Alice ! Quand même ! Tu exagères !

— … et ensuite je suis à bout. J’ai besoin d’être seule.

— Écoute ma petite, (je ne suis pas petite ! Non mais !) je regrette de t’avoir parlé de ton père, mais ça me semblait important. J’avais besoin de te le dire. Je suis désolée mais il fallait que tu saches. Je me devais de te le dire.

Tu regrettes ou tu ne regrettes pas ? Ce n’est pas très clair ! Je suis sûre qu’elle a bu. Elle poursuit ses explications embrouillées :

— Ton père a mal agi. C’est vrai. Il l’a regretté. Mais je ne t’ai pas tout dit.

Aïe !

— … Moi aussi j’ai eu une histoire. Une seule.

Je soupire. Ça m’a échappé.

— Oh ! Je sais ce que tu penses !

Sans blague ?

— Mais sache ma petite (grrr…) que si je l’ai fait c’est que j’en avais besoin. Et ça n’a rien à voir avec son geste malheureux. Et tu n’as pas à me juger ! Je suis ta mère ! C’est un peu facile quand on ne connait pas le contexte de juger les autres !

— Ne t’énerve pas maman. Je n’ai rien dit ! Je ne te juge pas. Papa non plus. C’est votre histoire.

— Oui eh bien, c’est vrai. Ça ne te regarde pas ! Si ton père a choisi de nous quitter toutes les deux, de quitter ce bas-monde, c’est à cause de son passé. Je n’y suis pour rien. Je l’ai souvent relevé, moi ! J’ai supporté ses coups de blues pendant des années. Ses dépressions, ah là là ! Si tu savais…

— Maman, c’est bon ! Personne ne te reproche rien. Papa a fait ça parce que… Je n’en sais rien. Et je ne veux pas le savoir.

— Tu dis ça aujourd’hui, mais moi, je revois ton regard ce soir-là. Et tous les mois qui ont suivi. Les années ! Des années de regard noir. Sombre, accusateur. Tu ne disais pas un mot. Mais dans tes yeux… La chose était entendue, jugée. Ta mère était coupable. Coupable de ne pas avoir sauvé ton saint père. Un homme si bon ! Si gentil ! Un homme parfait ! (Elle sanglote.) Et moi ? Je n’étais pas malheureuse, moi ? Je ne me suis pas sentie trahie ? Abandonnée ? Il a fallu que je supporte le regard de tous ! Tous me disaient : « Ma pauvre Anne-Louise ! Il n’y a pas de mots… » Mais tous pensaient : « Qu’as-tu fait pour pousser ton mari, un homme si gentil, à se tuer ? » Et tous me jugeaient ! Et toi, tu étais la pire de tous. Tu ne disais rien. Rien de ta souffrance. Rien de ta colère. Rien de tes accusations. Rien de ta haine. Mais tes yeux, noirs (sanglots…), tes yeux, Alice ! Si durs, si froids. Tu m’avais condamnée. Je ne méritais pas ça.

— Maman, c’était il y a vingt ans ! Il y a prescription. J’en avais douze.

— Prescription ! Comment peux-tu dire une chose pareille ! Prescription ! (Elle ricane, ça fait un bruit moche.) J’ai perdu l’homme de ma vie… Ce ne sera jamais prescrit, petite sotte ! Tu crois quoi ? Que c’est anecdotique ?

— Mais non ! Mais c’est fini, c’est le passé. (Ça y est je suis en colère !) Pour l’instant, j’ai surtout besoin que tu me laisses tranquille, que tu cesses de m’inonder de reproches ou de sous-entendus.

— Des sous-entendus, moi ? Je suis franche, je l’ai toujours été avec toi ! Et toi, toi, tu as toujours tout fait pour que je me sente mal à l’aise, que… Comme si tout était ma faute ! Ton père n’était pas l’homme idéal, loin de là ! Mais lui… Alors que moi… Moi aussi, je n’étais pas une sainte. Mais, ça m’a coûté cher. Que de nuits d’angoisse, tu n‘as pas idée ! J’en ai bavé. Et il fallait faire bonne figure. Être toujours souriante, aimable, aimante ! Et toi, tes yeux lourds de reproches. Noirs. Dès ta naissance. Dès le premier jour, tu entends ?

Sa voix se tord. Je suis sûre maintenant qu’elle a bu.

— Dès ma naissance ? Écoute maman, je ne comprends rien à ton délire, tu es là, à pleurer au téléphone. Je ne te demande rien ! Je veux juste que tu me laisses tranquille. La mort de papa et les… coucheries que vous avez pu…

— Coucheries ! Tu n’y comprends rien ! Tu n’y comprends jamais rien ! Ah, tu veux que je sois franche ? Tu veux la vérité ? Je pourrais te donner le nom de toutes les filles qui lui sont passées dans les bras. Des garces ! Tandis que moi, je n’ai vraiment aimé qu’un seul homme, mon mari. Une vraie histoire. Mais il y a eu Hugo. Un bel homme…

— S’il-te-plaît maman, je ne veux rien savoir. Ça ne me regarde pas.

— Ça ne te regarde pas ? Idiote !

— …

Mais pourquoi une telle colère ?

— Bien sûr que ça te regarde !

— Mais non ! Enfin ! Tais-toi. Je ne veux rien savoir. Laisse-moi en paix !

— Ça te regarde !

— Mais non, maman ! Ce sont vos histoires et j’ai assez des miennes !

— Ça te regarde ! Je te parle de ton père. Tu comprends Alice ? De ton vrai père ! Tu n’es pas la fille de l’homme que j’ai épousé. Louis-Sé n’est pas ton père. Ah ! Tu veux la vérité ? Ton vrai père, c’est Hugo…

J’ai raccroché. « Ton vrai père, c’est Hugo ! » résonne encore en écho. Et s’affaiblit peu à peu. Puis le silence. Je n’entends plus rien. Je ne vois plus rien. Je ne pense plus. J’aimerais m’éteindre comme une chandelle en fin de vie. Un dernier tremblement, un dernier éclat et un filet de fumée bleue qui s’élève lentement. Je passe quelques temps fixée sur cette image. Mais je ne m’éteins pas. Les minutes passent. Le soir tombe. Mon aquarium s’assombrit. Sinistre. Je joue de la télécommande et allume quelques lampes. Leurs reflets jouent sur les grandes baies vitrées qui virent au pourpre. Je regarde notre chat, mon doux Printemps, mais sa présence ne m’apporte aucun réconfort. J’entends les enfants rentrer. Je pleure, en silence.


 

à suivre >> Mercredi 8 octobre. Partir ?

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