IN MEMORIAM – Mercredi 8 octobre. Partir ?

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Mercredi 8 octobre.                  Partir ?

 


 

Deuxième paquet de News froissé, roulé en boule et jeté dans l’angle opposé au lit. Une vraie fumerie d’opium. Si l’air conditionné et sa filtration high-tech ne disjonctent pas, c’est Miss Pym qui le fera demain matin. Le cendrier déborde sur le dessus de lit qui s’en trouve marqué de traces grises du plus moche effet. J’ai réquisitionné le verre à dents conjugal par flemme d’aller à la cuisine le vider (oui, j’ai réintégré la chambre : feindre la normalité pour Miss Pym et les enfants). Le soleil, pâle, va se coucher. C’est le troisième depuis l’anniversaire de Tibère. C’était il y a deux jours seulement. Maintenant, chaque minute s’étire à n’en plus finir. Le statu quo est bien installé entre Monstre et sa femme. S’ignorer le plus possible. S’éviter. Ne partager que l’indispensable. Femme y arrive sans problèmes. Monstre a plus de mal. Il pense que tout va recommencer comme avant. Que c’est une affaire de jours, ou même d’heures. D’hormones. De cycle. Il est gentil, Monstre.

L’astre blafard a disparu. Derrière l’immense vitre, la banlieue toute de gris s’est muée en petites étoiles qui scintillent au milieu des brumes sous un ciel de plomb noirci. Quelques pinceaux de phares slaloment à travers cette nébuleuse. Je ne pense à rien. Fumer et attendre que la vie passe. Lentement, péniblement. Rythmée par les activités des enfants, la routine de Miss Pym, les allées et venues faussement erratiques de Printemps. Dégoût. De Léo, de moi, des autres. Papa ! Même toi, tu as trahi. Si maman dit vrai, tu étais volage, tu l’as trompée. Et tu n’es même pas mon vrai père ! Y a-t-il plus haute trahison pour une petite fille ? Mais je ne suis plus une petite fille. Pourtant, la douleur qui me ronge a des échos d’enfance. Et si tout ça ne comptait pas. Tu es avec moi, petit papa. Tu restes mon petit papa. Pleurs. Celui qui a décidé de partir plus tôt. Trop tôt. M’as-tu montré la voie ? Je pense que je te comprends enfin. Je dois être la seule. Mon petit papa, traître à maman, mais si bon, si doux. Oui, je pleure. Des larmes pour toi. Je te pleure. Tu m’as écrit que tu m’aimais, que je resterai toujours ton petit colibri. Tu n’avais pas besoin de l’écrire. Je le savais déjà, même à douze ans. J’aurais bien aimé que tu m’écrives autre chose. Genre : la vie c’est dégueulasse, c’est pour ça que je la quitte ; la vie est illusion ; le temps dévaste tout ; ne fais confiance à personne ; survis tant que tu le peux et quitte ce monde sans amertume s’il t’est possible. Genre la mort du loup :

« A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse, seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. – Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur, et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur ! Il disait : Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le Sort a voulu t’appeler, puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Je n’aurais pas mieux compris ton geste (à douze ans, tu penses !) Mais au moins, tu m’aurais prévenue. Veux-tu que je te suive ? Pourquoi pas ? Tu m’attends, là-haut ? Ou en bas ? Ou ailleurs ? Comment te rejoindre ? Je ne me vois pas me faire sauter la tête au fusil de chasse, moi. Et pourtant, je l’ai gardé ce fusil, je me suis même entraîné avec. Mère l’ignore. Pour conjurer le sort. Pour défier la mort. Ce monstre froid qui m’a enlevé mon père à douze ans. La corde ? Trop laid, trop barbare ! Des cachets ? Je ne suis pas sûre d’en avoir assez. Pas envie de me retrouver en réa, toute penaude. Un bain chaud… Les filets rouges qui prennent vie alors que la mienne se dissout. L’eau qui vire peu à peu au grenat. La conscience qui rétrécit dans l’eau tiédissante…

— Alice ?

J’ai sursauté ! C’est Monstre. Je ne bouge pas, le regard perdu dans les miroitements de la ville lointaine.

— Alice, ma chérie… Mon trésor. Ma petite fée…

C’est ça ! Sors ton dictionnaire des mots doux…

— Je suis vraiment désolé. Je te demande pardon. J’ai honte. J’ai fait une grosse bêtise.

— …

— Je ne te demande pas comment tu l’as su. Tout ce qui compte pour moi, c’est toi et notre histoire. J’ai beaucoup réfléchi depuis deux jours.

Mon pauvre chéri ! Deux jours de réflexion, ça doit être dur…

— Je ne veux pas te perdre. Tu es tout pour moi. L’Alpha et l’Oméga…

Qu’est-ce que tu racontes Monstre ? Tu philosophes ?

— Je vais virer Lyze. Tant pis si ça me coûte un bras.

Un bras ! Pourquoi ? Tu vas lui donner une pension compensatoire ?

— Je ne la reverrai plus. Je te le promets. C’est toi qui comptes pour moi. Toi et les enfants. Je suis désolé, Lyze chérie… (blanc) … Alice ! Pardon, pardon !

Quel con ! Tu es mauvais, Monstre. Même dans tes plaidoyers.

— Je te demande pardon. À genoux !

Il le fait. Pas question de bouger.

— Alice ! S’il-te-plaît !

Il tend les bras vers ma taille. Ah non, Monstre ! Je me suis écartée si brutalement que ça l’a surpris. Il se redresse, sa ride de lion entre les sourcils. Changement de registre :

— J’ai pensé à un truc. Tu es à bout. Tu fumes comme un pompier. Tu t’emportes. Tu ne te contrôle plus. Je pense, et je ne suis pas le seul, que tu as besoin de prendre du recul. Je me suis dit… depuis le temps que tu parles de faire une retraite chez les Sœurs de la Révélation. (Bénédiction, crétin !) C’est peut-être le moment. Qu’en penses-tu ?

Suit tout un discours sur mon état et les bienfaits d’une retraite, sur sa capacité à gérer la maison, gouvernante et enfants compris, tout seul. Puis il enchaîne sur : l’amour qu’il me porte, la repentance, la promesse de licencier cette garce de Lyze (garce, c’est moi qui l’ajoute). À la fin, je n’ai toujours pas pipé mot, il se couche par terre, enlace mes chevilles et tente d’embrasser mes pieds. Un petit pas en arrière suffit pour rendre Monstre définitivement pathétique. Je me ressaisis. Ma valise est prête en deux minutes. Léo me regarde sans broncher, défait. Mes clés, mon paquet (Ah mince ! Vide !), mes papiers. Miss Pym est dans la buanderie. Je vais prendre une chambre d’hôtel jusqu’au départ pour le couvent. Ma pauvre Alice. Petite sotte comme dit maman. Je sors de la chambre :

— J’appellerai Père Suzon demain pour les Sœurs. Je vais à l’hôtel. Ne cherche pas à me joindre. Je prendrai les enfants à la sortie de l’école. Et après-demain aussi. Après tu te débrouilleras, je serai au couvent.

Au couvent ! Comme au XVIIème ! Je n’ai pu m’empêcher de pouffer. Fuir Monstre avant qu’il ne se ressaisisse. Mais d’abord la Vega et me ravitailler en clopes.


 

à suivre >> Jeudi 9 octobre. Pardon et minibar

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