IN MEMORIAM – Jeudi 9 octobre. Pardon et minibar

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SUITE DU ROMAN « In Memoriam »


JEUDI 9 OCTOBRE.                  Pardon et minibar.

 

La sacristie est sombre, pleine d’ombres et de mystères. Des petites fées de poussière virevoltent dans les quelques rais de soleil que filtrent les volets mi-clos. L’encens le dispute à l’encaustique et à la pierre froide. Père Suzon. J’aime cet homme. Il me rassure. Il me guide. Il est calme et sensible. Mais aujourd’hui, je le sens tendu, mon histoire le contrarie. Ses mains ramassent des miettes imaginaires sur la toile cirée aux couleurs passées tandis qu’il m’explique la position de l’église sur le divorce. Père Suzon, je ne vous demande rien de tout cela. Je n’ai pas été honnête avec vous, je ne vous ai pas dit l’essentiel mais je n’en ai pas le courage. Je veux juste que vous appuyez ma demande de retraite chez les Sœurs. Mais Père Suzon, vous avez d’autres préoccupations :

— Oui, Alice, les divorcés ou les remariés, sans être excommuniés, sont, par tradition, exclus du sacrement de réconciliation, de la communion eucharistique et aussi d’un certain nombre de fonctions liturgiques et pastorales. Et on n’annule pas un mariage comme ça. L’adultère ne suffit pas ! Le mariage est indissoluble, ma chère Alice. En prenant la décision de vous marier à l’église, vous avez engagé votre amour devant l’ensemble de la communauté chrétienne, mais aussi et surtout sous le regard de Dieu. Pour l’Église, un mariage ne cesse jamais d’exister. Indissoluble !

— Je le sais mon père. Mais…

— Pour autant, Dieu ne nous demande pas de vivre l’invivable. Tu souffres. Je le vois. Je te connais depuis si longtemps ma chère Alice ! Tu es brave et bonne. La disparition de ton père -Dieu l’ait en sa sainte garde ! – t’a profondément affectée. Tu as eu des moments difficiles, des envies de rébellion. Nous en avons parlé souvent. Et tu as été si dure avec ta pauvre mère. Elle aussi a souffert. Tellement souffert. Et je regrette profondément de ne pas avoir réussi à vous réconcilier. J’ai tenté tant de fois de ramener la paix entre vous. Tu nous as inquiétés pendant toute ton adolescence. Et je dois reconnaître que Léonard t’a apaisée. Aujourd’hui, tu mènes une vie droite. C’est vrai, Léonard n’a pas ta conscience. Il n’a pas ton intégrité. Il a souvent pêché par orgueil et aujourd’hui, il commet celui d’adultère. J’en suis désolé pour toi, ma chère enfant. Mais je te demande de bien réfléchir. Un divorce…

— Je n’en suis pas là mon père.

Mon regard erre et se pose sur la carafe de vin. Je boirais bien un coup !

— Pense aux enfants. (Visage de l’ange triste aux cheveux noirs.) Pense à notre communauté. À tous vos amis. C’est une décision terrible. Ne plus pouvoir communier !

— Je n’ai rien décidé. J’ai juste besoin de me retirer une quinzaine de jours.

— Je comprends. Tu veux prendre du temps pour réfléchir, prendre du recul. (J’acquiesce.) Mais prendre du recul… pourrait aussi t’éloigner de tes responsabilités. De tes enfants. Et de ton mari. Tu risquerais, loin du foyer, de douter, de t’imaginer libre. Aujourd’hui, tu te sens blessée par lui. Mais crois en l’expérience d’un vieux serviteur du troupeau que Dieu m’a confié. Demain, si tu sais pardonner, votre union sera bénie. Le pardon, Alice ! Privilégier l’amour sur la revanche. Jésus n’a eu de cesse de pardonner ou de rappeler l’importance du pardon. Écoute ton cœur et éteins ta colère. L’homme que tu aimes n’a pas cessé d’exister. Il a besoin de ton aide, de tes prières. Il a besoin de toi à ses côtés pour trouver la paix. Tes enfants aussi ont besoin de toi. Le pardon, ma chère Alice… Le pardon et la prière.

Pardonner au Monstre ? « Pardon Monstre, je t’ai mal jugé, au fond de toi tu es bon, tu es une créature du Seigneur. Tu ne m’as pas offensée. Mon cœur… » Non ! Non ! Et non ! Pas de pardon ! Fuir, retrouver la paix, chasser mes idées morbides et laisser Étienne apporter la lumière. Mais de pardon, jamais ! En attendant, convaincre le Père Suzon.

— Père Suzon, j’entends. Je veux bien essayer de pardonner, je veux bien. Mais, je me sens si faible, si démunie. Accordez-moi du temps, un havre de paix.

Eh bien ! il aura fallu encore une demi-heure avant qu’il ne se décide à téléphoner devant moi à la Mère Supérieure du Couvent des Sœurs de la bénédiction. Une demi-heure de conseils, de mises en garde. Une demi-heure à l’écouter patiemment, fascinée par le vin grenat, me retenant de lui demander de me verser un verre. Et surtout, une demi-heure à me retenir de tout lui dire. Mais il n’aurait pas compris. Il ne m’aurait sans doute pas crue. Père Suzon est d’un autre temps. Il connait Dieu, il connait les hommes mais il ignore tout de la vie de ce siècle. Son discours a fini par me fatiguer, m’énerver. C’est fou ! Mon seul allié objectif est Étienne Étienne. Ce bonhomme ridicule. J’en suis là !


Tant pis, j’ouvre le minibar : Toblerone, coca, Heineken, Perrier, Mars, Amstel, Vittel… non. Dans la porte, étage du bas… Gordon, Johnny Walker, Campari, Stolichnaya… Plus dans mes cordes ! J’ai quitté Père Suzon il y a quatre heures et l’image du carafon de vin de messe ne m’a pas quittée. Pendant le trajet jusqu’à l’école des enfants, sur la route de la maison… J’ai bien failli ouvrir une bouteille pendant le goûter des enfants, mais, à dix-huit heures, avec eux et Miss Pym dans mes pattes, je n’ai pas osé. Du coup, retour à l’hôtel, seule dans ma chambre, mes Versace et ma jupe trop serrée jetée au pied du lit… J’opte pour la Russie. Vodka ! Les petits clacs de la capsule métallique qui se libère, un verre, un petit glouglou. Je lève le verre, renifle un coup sec. Amertume et alcool. Beau programme, bien dans mon mood actuel. Cul sec ! C’est rude. C’est bon. Je rouvre le frigo. Deux autres Stolichnaya. Parfait. Un deuxième verre. Celui-ci, je le déguste.


Ce qui est bien, vraiment, dans les grands hôtels, c’est qu’ils restent impassibles quoiqu’on dise, quoi qu’on fasse. J’ai eu ma bouteille de vodka pleine apportée en chambre sans une remarque, ni même un regard appuyé sur les trois fioles vides alignées sur le minibar. J’ai grommelé un « Merci beaucoup ! » un peu trop obséquieux qui m’a valu un sourire discret. Rien à dire ! Maintenant, j’ai largement dépassé le stade de pompette dont je me contente habituellement. Tout tourne un peu. Non, beaucoup. La bouteille est à moitié vide ou pleine. Ha ! Ha ! Pleine ou vide. Comme moi ! Ouf, je ris toute seule. C’est pathétique ! Dire que demain je rentre au couvent ! Avec une gueule de bois ! Pardon Marie ! Pardon le Fils et le Saint-Esprit ! J’arrive à rire et pleurer en même temps. La Vodka est une boisson magique. Houlà ! Tout tourne beaucoup trop. Je me lève du lit… et retombe sur le lit ! Morte de rire ! Le téléphone qui sonne maintenant ! Où se cache-t-il ? Petit téléphone, montre-toi ! Vilain, où te (hips !) caches-tu ? Ah ici ! Maison. Maison ? C’est moi ? Mais non, c’est Léo. C’est Monstre ! Monstre ! Je ne dois pas (hips !) répondre ! Surtout dans… mon état…

— Allôô ?

— Alice, c’est moi.

Mince (hips !) j’ai décroché !

— Oui, toi.

— Ma chérie, je t’appelle… savoir comment tu vas. Je suis inquiet.

— Haa vaaa.

— Les enfants m’ont dit… allée les chercher comme tu l’avais dit. Merci… l’air tranquille. Je pense… se doutent de rien.

J’ai du mal à me concentrer sur ce que dit… Monstre. Je comprends… les mots, mais y’a un gros filtre de coton quelque part dans ma tête. Je crois… qu’il me parle des enfants et qu’ils ont gobé mon histoire de…

— Sweetie ? Tu m’écoutes ?

Da. (Ah ! Ah ! private joke !)

— … Je sais… demain chez les Sœurs… suis content.

— Da.

— Je suis sûr… te faire du bien.

Je n’arrive pas à imprimer les mots dans ma tête. Qui tourne…

— Ben oui, quoi, c’était (hips !) ton idée… Monstre.

— .… Monstre ? Pourquoi… appelles comme ça ? À cause de Lyze. Écoute mon trésor, je n’ai jamais voulu… du mal.

— Ouais… C’est ça ! Tu n’as jamais voulu… me faire de mal, ni à moi… Ni… aux… (hips !)

— Alice, ma chérie ! Alice… Tu as bu ? Tu veux… vienne te rejoindre. Dis-moi où… là tout de suite. Je préviens Miss Pym et j’arrive.

Je perds le fil… encore. J’aurais pas dû… appeler Monstre. En plus j’ai failli tout lui dire ! Les filles, le garçon. Ferais mieux de (hips !) raccrocher. Paf ! Raccroché. Paf ! Éteint le téléphone ! Vilain ! Pif ! Un ricanement m’échappe. C’est débile ! Ah ! Ah ! (hips !) Je me couche. Demain est… un autre jour. (hips !) C’est quoi ce hoquet débile ? Aïe ça tourne. Tout tourne autour de moi. Ou c’est moi qui tourne… (hips !) C’est horrible. Horrible ! Ça tourne de plus en plus fort ! Comment on fait pour arrêter ça ? (hips !) Au secours ! Je crois que je vais… Si seulement je pouvais m’endormir… Dormir pour que tout s’arrête… s’arrête…


 

à suivre >> Vendredi 10 octobre. En route

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