IN MEMORIAM – Vendredi 10 octobre. En route

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »

 


 

Vendredi 10 octobre.                En route

Réveil. Allongée à moitié déshabillée sur le dessus de lit en coton épais. La joue humide de bave. Les yeux collés. Le lit qui roule encore un peu. Un peu beaucoup, même. J’entrouvre l’œil droit (l’autre est emmêlé dans les plis de l’oreiller). Les lumières sont allumées alors que le soleil passe entre les rideaux. Ça refrappe à la porte. Ok, je sais ce qui m’a réveillé. Voix étouffée : « Madame ? Je peux entrer ? Je viens pour la chambre ! » Non, non ! « Deux minutes, je vous prie ! » « Bien madame ! » je roule du lit sur le sol. Me lève tant bien que mal. Ouvre le deuxième œil. Le sol doit être en biais. D’ailleurs je suis obligée de faire un pas chassé pour ne pas tomber. Direction la salle de bain. L’eau en grand, tête dans le lavabo. Eau froide. Serviette. J’enfile ma jupe. Non ! j’essaie d’enfiler ma jupe. Au bout de deux chutes grotesques, j’y parviens. Je planque la bouteille et les trois mignonnettes dans ma valise et vais ouvrir à la femme de ménage. « Désolée, il est treize heures. Il faut que je fasse la chambre. Vous devez la laisser… » Treize heures ! Je prétexte une maladie imaginaire et mendie dix minutes de rab. « Dix minutes. Je ne peux pas plus, après, j’aurais des problèmes. »

Elle est toute confuse et gentille. Tant mieux. Treize heures ! J’ai dit à la mère supérieure que je serai là-bas en fin d’après-midi… C’est mal parti. J’y serai dans la nuit. Encore une excuse à inventer. Je suis passée du côté obscur du miroir. Celui des mensonges, des tricheries, des non-dits, des déformations. Je délite mes idées sombres sous une douche brûlante. Je m’habille et me maquille très légèrement, boucle ma valise et sort. La gueule de bois m’accompagne. Dans le couloir, je retrouve la jeune fille et lui dit que la chambre est libérée. Ascenseur. Nausée, mal de tête et grande faiblesse. Terminée la vodka ! Fini l’alcool ! Ce n’est vraiment pas pour moi. À l’accueil, un type à tête de hibou. Je paye en luttant vaille que vaille pour faire bonne figure. Il fait mine de ne pas remarquer mes yeux bouffis, mon vacillement incontrôlable et ma voix pâteuse. À peine une vague remarque sur l’heure à laquelle je libère la chambre mais avec courtoise. Vive les quatre étoiles et la servilité ! J’arrondis largement la note pour couvrir le minibar. Je quitte l’accueil et sors en concentrant tous mes efforts sur ma démarche que j’espère emprunte de dignité. Dans la voiture. Rentrer l’adresse du couvent, ok. Et dormir ! J’appellerai la Mère Sup’ sur la route pour lui signifier mon retard.


 

Je regarde fascinée le long serpent gris sur le dos duquel glisse ma Véga dans un doux ronronnement électrique. Aucun à-coup. Aucune rupture. Juste des ponts, des panneaux, des pancartes qui passent, impassibles dans la pénombre fade de ce crépuscule d’automne. Mode autopilote cinq. Rien à faire à part laisser rouler la machine. Vive la technologie ! Vive l’I.A.[1] ! La nuit s’installe. Ma énième tentative de faire le vide a échoué aussi lamentablement que les précédentes. Dans ma tête la route qui glisse, monotone, et le capharnaüm de mes pensées. Mes yeux fixent captifs les clignotements synchrones des feux rouges d’éoliennes invisibles. Et je contemple amère l’étendue du naufrage de ma vie. Je me noie.

À ma droite une lune pleine, jaune vient d’apparaître, en partie voilée de nuées. « Les nuages couraient sur la lune enflammée comme sur l’incendie on voit fuir la fumée. » Vigny. La mort du loup encore. La mort du monstre. « Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant. » « Nos couteaux se croisaient dans ses larges entrailles et le clouaient au gazon tout baignant dans son sang… » Non, ce n’est pas le texte ! Mais c’est l’idée. L’idée de la mort. De la mort du monstre. Les lignes blanches défilent sous mes roues et je mets en scène la mort de Léonard Prescott, le mari que Dieu m’a donné. Quelle sera la prochaine étape ? Mettre le feu à la maison ? Un suicide collectif ? Tiens, la pluie ! La Véga, bête et disciplinée a réduit sa vitesse de vingt kilomètres/heure. Brave bête ! Je me laisse aller dans ses bras… Je ferme les yeux et expire longuement. Je me détends… M’assoupit…

Un aboiement :

— Bonne affaire à proximité ! À moins de dix kilomètres, de superbes promotions sur toute la maroquinerie de luxe chez Maison Dumout et Fils, à Tarbes ! Souhaitez-vous en profiter ? Dites « j’en profite ».

Mais non ! Vega ! Sale bête ! Me réveiller pour ça ! Comment on désactive cette option stupide ? Je tente :

— Désactiver « Alertes promotions » !

— « Alertes promotions » désactivées. Souhaitez-vous désactiver d’autres alertes ?

D’autres alertes ? De quoi parle-t-elle ?

— Oui !

— Lesquelles ? Précisez votre souhait.

— Laisse tomber !

— J’annule la consigne.

— C’est ça et tais-toi !

— Je ne dis plus rien.

— Eh bien, ne dis plus rien !

— …

Ah ! Ah ! J’ai gagné ! Je suis la plus forte ! Où sommes-nous ? Encore quarante-trois kilomètres. Sortie de l’autoroute dans trente-et-un, à Tournay, enfin départementale jusqu’à Burg. Le couvent est à cinq kilomètres de Burg. Encore trente-cinq minutes. Arrivée prévue à vingt-deux heures dix. J’ouvre une mignonnette de vodka, toute fraîche sortie du bar de la Véga. « Na Zdarovie ! » Cul sec. On s’habitue bien à l’eau slave. Allez une deuxième. Pour le goût. Je biberonne tranquillement en regardant le paysage défiler. Sortie de l’autoroute. J’arrive dans vingt minutes. Petit regard dans le miroir. Ouh là ! J’ai une tête de zombie. Je vais effrayer la sœur de garde !

Perdu ! C’est moi qui suis effrayée ! Une vilaine tête avec des yeux de hibou m’accueille. Mais un beau sourire franc vient égayer tout ça.

— Mme Prescott ? Bienvenue. Je vous attendais. Je suis Sœur Éléonore. Bienvenue dans notre maison.

La lourde porte s’ouvre en grand et je pénètre dans le bâtiment à la suite de mon hôte. Je la suis d’un pas mal assuré (quatre mignonettes obligent !) Parfum de vieilles pierres froides et de salpêtre. De lavande aussi. Nos pas résonnent sur les murs éclairés de ci de là par des ampoules à filament (je ne pensais pas en revoir un jour) qui pendent des plafonds en voûte. Je la suis le long de couloirs aux murs de moellons, dont la monotonie est parfois brisée par quelques volées de marches et de rares crucifix. Alors que nous nous engageons dans une coursive sombre, je lis, gravés au cœur de la clé de voûte, les mots « Ora et Labora ». Prie et travaille. La règle de Saint-Benoît, je crois me souvenir. Et moi, que suis-je venue faire ? Prier et oublier. Prier et trouver une réponse à cette épreuve. Dieu, aide-moi. Je suis dans ta maison. Sœur Éléonore se retourne, les sourcils levés. J’ai dû murmurer sans m’en rendre compte, arrêtée au pied de la sentence. Je baisse les yeux et lui emboîte le pas, chancelante.

La vieille clé de fer sombre est énorme dans la main minuscule et toute ridée de mon guide. Elle est repartie sans un mot, un sourire discret sur ses lèvres fanées, me laissant découvrir une table, une chaise, une commode et un étroit lit surmonté d’une Pietà. Malgré la nuit noire et la très faible lumière de ma chandelle, je distingue derrière les vitres des barreaux à ma fenêtre, pris dans l’épaisseur du mur. Quelques étoiles parsèment le ciel. Le mal de tête que je sentais monter depuis la traversée de Burg est bien présent. Accompagné, comme il se doit, d’une légère nausée. Je pense qu’il faut que je me calme sur l’alcool. Ça ne m’a jamais trop réussi. Allez Alice ! Au dodo ! Au moins, je devrais m’endormir vite…

[1] I.A. : Intelligence Artificielle

 


 

à suivre >> Samedi 11 octobre. En paix

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