IN MEMORIAM – Samedi 11 octobre. En paix

Si vous avez raté le début >> IN MEMORIAM – Le début !

précédent >> Vendredi 10 octobre – En route


SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »

 


 

SAMEDI 11 OCTOBRE.                EN PAIX

Des cloches et encore des cloches. Quel barouf ! Normal, je suis au couvent ! Réveil difficile. Les yeux lourds, qui piquent. Des acouphènes plein les oreilles. Et entre ces deux dernières, une ouate fibreuse. Le bout du nez glacé (je l’imagine tout rouge) mais mon corps tout chaud sous la couette. La chambre (la cellule !), les draps, tout respire le moisi et le froid. J’attrape du bout des doigts le bracelet de ma montre. Six heures ! Bien, j’y suis. Oui, et que dois-je y faire ? Mais Alice, tu sais bien ! Tu es là pour te reposer, prendre de la distance, attendre qu’Étienne fasse son travail et décider de ton sort et de celui de tes enfants. Accessoirement, te rapprocher de Dieu et attendre son secours. Bonne idée, me lever et commencer par prier au pied de la Sainte Mère. Je m’agenouille, joint les mains, ferme les yeux, me recueille.

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

 Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Et moi maudite…

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Priez pour nous pauvres pécheurs, et pour Léo, le Monstre !

Maintenant et à l’heure de notre mort.

De sa mort ! À l’heure de sa mort ! »

Ce n’est pas vrai ! Toutes ces pensées parasites, je ne contrôle rien. Le visage de l’Ange brun passe devant mes yeux, fugace mais douloureux. Pardon, Vierge Marie ! Je suis là pour ça. Pour me libérer de ce poids. Pour solliciter l’aide de Dieu. Me réconcilier avec moi-même. Avec les autres. Bien respirer. M’abandonner à la prière. Faire le vide…

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu, Léo…

Priez pour nous pauvres pécheurs,

Maintenant et à l’heure de notre mort. Monstre !

Amen

Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes…

que Monstre viole !

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Priez pour nous pauvres pécheurs,

Priez pour moi, la femme de Monstre…

Maintenant et à l’heure de la mort de Monstre,

La mort de Monstre, la mort de… »

Ah ! je n’y arrive pas ! Alice, fais le vide…

« Je vous salue, Monstre !,

Maintenant et à l’heure de notre mort.

De notre mort à tous !

De la mort de Monstre !

De ma mort !

De celle de nos enfants !

De la mort de ses victimes :

Amen »

STOP ! C’est dingue, je suis folle ! Complètement folle. Suis prise de sanglots compulsifs. Tenter de me calmer. Respirer. Souffler. Souffler.

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Et Jésus, le fruit de vos entrailles…

Et Alice est maudite…

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Qui ne peut plus rien pour Léo, le Monstre !

Maintenant et à l’heure de notre mort.

De sa mort ! À l’heure de sa mort ! »

 

Bon, ce n’est pas la peine. Je n’y arriverai pas aujourd’hui. Je suis trop fatiguée.


 

Des centaines de cierges, autant de petits soleils, nous entourent. En l’air, à terre, le long des murs, au pied des autels. Des dizaines sur le maître-autel. Ce dernier ruisselle de blanc et d’or. Clarté douce et magique. Seuls quelques recoins recèlent une certaine obscurité. Devant moi, de dos, une vingtaine de silhouettes toutes voilées de noir et vêtues de bleu. C’est très lisse, très homogène. Les tissus sont impeccables, propres, bien repassés. Les voiles parfaitement posés. Toutes les religieuses ont, nouée avec précision, une coiffe blanche qui enserre leurs cheveux que je devine coupés courts. Le voile noir recouvre le tout. Cette unité de tons me fascine. Je suis dans le milieu de la nef, collée à un pilier que le temps a poli. L’encens emplit mes narines et me pique les yeux. J’aime. Dans ma tête, un vertige tenace ; ça rajoute une dimension magique à l’office. « Les Laudes » m’a glissé mon guide, une toute jeune novice comme l’indique son voile blanc. La mécanique bien huilée de la cérémonie se déroule tranquillement et je me laisse bercer par les frottements des sandales sur les pavés. Cette église romane de blanches, très épurée, peut facilement abriter deux ou trois cents âmes. Elles sont une quarantaine face à une sœur très âgée. C’est cette dernière qui officie. Je ferme les yeux et me laisse porter par les chants des nonnes qui se répondent d’une aile à l’autre du transept. Le Kyrie en trois dimensions. J’en ai la chair de poule. Des images passent devant moi, fugaces mais apaisantes. J’imagine des peintures impressionnistes ou bien abstraites. Des couleurs, des silhouettes, parfois des visages lisses ou grimaçants aux contours imprécis mais tous chargés qui de menaces, qui de promesses. Un petit étourdissement, brutal. À peine ai-je les genoux qui plient que je me ressaisis. L’encens se fait plus lourd. Les chants encore et encore. Les sœurs sont immobiles. En revanche, dans ma tête… Ce Kyrie n’en finit pas. Je referme les yeux et en appelle à Dieu : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Éclaire-moi. Guide-moi. En réponse, le Kyrie reprend de plus belle. Je t’écoute mon Dieu. Je suis ton enfant. Ton agneau. Je l’ai toujours été. Tu te souviens de moi qui me relevais en cachette le soir après le passage de papa et maman, pour allumer un cierge que j’avais caché avec une petite pochette d’allumettes sous l’armoire, dans un renfoncement du bois, et Tu te souviens des prières que je t’adressais, Jésus ? Un léger courant d’air venu du couloir jouait avec la flamme. Je revois les ombres de ma lampe et des pendeloques qui y étaient suspendues (une idée de ma mère, pour donner un côté bohème à ma chambre d’enfant – tout sauf du classique ! -). Ces ombres dansaient sur le mur, effrayantes. J’y voyais des chevauchées de chevaliers terribles, de loups hurlants et des dragons féroces. Alors, je priais encore plus fort. Et la flamme peu à peu s’apaisait, les monstres devenaient petites fées et gentils animaux des bois. Papillons, licornes et même Sainte-Vierge. Je lui adressais, comme à Toi, des prières de justice, d’amour. « Faites que Séverin me regarde demain et vienne encore à la récréation m’offrir des bonbons. Faites que Lisacée soit encore malade et qu’il l’oublie ! » ; « Faites que papa et maman arrêtent de se disputer ! Que papa ne soit pas triste. » Et dans ma tête, tu me répondais : « Je suis là et Je t’écoute petite Alice. Je vais veiller sur toi. » Mon cœur qui battait fort – je craignais d’être surprise – se remplissait d’amour. Le moindre grincement coupait net ma prière. Je me tendais, prête à souffler la mèche et me replonger dans mes draps. Moments délicieux. Complicité singulière avec mon Seigneur. Le chant monte et descend. Jamais de silence, juste le cours de ces voix hautes, louant le Christ. Et dans les chants, en filigrane, j’entends des paroles qui me sont adressées. « Kyrie Eleison » devient « Kyrie Alice et sonne », ce qui ne veut rien dire… Ou peut-être que si ? « Quel rire Alice sonne ? » « Christe eleison », « Christ et Alice sonnent ! » Je t’entends, Seigneur, mais ne te comprends pas. Guide-moi. Que dois-je faire ? L’office des Laudes se poursuit et mon dialogue étrange avec Notre Seigneur aussi. J’en sors vidée, aux prises avec un vortex d’émotions.

Nous sortons toutes, un cierge à la main et cette procession silencieuse à travers les couloirs du couvent est fascinante. Frottements des sandales, froufrous des tissus et rares chuchotements qui se mêlent aux premiers chants d’oiseaux et aux martèlements d’une timide pluie automnale. L’air est frais. Par instants un courant d’air plus malin que les autres réussit à éteindre quelques cierges aussitôt rallumés par une voisine de défilé. Je n’ai pas l’heure mais à la clarté pâle que diffuse les rares fenêtres que nous croisons, je devine qu’il est près de sept heures. Je tente d’étouffer du mieux que je peux un bâillement quand Sœur Éléonore me dit, à voix si basse qu’il me faut deviner certains mots, que je suis invitée à me recueillir un instant dans ma cellule et me rendre ensuite dans le réfectoire dans une demi-heure. Le prochain office sera celui de sexte, vers midi, puis les vêpres en fin d’après-midi et enfin un autre au coucher du soleil dont j’ai oublié le nom. Elle m’indique aussi qu’à dix heures, dans l’église, un prêtre viendra pour la confession Et elle disparaît d’un coup sans prévenir. Je regagne ma cellule, l’esprit encombré mais le cœur léger.


 

La lectrice du haut de sa chaire lit recto tono le texte pour le petit déjeuner. Sa voix quoique fluette occupe tout l’espace du réfectoire. Les sœurs mangent en silence, les yeux baissés. Sérieuses, appliquées. Je m’efforce de bouger aussi peu qu’elles, avec autant de retenue. Je saisis parfois des petits regards discrets à mon endroit. Parfois entre elles quelques sourires fugaces. Sans doute lourds de sens. La parole de la lectrice accompagne les autres bruits : couverts qui se choquent, qui raclent, eau qu’on verse dans les verres, tissus qui se frottent, chaises qui grincent sous le poids des corps, reniflements, raclements de gorges. Toute une symphonie à l’étouffée. J’en oublie presque le goût de mon potage. Poireaux, pomme de terre, navet sans doute. Peu d’épices. Peu de sel. J’agrémente ce plat simple d’un peu de pain dont je m’amuse à faire rouler la mie entre mes doigts avant de la porter à ma bouche. Les sœurs elles aussi accompagnent, de façon systématique, chaque cuillerée de soupe d’un morceau de pain. Je présume qu’il est encore très tôt. Huit heures et demie peut-être. Les sœurs m’ont placée un peu à l’écart, à la table réservée aux visiteurs. Au sortir de l’office, alors que les religieuses récitaient au long du chemin le De Profundis, je me suis décidée à chasser toutes pensées négatives ou sinistres. Oublié Monstre. Oubliées les trahisons. Ne penser qu’à moi. Me réfugier dans la prière ou à défaut dans la contemplation. Je me protège de toutes dérives toxiques. Je regarde discrètement les visages qui s’échappent des voiles épais et longs. Lisses chez les novices et souvent ridés chez les autres sœurs. Je les trouve belles ainsi alignées, bien droites, tranquilles et concentrées. J’envie leur calme.

« … Prêtez l’oreille à mes paroles ; tendez l’oreille de votre cœur et obéissez à la voix du Fils de Dieu. Gardez de tout votre cœur ses commandements et accomplissez parfaitement ses conseils. Proclamez qu’il est bon ; tout ce que vous faites, faites-le à sa louange… » J’ai fini ma soupe avant les autres. Les sœurs continuent au même rythme. Communion. « … persévérez dans la discipline et dans la sainte obéissance ; ce que vous lui avez promis… » Je ramasse les quelques miettes qui restent à côté de mon bol et les avale avec gourmandise. Je ressens un vague ennui, apaisant.


 

La voix grave sourd à travers le treillage de bois. Elle s’accompagne de bruits de souffle et de sifflements. Maladie respiratoire ? Le confessionnal est exigu, sombre comme il se doit et ne semble pas très solide. Le banc est glissant et je suis assise de travers. « Les assises en biais » : la formule de ma grand-mère qualifiant les femmes de notre maison depuis des générations, toujours prêtes à se relever de table pour servir les hommes. Je réponds tout bas, sachant l’assemblée des sœurs proche. J’ai une boule au ventre. Je ne sais toujours pas ce que je vais avouer au prêtre venu visiter le couvent. Pourtant, je n’ai pas manqué de temps. Suivant le protocole, je suis la dernière à passer. J’ai attendu une heure et demie dans la cour avec les sœurs recueillies sur les bancs massifs et quelques vagues moineaux pour compagnie. L’air vif tourbillonnait dans la cour et piquait les joues. Les premières feuilles d’automne voletaient entre les piliers du cloître entourant le jardin. Une jeune sœur, brisant le silence, m’apprit que la base de chacune de ces colonnes symbolisait la patience. Elle continua avec un exposé sur l’architecture du cloître, entre spirituel et géographie ; elle évoqua l’hortus conclusus et la symbolique des quatre murailles (quelque part entre mépris et amour). Mais mon esprit vagabondait, comme les feuilles rousses et jaunes, entre les piliers de mes angoisses et de mes apaisements, et de sa conférence je n’ai pas retenu grand-chose. De plus, fascinée par ses lèvres rosies par le froid, je me sentais emportée contre mon gré par le désir doux mais certainement peu catholique de l’embrasser. Toute impatience s’était évanouie de mon être quand je fus invitée à pénétrer dans la petite boîte en bois sombre.

— Que le Seigneur vous inspire les paroles justes et les sentiments vrais pour confesser avec contrition vos péchés.

Le débit est un peu désincarné, impersonnel.

— Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché (signe de croix, ça me semble approprié.) Il y a plusieurs mois que je ne me suis pas confessée.

J’ai du mal à trouver le ton juste, ni familier, ni solennel.

— Je vous en prie, je vous invite au repentir. Ayez confiance en Notre Seigneur.

— Je… je confesse avoir eu de mauvaises pensées. Des pensées de mort. J’ai souhaité la mort de mon mari. J’ai ressenti du dégoût et même de la haine à son encontre. Je m’accuse d’avoir souhaité le voir mort. De le voir sortir de ma vie. J’avoue qu’il me fait horreur. J’en demande pardon à Dieu, et à vous mon père. Je demande pénitence et absolution.

Silence. Puis :

— Qu’est-ce qui vous pousse à ce désamour ? A cet accès de haine ? Vous a-t-il blessée ?

— Je… (j’hésite, j’hésite…) Je crois avoir découvert qu’il a commis des actes terribles. Je pense qu’un mal profond l’habite.

— Quel mal, ma fille ?

— Je ne préfère pas en parler.

— …

— Je ne veux pas en parler aujourd’hui.

— Ah ! Vous pouvez, ma chère enfant, me le taire, mais vous ne pouvez le cacher devant Dieu, lui qui sait tout et voit dans votre cœur. Au moins pouvez-vous vous tourner vers le pardon et l’amour. Matthieu nous dit : « Pardonne-nous nos torts envers toi comme nous pardonnons nous-mêmes les torts des autres envers nous ». Quels péchés si terribles aurait commis votre époux ?

Je suis prise d’un vertige. A qui s’adressent mes mots, mon repentir ? Si je vais plus avant dans ma confession, j’accable Léo. Sans véritables preuves. Je quitte la pénitence pour l’accusation. Ma confession tourne au réquisitoire. Mais s’il a réellement agi ainsi – et  j’en ai la conviction – Dieu le sait et comprend certainement mon sentiment. Que dois-je alors avouer ? Que je ne peux lui pardonner ? Que ma peur et mon horreur me poussent à le vouloir anéanti ?

— Il a agressé des jeunes filles et sans doute des jeunes garçons. Je l’ai vu.

— (Un temps.) Dieu l’ait en sa sainte garde et lui pardonne ! Ce n’est hélas pas à vous ni à moi ma pauvre enfant de juger des crimes de votre mari. Et la justice des hommes est un pâle flambeau face à la lumière solaire de la justice divine.

— Oui, mais…

— Dieu est pardon. Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Mais par la bouche de son fils, il nous a dit de « Pardonner à ceux qui nous ont offensés » afin de nous pardonner nos propres offenses. Mon enfant, Dieu est miséricorde et ce flot de miséricorde ne peut pénétrer notre cœur tant que nous n’avons pas pardonné à ceux qui nous ont offensés. Il vous appartient donc de pardonner.

Je retrouve mécaniquement les paroles de contrition :

— Je demande pardon à Dieu pour tous les manques d’Amour que j’ai commis, ceux auxquels je pense et ceux auxquels je ne pense pas.

— Très bien ma fille. Voici une référence de versets de Matthieu que je vous invite à lire. Ce sera là votre pénitence.

Il me glisse un petit papier blanc grossièrement roulé à travers le caillebotis de bois. Je m’en saisis alors qu’il poursuit :

— Que Dieu notre Père vous montre sa miséricorde ; par la mort et la résurrection de son Fils Il a réconcilié le monde avec Lui… (mes pensées flottent, lointaines) …et du Fils et du Saint Esprit, je vous pardonne tous vos péchés.

— Que la passion de Jésus-Christ, notre Seigneur, l’intercession de la Vierge Marie et de tous les saints, tout ce que vous ferez de bon et supporterez de pénible contribuent au pardon de vos péchés, augmente en vous la grâce pour que vous viviez avec Dieu.

— Merci, Seigneur !

— Allez dans la paix du Christ, priez pour moi et accomplissez votre pénitence.

J’exécute un nouveau signe de croix et sort du confessionnal. Le transept est vide. Je rejoins la nef et déambule un moment le long d’un bas-côté. Mon regard balaie sans s’y arrêter les pierres blanches, grossièrement ajustées, les colonnes romanes et les vitraux clairs. Les cloches sonnent bruyamment, remplissant la nef d’ondes sonores presque palpables. L’office de sexte sans doute. Les sœurs ne vont pas tarder à rejoindre l’édifice. Une statue de Saint-Paul attire mon regard. Ou plutôt c’est le sien aveugle et minéral qui m’accroche. Un trouble. Une déchirure, une double perception : plénitude et dégoût. Apaisement et dans le même temps, malaise. Je sens mes doigts, mus par leur volonté propre, faire une petite boule du papier donné par le prêtre. Je devrais me sentir en paix après cette confession, ce pardon qui est la clé de l’amour du Christ, et pourtant je sens au fond de ma poitrine un bouillonnement. Une flamme douloureuse. J’aspire à « aller dans la paix du Christ ». J’aspire au pardon, à l’oubli. Pardon pour mes ennemis. Pardon pour Mons… pour Léonard, mon époux. Oubli pour ses crimes. Oubli. Oubli et pardon. Oubli et pardon, Seigneur ! Mais peut-on oublier et pardonner ? Peut-on pardonner si on a oublié ?


 

Il n’est pas grand mon carreau mais je n’en vois pas le bout ! Couvert par des arceaux de vigne, il est planté de sauge, de romarin, de marjolaine et d’autres herbes aromatiques (leur nom est écrit sur de petits panneaux). Je suis à genoux au milieu des effluves des plantes qui se mêlent à celle de la terre mouillée. Je me traîne dans cette boue collante. Le repas du midi, bien que frugal, me pèse au ventre et me fait faire des petits rots heureusement discrets. J’ai sali mon Levis et mes Gucci  à bandes (je les adore.) Tant pis ! Comme les quatre novices désignées après l’office de sexte par la sœur jardinière (Sœur Églantine, il me semble), je suis chargée de désherber mon carreau. C’est amusant. Je me revois petite fille dans le jardin de Grand-Mè m’inventant des contes de fées au pied des orangers, observant et agaçant à l’occasion fourmis, gendarmes et autres bestioles aux nombreuses pattes. Je ne me souvenais pas que ça faisait aussi mal aux genoux et au dos d’être par terre ! J’avance centimètre par centimètre. C’est fou le nombre de mauvaises herbes qui peuvent pousser sur une surface aussi petite ! Je les extirpe de la terre, parfois au prix d’une lutte terrible, certaines racines plongeant profondément dans la terre. Autour de nous, les sœurs déambulent en silence le long d’allées impeccables, recueillies. Du coin de l’œil, sans interrompre mon ouvrage, je les observe. Elles avancent très lentement, vont et viennent chacune le long de l’allée qu’elles ont choisie. Quelques rares échanges chuchotés, d’apparence anodine, se mêlent aux frôlements du vent léger et des pépiements d’oiseaux. Tout cela m’apaise. J’ai enfin cessé de penser aux trahisons de Léonard. Toute cette saleté me semble loin. J’arrache brin après brin mes peurs et mes colères, au fur et à mesure que j’avance dans ce carré de terre. Au bout de l’allée, une grotte artificielle de la hauteur d’un homme sort de terre, creusée dans un bloc de calcaire jaune. En son sein, la Vierge me sourit avec bonté. Je lui rends son sourire et continue mon ouvrage. « Ma belle ouvrage » disait Grand-Mè.

Je réalise soudain que des quatre novices, seule est restée la toute jeune fille qui m’avait parlé pendant les Laudes. Les autres sœurs se sont discrètement éclipsées. Je la soupçonne d’être restée intentionnellement pour me parler. « On fait du rab ? » lui lancé-je. Elle ne semble pas saisir. « On fait des heures supplémentaires ? » Là elle comprend et me sourit. « Oui. J’aime bien ce travail. Si vous voulez, nous pouvons nous reposer sur un banc. » Sacrément bonne idée ! Je me lève, me cambre pour soulager mes lombaires et la suit sans rien dire jusqu’à un banc en pierre. J’ai la goutte au nez, les mains et les oreilles glacées mais j’apprécie l’idée d’avoir un petit échange avec un être humain. Sous son voile blanc, la novice, bien que très jeune, présente des traits disgracieux que je n’avais pas clairement distingués jusqu’alors : un nez trop long et des yeux trop proches. Mais elle est aimable. Elle place ses mains au creux de ses cuisses croisées, paumes vers le haut, comme en attente d’une obole.

— Quel âge avez-vous ? Vous êtes toute jeune pour un noviciat, non ?

— J’ai vingt-trois ans, bientôt vingt-quatre.

Ah. (Quand même !)

— Je suis à la fin du noviciat. Je suis entrée au couvent voici trois ans.

— Trois ans ! Et vous êtes toujours novice ?

Elle m’explique alors les trois étapes du noviciat Le tout dure parfois plus de dix ans. Sacrée période d’essai ! Elle me parle aussi de son mariage avec Jésus. Il existe dans cette congrégation une véritable cérémonie au cours de laquelle le père, en grande tenue, amène sa fille à l’église vêtue en robe blanche pour la marier avec Jésus. Eden, c’est son prénom, en parle avec émotion, les yeux brillants. Quand je lui demande ce qui l’a amenée à faire ce choix, à s’engager si profondément dans la foi, elle se trouble :

— C’est… très personnel. J’ai vécu… une expérience douloureuse qui m’a fait abandonner toute idée d’une vie séculière. Je n’ai eu d’autres choix que d’épouser Notre Christ. Béni soit-il !

Je laisse passer un moment de silence.

— J’imagine que ce doit être un choix terrible que de renoncer si jeune au monde. Cela suppose une croyance très forte et…

— La foi n’est pas une croyance ! C’est une expérience !

— Je comprends.

— Je ne pense pas ! Je ne pense pas que vous puissiez comprendre…

Si jeune et tant d’aplomb.

— (Aussi doucement que possible) Qu’est-ce que je ne peux comprendre ? Votre foi ou votre choix de devenir nonne ?

— Je vous demande pardon. Je me suis laissé emporter. Je pense sincèrement que ni vous, ni personne, hormis Dieu bien sûr, ne peux comprendre mon expérience. De même que je ne peux pas comprendre la vôtre.

Sa voix s’est singulièrement radoucie et c’est presque en chuchotant qu’elle continue :

— Je rends gloire à Dieu de me permettre de témoigner de toutes les merveilles qu’il a accomplies dans ma vie… Il y a de cela plusieurs années… j’avais neuf ans, j’ai été victime d’attouchements par un membre de ma famille, un cousin. Mes parents le considéraient comme leur fils. J’avais à peine neuf ans et il abusait de moi chaque fois qu’il venait à la maison…

Monstre !

— … Il me menaçait de me faire vraiment du mal ou de faire souffrir ma famille si j’en parlais à quelqu’un. J’étais terrifiée. Un jour, j’ai essayé d’en parler à ma mère mais j’avais tellement peur, mes paroles étaient si embrouillées, qu’elle n’a rien compris et s’est retournée contre moi et m’a punie. Pendant des années, cette histoire m’a poursuivie. D’autant que ce cousin continuait à venir à la maison. À l’âge de douze ans, je suis tombée en dépression. Mais je n’osais rien raconter. J’avais retenu un verset du Deutéronome : « Dieu fera de toi la tête et non la queue, tu seras toujours en haut et tu ne seras jamais en bas. » Cette simple phrase me soutenait. Me permettait de garder espoir. Un jour, non, un soir, j’ai prié Dieu très fort. Je pleurais et je lui demandais : « Pourquoi mon Dieu ? Pourquoi ? » Dans mon cœur, j’entendais une petite voix qui me répondait : « Tu es là pour louer son nom. » Et je continuais à pleurer. Alors je priais Jésus. Je répétais son nom, encore et encore. Je lui demandai de m’envoyer un signe ! Et là, dans ma chambre, à travers mes larmes brûlantes, j’ai vu son visage, si doux. Et il me parlait. « Eden, je suis avec toi. Je t’aime et ne t’abandonnerai jamais. Je te désigne comme la première, saisis-toi de ma victoire ! Aime et pardonne. Prends ta part de mon royaume. Eden, ton nom est inscrit dans le livre de vie. Je t’aime. Jésus t’aime et sera toujours avec toi. Amen ! »

Un sourire illumine son triste visage.

— J’étais si heureuse ! Jésus m’était apparu ! J’ai gardé ça dans mon cœur mais dès lors, dans ma vie, tout a changé. J’étais heureuse. J’ai pardonné à mon cousin et à tous ceux qui, je le pensais alors, m’avaient trahie. Jésus m’accompagnait partout. J’ai compris que cette dépression, ce délabrement, n’était que le signe d’une grande rénovation intérieure. Aujourd’hui, je vis dans l’amour et le pardon.

Elle se tait. Je ne trouve rien à dire. Je suis saisie par son histoire. Et puis, alors que le ciel se voile et que le vent se lève, je suis prise d’un frisson. Pourquoi me raconte-t-elle tout cela ? À moi ? Comment peut-elle savoir que… La coïncidence est trop grande. Non ! C’est impossible. Père Suzon ? Il aurait… Non, je ne lui ai rien dit ! Le prêtre ! Le secret de la confession ! Inquiète, je tourne la tête vers Sœur Eden. Elle n’est plus là. L’aurais-je rêvée ? Je suis seule dans le vent froid sur mon banc de granit, les fesses glacées. Voilà qu’il pleut. Je me lève au moment où les cloches sonnent vêpres. Le jardin est désert, le jour décline. Des rafales chargées de pluie cinglent mon visage. « Les Hauts de Hurlevent » pensé-je en me dirigeant vers la petite chapelle pour assister à la cérémonie. La pensée que la confession de Sœur Eden n’est pas fortuite ne me quitte pas. J’en viens même à imaginer que Monstre est derrière tout ça. Mais c’est impossible. Comment ? Comment pourrait-il ? Et le père Suzon, aurait-il pu ? Je deviens folle.


 

Les vêpres. Les vitraux laissent passer une lumière chiche dans cette chapelle étroite, clarté qui rivalise sans peine avec un maigre bouquet de cierges au pied de l’autel. Ce dernier est une épaisse table en pierre sur laquelle la statue de la Vierge préside, entourée de deux grosses bougies. C’est la mère supérieure qui officie. Je l’écoute à peine, me contentant de me lever, de m’asseoir et de m’agenouiller en même temps que le groupe. En fait, pendant tout l’office les paroles d’Eden tournent dans ma tête. « Jésus m’accompagnait partout » ; « J’ai pardonné à mon cousin et à tous ceux qui m’avaient trahie » ; « Aujourd’hui, je vis dans l’amour et le pardon. » Et comme une abeille qui butinerait deux fleurs, je vole, indécise, d’une pensée à l’autre : « Pardonne à ceux qui t’ont offensée. Pardonne à Léonard… » ; « C’est un coup monté, Alice, on te manipule… Tu ne dois pas pardonner… » Deux fleurs. Une chargée de miel. L’autre de fiel.


 

Tout le repas (encore une soupe et du pain, j’ai pris bien soin d’en prendre une bouchée à chaque cuillère) ces pensées ne m’ont pas quittée. L’abeille bourdonnait sans fin d’une fleur à l’autre. Les deux se paraient d’évidence. J’ai terminé mon repas en silence, à peine ai-je entendu la psalmodie de la sœur chargée de la lecture. La poitrine prise dans un étau, le ventre noué, j’ai à nouveau suivi les religieuses vers la chapelle de Marie pour complies, quatrième et dernier office de la journée. J’ai retrouvé avec émotion cette petite chapelle épurée et exiguë. Rassurante. Maternelle. La statue de la Vierge comme seule figure. Le soleil couchant teinte d’ambre les petits vitraux et tous les murs s’en imprègnent. Je m’y sens bien. La petite abeille s’est enfin tue. Je me laisse porter par les chants et les prières. Des larmes coulent sur mes joues sans que j’y associe une émotion particulière. La nuit s’est installée au-dehors et seuls les deux gros cierges dont on a Marie et quelques autres disséminés de-ci de-là apportent un peu de clarté. Dans cet obscur vaisseau de pierre, j’ai l’impression de flotter. Je nous sens toutes flotter dans les airs. Une apesanteur provoquée par les chants et les prières. Je ferme les yeux.

C’est alors que se produit un drôle d’événement ! En un instant mon cœur est touché. Je me sens saisie par la foi avec une telle force, un tel soulèvement de tout mon être, une conviction si puissante, une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute. Je me sens tout à coup. J’ai le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu. En mon cœur explose la joie ! Les larmes ne tarissent pas, inondent mon cou. Je vibre de tous mes membres, de toute ma chair. Un tourbillon s’empare de moi. Je plonge dans le noir et me laisse glisser vers un ailleurs, vers… l’oubli.

NOIR.


 

Une main sur ma joue, chaude et caressante. C’est la première chose que je sens. Puis les draps sur mon corps, bien bordés, mes bras par-dessus. L’oreiller sous ma tête. Une douleur faible mais lancinante au genou gauche. Sans ouvrir les yeux, je reconnais la fermeté du lit et l’odeur de la cellule. La main continue sa lente caresse, à peine appuyée. Je retrouve d’un coup l’émotion qui m’a enveloppée dans la chapelle. Une ferveur telle que je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort de toute ma vie. Une évidence !

J’ai dû montrer malgré moi un signe d’éveil car la main s’arrête et une voix rauque me demande : « Comment vous sentez-vous mon enfant ? » J’entrouvre les yeux et découvre le visage de la Mère Supérieure, austère et à la fois. J’esquisse un sourire.

— Je vais bien.

— Ah ! Tant mieux ! Vous nous avez causé de l’émotion à vous évanouir comme ça. Tout l’office a été chamboulé. Nous vous avons transportée dans votre lit en attendant le médecin. Il ne devrait pas tarder.

— Non, ce n’est pas la peine de le déranger, je vais bien. Je pense que c’était juste l’émotion et la fatigue.

— Il est plus prudent qu’il puisse vous ausculter, vous ne pensez pas ?

Au fond de moi, je sais que c’est inutile. Mais je n’ose pas insister. Je préfère changer de sujet.

— J’ai eu une révélation. Pendant l’office. Je… J’ai été saisie par la foi, avec une violence… Je n’avais jamais ressenti de sentiments aussi forts.

Elle se contente de sourire.

— Je voudrais vous parler de quelque chose. Une chose si monstrueuse que je n’ai pas osé en parler au prêtre pendant ma confession.

— Je vous écoute, mon enfant.

— Mon mari que j’aimais éperdument depuis quatorze ans est un monstre. C’est un prédateur pédophile. J’ai eu la preuve de ses agissements. Il a abusé, sans doute violé, plusieurs jeunes adolescentes. Peut-être même un enfant. C’est un monstre. J’ai vécu quatorze ans avec un criminel, un pédophile. J’ai eu deux enfants de lui !

— Ma pauvre enfant ! Quelle horreur !

Silence. Elle reprend :

— Le malin se cache dans les cœurs de gens à l’apparence souvent innocente. Vous avez dû terriblement souffrir ! Vous avez bien fait de venir ici. La présence de Dieu imprègne chaque recoin de ce couvent. Il vous donnera de la force.

— J’ai aussi appris qu’il me trompe avec sa secrétaire. Tout cela m’a anéantie. Je suis désarmée. Je ne sais pas quoi faire. Je ne peux pas rester avec lui mais je n’ose pas le dénoncer.

— Ma pauvre enfant ! Je comprends votre désarroi. Je ne peux que vous conseiller la prière. Demander à Dieu de vous guider dans ce moment si difficile. Il vous connaît et vous aime.

— Je le sais. Je l’ai senti si fort au fond de moi. Je ressens son amour. Il me demande de pardonner. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Comment puis-je pardonner à mon époux ? Et comment pourrai-je continuer à vivre avec lui ? Après ce qu’il a fait ?

— Vous doutez de votre courage et de votre force ? Mon enfant, avec Dieu vous êtes invincible. « L’Éternel Dieu est un soleil et un bouclier. » Si vous écoutez le Seigneur qui parle en votre cœur, vous trouverez la force pour continuer à vivre avec votre mari. Vous trouverez les mots pour lui pardonner.

— Mais ne devrais-je pas le quitter ? Me protéger et protéger les enfants ?

— J’entends votre peur. Mais vous avez été unis devant Dieu et « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » nous dit Matthieu. Vous devez lui parler. Vous ne pourrez pas effacer ses péchés. Mais vous pouvez l’amener à se repentir. Vous devez lui dire que vous savez ce qu’il a fait. Invitez-le à la prière. C’est le rôle d’une femme que de guider son mari dans les ténèbres. La Bible nous dit bien que « sans une femme l’homme gémit et va à la dérive. » Soyez son guide et son salut.

— Je devrais donc lui pardonner et le guider vers Dieu ? Mais aujourd’hui, il me fait horreur ; j’aurais voulu le punir…

— Ne dites point : Je rendrai le mal. Attendez-vous à l’Éternel et il vous sauvera.

— Je peux lui pardonner. Essayer. Mais vivre avec lui ! C’est au-dessus de mes forces…

— Pas si vous ouvrez votre cœur. À Dieu et à votre mari.

— Pardonner… ouvrir mon cœur… je comprends. C’est difficile… Que dois-je faire ?

Avec un grand calme elle m’explique que c’est là mon rôle et ma gloire. Ses paroles sont du miel à mes oreilles. Je comprends que là est ma place. Ma place d’épouse. Je suis bouleversée par cette compréhension. Sauver Léo, le ramener vers Dieu et le bien par la force de l’amour et du pardon ! Prier pour lui. Prier avec lui ! Pour la gloire du Seigneur qui s’est sacrifié pour nous ! Après m’avoir parlé un long moment, la vieille femme se tait et nous restons silencieuses. Du dehors nous parviennent quelques sons tout doux : insectes, grenouilles, oiseaux nocturnes et petite pluie. Je me laisse porter par une exaltation nouvelle. Sauver mon Léo ! Des pensées d’amour et de tolérance s’enchaînent dans mon esprit et, apaisée, je les laisse défiler. La religieuse me quitte sur une dernière parole dont je ne saisis pas tout de suite le sens : « L’Éternel a tout fait pour un but, même le méchant pour le jour du malheur. Reposez-vous, chère enfant » me dit-elle en quittant la pièce, accompagnée par le bruissement de ses robes.

Après son départ. Je reste quelques minutes allongée, les bras le long du corps, le regard dans le vague. Puis, je sors du lit et vais me rafraîchir le visage. Enfin, toute empreinte de cette ferveur si puissante, je m’agenouille et prie. Je prie la Vierge Marie, son Fils et Dieu, tous ensemble je les mêle en une prière terrible, insensée, qui ne ressemble à aucune autre. C’est une prière d’abandon et d’amour. Je leur raconte mes souvenirs d’enfant, de petite fille timide et inquiète. Comment ils m’ont aidé à chasser les démons qui peuplaient ma chambre et ma vie. Comment ils m’ont aidée à tenir après la mort de papa. Puis je leur fais part de mes résolutions : pardonner à Léo, l’inviter à tout me dire, le guider vers Dieu à travers la prière, l’aider au repentir. Je leur promets aussi de tenir ma place de mère et d’épouse, de prendre soin de mon mari et de mes enfants. Mes enfants ! Est-il trop tard pour les appeler ? Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’il est déjà vingt-et-une heure dix. Trop tard. Même si nous sommes samedi, ils doivent dormir. Je pourrais appeler Léo… Non ! Il ne comprendrait pas. Je dois lui parler de vive voix. Je dois pouvoir lui prendre la main, le prendre dans mes bras, le consoler. Courage Léonard, ta femme arrive, elle va t’aider à chasser tes démons. Nous serons forts. Soutenus par notre amour et l’amour du Seigneur.

Je me mets au lit et éteins. J’ai pris soin de garder une petite bougie allumée comme prolongement de mes prières et de mes vœux. Je m’allonge sur le dos sans oreiller, en position de shavasana, « le cadavre » bras le long du corps, mains tournées vers le ciel. Je relâche tous mes muscles et mon esprit. Je laisse glisser mes pensées sans m’y opposer et sans les retenir, me recentrant sur ma respiration encore et encore. Et c’est ainsi, enthousiaste et calme, portée par un délicieux sentiment de paix et de sérénité que je ferme les yeux et me laisse glisser dans un doux sommeil, heureuse d’être au monde, définitivement en paix…


 

Un hurlement ! Celui de la fille du parking. Mon cœur qui s’emballe. Un bruit de course. Une porte qui claque. Je pousse la barre, entrouvre le montant. La ruelle sombre. Petites foulées. Lumière blême et façades obscures. Rumeur de la ville, odeur d’égout. Un chat gris et noir qui traverse la rue. La pluie soudaine et forte. Le ruissellement de l’eau froide sur mon visage et dans mon cou. L’angle du mur. De l’autre côté, un petit cri de bête blessée. La fille. Ma main gauche se pose sur le mur. À deux pas la plaque bleue qui me saute aux yeux :

ELECTRICITE DE FRANCE
POSTE DE TRANSFORMATION HAUTE TENSION
COURCELLES-CHAMPERRET 2
DANGER DE MORT

L’impasse. La porte de garage. La rousse aux yeux verts, qui pousse des glapissements, les mains projetées devant elle en un geste dérisoire de défense. L’épouvante dans ses yeux !

 


 

à suivre >> Dimanche 12 octobre. En colère

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s