IN MEMORIAM – Dimanche 12 octobre. En colère

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »


Dimanche 12 octobre.       En colère

Je me réveille haletante, en sueur, un roulement de tambour gronde dans ma poitrine. J’écarquille les yeux. Je ne sais pas où je suis. Je revois les yeux verts affolés. Et la plaque bleue : « Courcelles-Champerret 2 ». Bon sang !

Je me saisis de mon portable. L’allume. Mes doigts sont impatients. L’appareil prend son temps. Enfin, je peux composer le numéro d’Étienne. Une… deux… trois sonneries…

— Allô, oui ?

— Étienne, c’est moi ! Vous avez de quoi noter ?

— Alice ? Vous savez l’heure qu’il est ?

— Je sais. Mais c’est très important ! Prenez de quoi noter !

Un temps. Je l’entends souffler, puis le bruit d’un objet qui tombe et se brise (un verre ?). Un juron. Enfin :

— C’est bon. J’écoute.

— Courcelles-Champerret 2 !

— Courcelles… Champerret… 2. Et c’est quoi ?

— La fille du parking. Quand Léonard l’a coincée dans l’impasse, il a posé sa main à côté d’une plaque EDF. Je l’avais aperçue chez In Memoriam. Je l’ai revue ce matin dans un rêve. Très nettement. Il était écrit : Poste de transformation haute tension – Courcelles-Champerret 2 – Danger de mort.

— … haute tension… de mort… Vous êtes sûre de vous ?

— Ah oui ! C’était comme si j’avais une photo sous les yeux. En plus, la fille, je l’ai mieux vue, elle est rousse avec les yeux verts. Un visage en pointe et de longs cils. Elle doit avoir dix-huit, vingt ans.

— Bien… Si c’est vrai, ça nous fait une bonne piste de recherche. Je m’y colle dès demain. On est dimanche aujourd’hui.

— Demain ?

— Oui.

— …

— Bon, ok, je m’y mets aujourd’hui.

— Bien ! De votre côté, vous avez du neuf ?

— Justement, je pensais vous appeler dans la journée. Mais ça ne va pas trop vous plaire. Pas du tout même.

— Ah ?

Qu’est-ce qui peut m’arriver de pire, sérieusement ?

— J’y vais. La liaison avec sa secrétaire… ça ne date pas de huit mois…

— Pas de huit mois ? Elisabeth m’avait dit…

— Pas huit mois. Dix ans. Ça a commencé juste avant la naissance de votre fille. D’Athéna.

Quoi ? Depuis dix ans ! À la naissance d’Athéna !!!

— Mme Prescott ? Ça va ?

— Pas du tout. Il m’avait parlé d’une simple passade. Le… le salaud.

— Oui. Je n’ai pas fini.

— Pas fini ? Vous avez avancé sur les jeunes filles ?

— Pas encore. Mais je suis sur une piste. Je vais creuser. Je vous tiens au courant.

— Alors, c’est quoi ?

Entend-il l’angoisse dans ma voix ?

— Il a d’autres liaisons…

— … Oui ?

— Des clientes, des femmes de clients, des collaboratrices. Plus quelques flirts sur le net.

— Ce n’est pas vrai… Vous êtes sûr ? Vraiment ?

— Certain. J’ai mis la main sur tous ses courriels, ses pics, ses messages instantanés. Je n’ai pas manqué de lecture. Je dirais une dizaine de liaisons sur les cinq dernières années.

— … La vache

— Et je n’ai pas terminé. Vous êtes assise ?

Je retiens mon souffle. Mes mains sont agrippées à l’édredon de coton épais qui pèse sur mes jambes. Il prend son temps, Étienne bis.

— Tous ces adultères sont passagers. En revanche, il a une autre liaison régulière. Il voit Elisabeth très souvent… Depuis longtemps.

— Lyze, pas Elisabeth. Lyse Poncet, sa se…

Ma voix se meurt. Je viens de comprendre. Comme un gros coup de poing en pleine face ! Elisabeth !

— Elisabeth ?… Mon Elisabeth ?

— Il a une liaison régulière avec votre meilleure amie. Elisabeth Marronnier.

Un coup de poignard dans le ventre. Quinze ans… seize ans… d’amitié, de complicité, de… de tout ! J’ai juste envie de hurler, hurler, hurler et mourir. Pourtant je ne fais rien et reste coite. Étienne aussi. Le froid me saisit, remontant le long du dos.

— Mme Prescott ? Vous avez entendu ?

— Oui. (Un hoquet)

— Je suis désolé. Nous nous étions mis d’accord sur le fait que je ne vous cachais rien de ce que je dégotais.

— Oui, merci. Je ne vous reproche rien. (Hoquet) Je vais raccrocher. Je vous rappellerai tout à l’heure.

— Bien, comme vous voulez. Je reste joignable. Ne faites pas de bêtises.

— Juste une chose. (Hoquet) Depuis combien de temps ?

Raclement de gorge. Hésitation. Je crains le pire.

— Depuis… (Long soupir.) En fait, peu de temps après votre rencontre avec Léonard. Un mois après exactement.

— Quoi ? Un mois après (hoquet) notre rencontre ? Depuis quatorze ans !!!

Soudain, je la revois au hammam, son verre de thé à la main, les larmes aux yeux, me dire d’une voix blanche : « Vous ne pouvez pas vous quitter ! Vous ne VOULEZ pas vous quitter ! » Le poignard s’est retourné et laboure mes tripes. La douleur est terrible. Je raccroche et pars dans un rire nerveux sans fin. Puis le rire entrecoupé de hoquets incontrôlables se mue en plainte. La plainte en cri de rage. Cri. Plainte. Gémissement. Hoquets. Pleurs. Larmes chaudes. Mes joues ruissellent, de la bave coule du coin de mes lèvres. Génial ! C’est génial ! Léo-Elisabeth, Elisabeth-Léo, Léo-Elisabeth… Quelle gourde je suis ! Quelle imbécile ! Et moi qui voulais l’absoudre, le guider vers Dieu ! Quelle quiche ! Quelle conne ! Un mois après notre rencontre ! Un mois ! Quatorze ans ! Je me lève et cours vomir dans l’évier, toujours en hoquetant. C’est rose et jaune, filandreux. Nouveaux hoquets. Nouvelles couleurs. Plus rouge. Qu’est-ce que j’ai bien pu manger ? Des fruits rouges, de la betterave ? En fait, je m’en fous ! J’ouvre le robinet à fond. Nettoie. Me rince le visage. Me redresse. Une femme hagarde, le maquillage défait, les yeux perdus, blême, laide, me fait face. Alice Prescott, née de Mondragon. Morte-vivante. Là, dans le miroir fêlé d’une pauvre salle de bain d’une triste cellule de couvent. J’aurais dû choisir une tombe comme retraite.


Une demi-heure passe. Pas la douleur. Une demi-heure à refaire défiler quatorze années d’amitiés et de passions. Quatorze années de mensonges. Quatorze années de trahison ! Le couteau toujours planté dans les tripes, je rappelle Étienne. Il m’explique que la liaison avec Elisabeth est en pointillé. Ils ont très peur tous les deux que je la découvre. Sans blague ! Ils se reprochent mutuellement cet adultère. Mais ont du mal à s’empêcher de se voir. Elisabeth est excessivement jalouse de Lyze. Même si Léonard jure que c’est elle qu’il aime. Concernant les autres femmes, il s’agit plutôt de petites passades. C’est Léo qui met un terme à chaque fois aux relations. Souvent après la première nuit, voire la deuxième. Monstre le séducteur. Monstre le Casanova. Monstre le Dom Juan ! Puisses-tu périr sous les foudres du Commandeur ! Nous échangeons un moment. La voix basse et traînante du détective me cajole, met un peu de baume sur mes blessures à vif. Nous convenons que la confidence d’Elisabeth sur la liaison de Léo-Lyze prétendument de huit mois était un leurre. Ils avaient certainement deviné que j’avais découvert quelque chose. C’était un aveu par défaut. Prêcher le presque vrai pour savoir le… Je les hais ! mon mari, ma meilleure amie. Que me reste-t-il ? Une mère insupportable et deux enfants égoïstes . Je pleure à l’oreille d’Étienne qui me laisse ce temps. Il me quitte finalement en me promettant du neuf concernant les jeunes filles et le garçon.

Je reste prostrée dans ma cellule prétextant un besoin de recueillement. Les heures passent. La douleur non. La lame est toujours là dans mon ventre, profondément enfoncée. Cruelle. Petit à petit, alors que le soleil orchestre une lente chorégraphie toute de flèches blanches, de poussières d’or suspendues, de clair-obscur, et enfin d’ombres mauves, une décision s’impose à moi. Rentrer. Reprendre place dans le foyer. Préparer la séparation. Garder les enfants. Les protéger. Laisser Étienne alimenter le dossier de mon avocat. Et ne lâcher sur rien. La maison, les biens. Rester froide et distante avec Monstre. Donner le change. Me créer une carapace pour affronter les semaines, les mois à venir. Et Elisabeth ? Que faire ? Lui mentir à elle aussi ? Faire comme si de rien n’était ? Ou la battre froid, l’éviter… Voire l’affronter ! Lui révéler que je sais tout de sa trahison. De leur amour. De leur amour ? Oui, il s’agit bien de ça ! Elle l’aime. Éperdument. Elle n’a jamais cessé de me dire tout le bien qu’elle pense de Monstre. « Il a du charme et de la classe. » Elle me répète depuis tant d’années que j’ai une chance incroyable. Elle meurt de jalousie depuis si longtemps ! Pour l’instant, il vaut mieux que je taise tout. Ne pas inquiéter Monstre. L’endormir. Permettre à Étienne d’avancer. Et préparer mon avenir et celui des enfants. Me reconstruire, seule. M’inventer une nouvelle vie, loin de Monstre et de ses belles. Qu’il aille en prison ou non, dans tous les cas, il ira au Diable ! Il est dix-huit heures. En partant dans une heure, je serai à la maison vers cinq heures. Nous serons lundi matin. Je préparerai le petit déjeuner des enfants et les conduirai à l’école. Vega se fera un plaisir de me conduire et avec un peu de chance, elle me bercera. Je dormirai. Je m’oublierai. Un peu d’alcool m’y aidera.

 


 

à suivre…

 

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