IN MEMORIAM – Lundi 13 octobre. L’accident

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »

 


 

Lundi 13 octobre.                      L’accident

 « Étienne ? » Je n’entends rien dans ce téléphone, sacré nom ! « Allô ? Étienne ? Je ne vous entends pas ! Vous m’entendez ? » Ah ! Il répond !

— Étienne, c’est Alice ! J’ai besoin de votre aide ! Je suis au commissariat, en prison ! C’est ma faute. Je suis en prison !

— En prison ?

— Oui ! En prison ! Ils ont pris les enfants ! Il y a un gendarme avec une sale tête qui me regarde de l’autre côté de la pièce. Je suis enfermée. Ils m’ont dit que j’avais droit à un coup de fil. Un seul ! je ne veux pas appeler Monstre. Ils ont pris les enfants, Étienne ! (Je reprends mon souffle.) Il faut m’aider ! je suis en prison ! Enfermée ! J’ai fait une bêtise !

— Alice ! Stop ! je ne comprends rien. Arrêtez de parler ! Écoutez-moi !

— Je… D’accord.

— Bien ! Vous avez été arrêtée et la police a pris les enfants. C’est ça ?

— Vous avez fait une bêtise ?

— Oui.

— Avec Léonard ?

— Non.

— …

— …

— Quelle bêtise ?

— J’ai eu un accident. J’ai grillé un stop. La voiture arrivait très vite. En tous cas, je ne l’ai pas vue.

— Vous conduisiez ?

— Oui.

— Pourquoi ? Vous n’étiez pas en autodrive ?

— Non. J’ai eu envie de conduire.

— Vous aviez bu ?

— Oui.

— Beaucoup ?

— Oui…

— Beaucoup, beaucoup…

— Oui…

— Une angine de comptoir, quoi.

— Une quoi ? Une angine… Oui, si vous voulez. Mais j’ai dessaoulé depuis. Direct !

— Noté ! Les gosses n’ont rien ?

— Non.

— Vous non plus ?

— Non. Tous les airbags sont sortis d’un coup. C‘est allé si vite ! J’ai eu peur ! Si peur !

— Mais vous n’étiez pas au couvent, à Burg ?

— Non. Ben non.

— …

— J’ai décidé de rentrer. J’ai un peu vidé le minibar en route. En arrivant à la maison, Miss Pym s’apprêtait à conduire les enfants. Je les ai fait monter et je les conduisais à l’école quand… Boum !

— D’accord. La police est arrivée et a contrôlé votre alcoolémie ?

— Oui. Mais d’abord, je me suis bagarrée avec l’autre conductrice.

— Vous vous êtes bagarrée ? Sérieusement ?

Oui. (Pleurs)

— Merde ! Je ne le crois pas !

— Et c’est son mari qui a appelé la Police. Je crois qu’il a eu peur !

— Peur ? Peur de… Vous avez été si violente que ça ?

— Un peu. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’étais furieuse. Elle a commencé à me crier dessus ! Je crois que je voyais Lyze et Elisabeth. Je l’ai attrapée par les cheveux et je l’ai traînée par terre. Je lui ai donné des coups de pied ! Son mari, un petit vieux, a essayé de nous séparer. Je l’ai bousculé, il est tombé ! Il y avait du monde qui nous regardait. Oh ! J’ai si honte ! Devant mes enfants ! La police est arrivée vite. Je n’arrivais pas à me calmer ! C’est l’alcool je crois. Je les ai insultés. Mon Dieu ! J’ai si honte ! Devant les enfants !

— Vous êtes dans quel commissariat ?

— Je ne sais pas. Attendez ! (Je me tourne vers le planton et pousse la voix du mieux que je peux) Monsieur ! Oui ! Nous sommes dans quel commissariat ?… Comment ? … SRPJ de Versailles, c’est ça ? Oui. Vous avez entendu Étienne ? SRPJ de Versailles.

— Noté. Les enfants sont où ?

— Je ne sais pas. Dans une autre pièce je pense.

— J’arrive. Ne dites rien à personne. Ne faites rien. Je vous trouve un avocat et j’arrive le plus vite possible. Je vais voir ce que je peux faire. Tenez bon. Je vais tâcher de vous faire sortir de là. Et votre mari ?

— Je ne sais pas où il est. Il va peut-être récupérer les enfants.

— J’espère juste que je ne vais pas le croiser !

La cellule sent le vomi et la sueur. Un poncif ! C’est vaguement sale et moche. Trop éclairé. Je ne suis pas seule dans ce triste espace : en face de moi, sur l’autre mur, un poivrot endormi ronfle comme dans un Tex Avery. Sale gueule, marquée de cicatrices, d’acné et de touffes de poils. Affalé dans une position improbable, la moitié du corps sur le banc de bois, l’autre en suspension dans le vide, à peine soutenu par une pointe de pied, il se tient nonchalamment l’entrejambe de ses deux mains aux ongles noirs. Seuls ces dernières et sa tête émergent des strates nombreuses et indéterminées de tissus inassortis qui l’habillent. Sa vue me heurte mais je ne cesse d’y revenir malgré moi. Fascination du laid et de l’ignoble.  Peu à peu je prends conscience qu’il est un homme, pas seulement une cloche ; un être humain comme moi. Que peu de choses nous séparent en réalité. Nous devons avoir dix ans, une carte Diamond et un chromosome de différence. Finalement, c’est peut-être beaucoup… mais plus que tout, nous partageons la même humanité. Une drôle d’émotion me saisit. Un sentiment de fraternité. Pendant quelques minutes je m’amuse avec des synonymes : empathie, charité, commisération, compassion, miséricorde… Je suis bien incapable de choisir lequel convient le mieux. Je ne le plains pas. Je ne pense pas être plus heureuse que lui en ce moment. Je ne pense pas avoir davantage choisi ma vie que lui. Je ne pense pas mon avenir plus rose. Est-ce stupide ?


 

Mes pensées flottent autour de cette vague idée, sombre, quand un bruit de pas lourd interrompt ma solitude. La porte métallique aux lourds barreaux s’ouvre, accompagnée de nombreux bruits métalliques déplaisants et une fille grande, plutôt belle mais trop maquillée, est propulsée dans la cellule par une policière format petit pot de beurre à la mâchoire carrée et au teint jaune. Pas un mot n’est prononcé. La fille, après un regard lourd sur le clochard et moi, choisit de prendre place sur le banc de ce premier. C’est sa façon de montrer que je ne fais pas partie de son monde. Sous ses bras croisés, ses seins blancs et lourds tentent de s’échapper d’un corset de cuir – ou plutôt de skaï – et y et réussissent presque. Elle garde sous une jupe également noire ses longues jambes gainées de résille légèrement écartées. La gêne que cela génère en moi me fait prendre conscience que si dans mon monde, une femme croise toujours les jambes cela n’est en rien naturel. C’est juste un diktat éducatif. Un parmi tant d’autres. La prostituée me regarde par dessous ses paupières lourdes, hostile. « Fille de joie » pensé-je avec ironie. D’instinct je sens qu’il ne faut pas m’y frotter. Une chose est de molester, ivre, une vieille bourgeoise des beaux quartiers, une autre d’affronter la haine de classe d’une demi-mondaine venue des pays baltes. Je ne ferais pas le poids. J’évite son regard sans me montrer trop dédaigneuse. Pas facile.

— Qu’est-ce toi vouloirrr ?

Raté ! Cependant, l’origine slave est avérée. J’essaie de désamorcer le conflit latent par un demi-sourire le plus neutre possible. Elle crache par terre et semble m’oublier. Je regarde ma montre. J’ai raccroché avec Étienne il y a plus de deux heures. Je me retiens d’interpeller une nouvelle fois le militaire de service pour lui demander des nouvelles des enfants. J’obtiendrais la même réponse assurément. Qu’il n’en sait rien mais qu’il va se renseigner. Mensonge facile. L’attente n’en finit pas. J’ai soudain une furieuse envie de sortir, de marcher dans la rue. Une envie d’ailleurs, d’espace. De ciel. Une envie de changer de direction, d’entrer dans une boutique et d’en sortir, de rentrer chez moi… chez Monstre. Non ! Envie d’avoir mon foyer. D’oublier l’aquarium de Monstre. D’avoir un petit appartement bien classique, tout simple, mais à moi. À moi ! À MOI ! Un petit truc avec trois chambres, pas plus. Pour Tibère, Athéna et moi. Fini les Miss Pym, fini les Ruthe-Gladys-Henke-Peta. Seule avec mes enfants. Tous les trois loin des griffes de Monstre. Un appartement dans Paris. Dans le XVème. Ou le XVIIème. Ou pourquoi pas En plein Paris. La Sorbonne. Le Marais. Bastille. Ouh là ! C’est bien à l’Est ! Peut-être Montmartre ? Ça serait marrant ! Je nous vois bien sortir à l’aube et partir à pied par les petites rues encore tranquilles, dans l’air frais du matin…


 

— Prescott ! Levez-vous. On vous attend.

C’est la femme flic au teint jaune qui m’interpelle dans l’encadrement de la porte de la cellule.

— Debout Prescott. Il vous attend.

— Le Colonel ?

— Vous voulez dire le Lieutenant-Colonel ? Aussi, mais pas que…

— Ah ! C’est Étienne, enfin !

— Étienne ? Votre mari s’appelle Étienne ?

— Mon mari ?

— Ben oui. Votre mari.

— Je… J’attendais…

— Vous n’attendiez pas votre mari ?

— Si… Non, en fait. J’attendais… Mince !

— Bon, allez ! Sortez ! On ne va pas y passer la nuit. Votre mari est là. Vous allez pouvoir lui parler. Le Colonel aussi.

— Ah ? Je ne sors pas ?

— Vous verrez ça avec lui.

— Et mes enfants ?

— Vos enfants ? Une dame est venue les chercher.

— Une dame ?

— Oui. Une dame.

— Mais quelle dame ?

— Je ne sais pas ! (Exaspérée.) Une Anglaise.

— Ah ! Miss Pym !

— Si vous le dites. Bon, vous sortez de là ?

Je m’exécute. Elle me prend les bras et avant même d’avoir tout compris, je suis menottée. Dans ma tête ça tourne à toute vitesse. Les enfants avec Miss Pym. Ok, ça c’est bon. Monstre est là. Ça c’est moins bon. Le Colonel va me voir. Passage obligé… Mais que lui dire ? Que taire ? Tout en suivant ma Cerbère à travers un couloir fade aux murs chargés d’odeurs et de crasse, je me prépare à la confrontation avec Monstre. Tranquille, Alice. J’inspire et j’expire à fond trois fois. Zen…

« Mais bon sang de bon sang Alice ! Tu es cinglée ? » sont les mots de Monstre quand j’entre dans le bureau. Il me regarde, durement, une vilaine ride du lion sépare ses sourcils épais. Pour la première fois, je lui trouve un visage quelconque, antipathique. J’ai été amoureuse de ça ? À ses côtés un homme épais, gueule sombre lui aussi, en uniforme bleu bien repassé, petites épaulettes à l’appui. Le Colonel, certainement. Je suis là, toujours menottée, après avoir été traînée comme un animal devant eux. Je devrais avoir honte. Au lieu de ça, je regarde Monstre avec défi, les yeux brillants. La demi-brute en bleu nous invite à nous asseoir et fais signe à mon ange gardien de me détacher. À peine assise, j’attaque :

— Tu as vu les enfants ?

— Ne t’inquiète pas, ils sont avec Miss Pym.

— Mais toi, tu les as vus ?

— Non. Mais ne t’inquiète pas je te dis. Mais bon sang Alice ! Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Tu aurais pu tous vous tuer ! Vous avez eu de la chance ! La Vega est morte…

— Ah ! Elle est morte. Dommage, je l’aimais bien.

— Alice, tu aurais pu tuer les enfants !

— Les enfants… Je suis désolée, mais je n’ai pas…

— Mme Prescott !

Aboiement de bouledogue. Je me tourne vers le Colonel, intimidée.

— Mme Prescott, Vous avez été arrêtée avec quatre grammes d’alcool dans le sang après avoir provoqué un grave accident de la route : refus de priorité. Vous étiez en mode manuel bien que dans l’incapacité de conduire. Vous avez agressé la passagère de l’autre véhicule, lui causant de graves blessures au visage. Vous avez mis en danger vos propres enfants et avez eu un comportement violent et dangereux pour autrui…

— Je suis navrée… (ça sonne un peu faux, je peux faire mieux.)

— De plus d’après la M-Box de votre Vega, vous avez commis neuf infractions caractérisées. Je lis (regard sur son pad) trois dépassements de vitesse dont un de plus de trente points. Deux refus de priorité et quatre sorties de voie. Vous allez passer en comparution immédiate dans les douze heures. Vous avez appelé un avocat ?

— Je l’ai fait, intervient Monstre. Il arrive. Il sera là dans… (petit geste du poignet) deux heures.

— Bon, Mme Prescott, pouvez-vous m’expliquer votre attitude ? Qu’est-ce qui vous a poussé à boire comme ça ?

Que répondre à ça ?

— Je pourrais vous parler seule à seul ?

Monstre a un mouvement de recul. Le gendarme se contente de lever les sourcils. Puis, après une poignée de secondes indique du menton la porte. Léo obéit à contre-cœur en soufflant un « Alice… » pathétique. Bon, maintenant, je suis seule avec la brute en uniforme. Que dire ? Il est trop tôt pour dénoncer Monstre et trop tard pour faire semblant que tout va bien. Je me décide. Je lui parle sans trop rentrer dans les détails de sa liaison avec Lyze. Je me contente de la version de Monstre et Elisabeth. Je lui raconte ma retraite au couvent et le minibar de la Vega. Il m’écoute en faisant la gueule. Il ne me lâche pas du regard. Il me pose quelques questions. Mon histoire n’a pas l’air de beaucoup l’émouvoir malgré mes larmes. Pourtant, elles ne sont pas factices, sacré nom ! Après un silence, il se lève, contourne son bureau encombré de piles de papiers en équilibre précaire, ouvre la porte et appelle Monstre. Il s’efface pour le laisser entrer et sans s’asseoir, lui dit :

— Prescott, votre femme va rester en détention en attendant la comparution. Je ne suis pas sûre qu’elle ait envie de vous parler. Je vais la faire raccompagner en cellule et vous interroger. Ensuite vous rentrerez chez vous et votre avocat vous indiquera l’heure et le lieu de l’audience.

Tête de Monstre ! Il est blême de colère et d’humiliation.

— Mais… Je voulais… (il se tourne vers moi, hagard.) Alice, ma chérie. J’aurais voulu qu’on se parle un peu. Tu ne peux pas me rejeter comme ça ! Je… (vers le Colonel) Elle vous a parlé de Lyze, ma secrétaire ? C’est ça ? C’est une connerie, ce n’est rien. Je lui ai dit que j’étais désolé. (Vers moi) Hein, chérie ? Je t’ai demandé pardon à genoux. Je veux bien en reparler avec toi. Alice, pourquoi tu m’en veux si fort ? Je t’aime, ma petite fée.

Pathétique ! Je me retiens de sourire, jaune bien sûr ! Le Colonel, l’air blasé et vaguement dégoûté l’interrompt brusquement :

— Bon ! Asseyez-vous ! Attendez-moi, je raccompagne Mme Prescott.


 

Trois heures de plus à broyer du noir. Un quatrième invité partage notre cellule. Un jeune à capuche, Insidear et lentilles-V opaques. Il est ailleurs, bien sûr. Loin de nous, des murs gris, du poivrot, de la bourgeoise et de la pute. Je l’envie de pouvoir s’échapper ainsi. Dire que j’ai toujours trouvé insupportable et morbide ces nouvelles tek’s. À cet instant, je prends la mesure d’une évidence, d’une sombre réalité. Soit tu as les moyens de vivre dans l’environnement que tu as choisi, soit tu t’en échappes en te réfugiant dans un monde virtuel. Les riches -dont je suis- n’ont pas besoin d’une autre réalité. La nôtre nous convient puisque nous la façonnons, jour après jour, eku après eku. Plongée dans mes pensées, les secondes passent. Parfois les minutes. Je m’ennuie terriblement et me sens abattue comme jamais. Sortir. Respirer dehors ! Ah ! Du mouvement. Revoilà ma Cerbère préférée !

— Prescott, debout ! Tu sors !

— Je sors ?

— Ouais, Miss, tu sors. Dehors. Tu rentres chez toi !

— Je suis libre ?

— Ouais.

— Mais je croyais que je devais passer en comparution…

— (Excédée.) Non, tu sors ! Allez, dépêche !

Je ne me fais pas prier. Tout va très vite. Je signe un registre. Récupère mes papiers et mon sac. Et me retrouve dans le hall du commissariat, face à… Étienne Étienne ! Pour un peu je lui tomberais dans les bras !

— Bon retour dans le monde libre, Alice Prescott ! dit-il d’un ton bourru.

— Étienne ! C’est vous qui m’avez fait libérer ?

— Ben oui, pourquoi cet air surpris ? Je vous l’avais dit.

— Merci ! Merci ! Merci mille fois ! C’était épouvantable ! j’ai cru mourir !

— Mourir de quoi ?

— D’ennui ! De désespoir ! De honte !

— Allez, venez, ne restons pas là. Ils pourraient vouloir vous garder.

Nous prenons place sur un banc mouillé dans un petit square attenant à la gendarmerie. Il doit être près de vingt heures (j’ai la flemme de regarder mon pad.) Face à nous un toboggan et une balançoire, tristes et abandonnés. Le ciel est bleu sombre, de cette teinte belle et inquiétante qu’il prend quand il est dégagé de tout nuage, une heure après le coucher de soleil. Le vent froid est chargé d’humus et de bruine. J’ai les joues rouges et le cœur battant. Je suis dehors ! Libre ! Étienne me tend une cigarette. Plaisir suave.

— Ça va mieux ? Moins désespérée ?

— Oui, assurément !

Mon sauveur sort une flasque de sa poche, me la tend.

— Sans blague ! Je croyais que ça n’existait que dans les séries B américaines ! C’est quoi ?

— Du scotch. Je dois prendre mon métier trop à cœur. J’ai adopté toute la panoplie du privé.

Je prends la flasque et m’enfile une bonne rasade. Le liquide me brûle la gore puis m’emplit le nez et la bouche d’arômes de tourbe et de fût de chêne. C’est bon. C’est fort. Ça a un goût de liberté terrible. Je reprends une deuxième goulée avant de la rendre au détective.

— Pas pire !

— Vous avez une sacrée descente pour une bourgeoise. Vous buvez depuis quand ?

— Pour de bon ? Quatre, non, cinq jours. Sinon, un petit verre de temps en temps, en société… Bon, vous me dites comment vous avez fait pour me sortir de là, alors que toutes les relations et l’argent de mon sinistre mari n’y sont pas parvenus ?

— J’ai mes réseaux et un certain nombre de camarades redevables…

— Oui ?

— Oui…

— … Ok. Je n’en saurai pas plus, n’est-ce pas ?

Il ne prend même pas la peine de répondre. Après tout, je m’en fiche ! Je lâche « Merci en tous cas ! » avec sincérité. Après un temps, je demande :

— Vous êtes marié détective ?

— Non, veuf.

— Désolée. Je…

— Avant que vous n’alliez plus loin, sachez que j’ai eu deux enfants. Deux garçons. Morts aussi, en même temps que leur mère.

— Merde !

Ça m’a échappé dans un souffle. Je me mords la lèvre. Aucune parole ne me vient. Silence et pluie. Étienne me retend la flasque. « Finissez ! ». Ce que je fais en deux longues gorgées.

— Je suis rentré un soir chez moi. Après être passé au bar. On ne peut pas dire que l’ambiance était terrible à la maison. Hélène faisait la gueule tout le temps. Des années que je passais ma vie à la crim’ et j’aimais ça. C’est vrai que je n’ai pas vu grandir mes deux gosses. Deux foutus garçons. Solides et pleins de vie. Qu’est-ce que je regrette, bordel ! Des années à tout sacrifier pour le turbin. Et trois mois avant d’être nommé Commissaire, la boulette. La mauvaise info donnée par un indic véreux, l’adrénaline, le mauvais réflexe, la balle de trop. Une praline en plein dans la poitrine d’une grande blonde, maîtresse d’un mafieux russe. Chez lui. J’avais agi seul, connement. Il était à Hambourg depuis une semaine. J’ai été limogé. Direct. Ce soir-là – il était vingt-deux heures vingt-deux au tableau de bord – une semaine après ma bavure, la porte de chez moi était ouverte. La maison dans le noir. J’ai senti ma poitrine se déchirer. Je suis rentré, flingue en avant. J’ai allumé dans le salon. Ils étaient tous les trois assis sur le canapé. Les yeux ouverts. Une tache rouge sur le cœur. Ma femme tenait un petit carton format carte de visite dans ses mains. « En souvenir d’Anya ». C’est juste après que j’ai adopté la flasque dans la poche, mon début de couperose et mon air triste. Il ne me manquait plus qu’un chapeau et une plaque de privé. Une nouvelle vie s’offrait à moi. Amère, mais soutenable. Au moins, je suis resté flic, en quelque sorte.

— Je ne croyais pas que de telles histoires pouvaient arriver en vrai. C’est bon pour les films noirs… Je suis désolée pour vous. Vraiment triste.

— Mouais. La différence avec les films, c’est que je n’ai pas tué la moitié des mafieux russes d’Europe pour me venger. Je n’ai rien fait. Par lâcheté. Ou peut-être par désarroi… Ou les deux. Je suis navré Mme Prescott. Je n’ai pas l’habitude d’étaler mon naufrage aux clientes.

— Ce n’est pas grave. Vous n’êtes pas mon psy.

— Vous seriez mal barrée ! Bon, où en sommes-nous ? Vous allez pouvoir rentrer chez vous, retrouver vos gamins. À vous de voir comment vous gérez Monstre.

En voilà une bonne question ! Comment je gère Monstre. Gère-t-on un monstre, d’abord ? N’est-ce pas plutôt lui qui nous manipule ? Je suis plutôt censée m’en protéger. Étienne interrompt mes réflexions :

— De mon côté, j’ai bien avancé depuis votre appel d’hier matin. Voilà où j’en suis : « Courcelles-Champerret 2 » était une bonne piste. À cet emplacement précis, à vingt mètres du poste EDF, a été retrouvée morte une jeune fille du nom de Kamelya Jourdan le 12 mars 2027. Vingt-et-un ans. Avant d’être étranglée, elle a été violée, en fait pratiquement violée, pour le moins sexuellement agressée. Et ça, dans l’impasse. Et malgré une météo pourrie : il faisait moins de cinq degrés et il pleuvait à verse.

— Mon Dieu ! Quelle date vous avez dit ?

— Le 12 mars 2027.

— Mars 2027… Un an avant notre rencontre… C’est impossible !

— Pourquoi ?

— Non, je ne sais pas. Ça me semble incroyable… Léo, violer une fille dans la rue.

— Dans le souvenir, c’était bien lui ?

— Je pense. Ah ben si, bien sûr ! J’ai vu sa montre. Une Rolex Yacht-Master. Impossible de la confondre. Elle a un cadran blanc entouré de bleu et un bracelet argent et or. Léo ne s’en sépare jamais. Je me moque souvent de lui à cause de cette…

Je n’ai pas le cœur de finir ma phrase. Je reste pensive, désemparée. Un petit crachin très fin vient caresser mon visage. Les images et les sensations de ce souvenir sombre et froid me reviennent alors.

— Il aurait violé une fille dans la rue, sous la pluie ? C’est fou !

— Ce n’est pas exceptionnel même si l’essentiel des viols ont lieu au domicile de la victime, par des familiers.

— Mais alors, il doit y avoir des traces ADN ?

— Quinze ans après ? Peu probable. Le problème est d’apporter suffisamment d’éléments pour faire rouvrir l’enquête et faire effectuer un prélèvement ADN à votre mari. Ce n’est pas gagné ! Nous n’avons que votre témoignage, issu de souvenirs artificiellement recréés par une technologie naissante.

— Je comprends.

— Ce qui est quand même frappant, c’est la précision de votre vision de la plaque. Vous avez d’autres réminiscences aussi précises ?

— Parfois. Des flashes.

— Sinon, j’ai aussi avancé sur la fille de la salle de bain, Héléna.

— Vous lui avez parlé ?

— Non. Hélas ! Mais j’ai son portrait. Vous la reconnaissez ?

Je fixe Étienne, évitant ainsi de regarder le pad qu’il me tend. Je redoute… quoi au fait ? Que la photo corresponde ou que cette Héléna soit différente de la fille de la salle de bains. La même ou une autre ? Allez ! Courage. C’est elle ! C’est bien elle ! Les mêmes yeux bleu acier, les mêmes cheveux blonds coupés court. Héléna ! Décor de salle de bain et bruit de tonnerre de la baignoire qui se remplit : « Héléna, ma belle ! »

Je hoche la tête.

— C’est la fille de la salle de bain. Vous l’avez retrouvée ?

— Oui. Malheureusement, elle ne parlera pas.

Je fronce les sourcils et l’interroge du regard. Il a un sourire narquois.

— J’ai retrouvé la trace de ses parents. Les Munstein. Ce sont eux qui m’ont adressé ce cliché. Ça n’a pas été simple. Ils habitent New-York depuis 2027. La mauvaise nouvelle c’est qu’elle s’est suicidée en 28. Défenestration. Elle avait dix-sept ans. Trois ans après que les parents d’Héléna ont déménagé et que Léonard a effectué des travaux chez eux. J’ai essayé de savoir s’ils soupçonnaient quelque chose concernant Léonard. A priori non. Il y a eu un différend entre eux pour une histoire de devis non respecté, ce qui a mis fin à leur collaboration. Pour ce qui est du suicide d’Héléna, c’est très douloureux pour eux d’en parler, quinze ans après. Ils ne se l’expliquent pas.

— Quelle horreur !

— Oui… Le souci c’est que ça ne confirme rien, même si la suspicion est forte que son acte soit la conséquence du traumatisme subi. Que Léonard soit la cause de sa mort.

— La coïncidence est plus que troublante. Avec le meurtre de cette Kamelya, ça fait quand même deux éléments à charge, non ?

— Peut-être. C’est encore trop léger. Mais j’avoue que je n’ai plus guère de doutes. Même s’il faut rester prudent.

— Quel cauchemar ! Que dois-je faire ? Et vous, vous allez faire quoi ?

— Laissez-moi encore une dizaine de jours. Le temps que je vérifie plusieurs choses. Je voudrais creuser davantage sa vie de jeune homme. J’ai recruté trois personnes. Des bons. On devrait avancer vite. Pour l’instant, ne brusquez rien. Continuez à vivre votre vie. Faites la tête à votre mari si vous le souhaitez, vous en avez le droit après son aveu concernant sa secrétaire, mais par pitié, ne lui dites rien sur la durée de cette liaison, ni sur Elisabeth. Il ne doit absolument pas se douter que quelqu’un a piraté ses datas. Elisabeth non plus.

— Ah oui ? Et qu’est-ce que je fais avec elle ? Je vais continuer à prendre le thé et bavasser tranquillement ? Continuer à lui faire des câlins ? J’ai plutôt envie de la poignarder ! La garce !

— Je comprends ce que vous éprouvez. Évitez-la. Vous pouvez prétexter que vous lui en voulez de vous avoir caché la tromperie de Léo avec Lyze, que vous ne voulez plus la voir pour l’instant.

— Oui, effectivement… Bon, je vais rentrer. Je me sens mal. Triste et nulle. Très nulle.

Étienne pose sa main sur mon bras.

— Vous n’êtes pas nulle. Vous êtes sans doute la victime d’un pervers. Et votre bonne éducation cul-serré ne vous a pas préparée à affronter des situations de crise.

— Ah bon ? (Je pouffe !) C’est justement pour faire face avec dignité à toutes les situations, même les pires, que nous recevons cette éducation « cul-serré » comme vous dites !

— Ça n’a pas trop l’air de vous réussir.

De quoi ?

— Et vous, votre « ouverture », votre « liberté de penser », votre « culture populaire », ça vous a servi, vous, à affronter la mort de votre… (ma voix s’éteint.)

J’ai réalisé trop tard où ma pensée m’entraînait. Comparer ma situation avec le meurtre barbare de sa femme et de ses enfants ! J’essaye de rattraper comme je peux :

— Pardon, Étienne, je n’aurais pas dû. Je suis navrée. Mes mots ont dépassé… Je ne voulais pas…

— Vous avez raison Alice.

Silence… Il reprend :

— Ma gouaille et mon côté anar ne m’ont pas aidé. J’ai même terriblement manqué de repères. Pour tout dire, j’ai regretté de ne pas avoir été embrigadé dans une Église. Ça m’aurait bien aidé de croire en Bouddha, Jésus, Allah, Yahvé, Machin ou Truc. J’en aurais voulu à Dieu qui m’aurais dit « tout va bien, je t’aime, je fais ça pour ton bien. » Et je me serais dit : c’est cool ! L’existentialisme ça passe tant que t’as une vie pépère. Sinon, tu plonges dans l’abîme.

— Je croyais justement que c’était une philosophie en réponse au vide.

— Mmm.

— Bon, on n’est pas plus armé l’un que l’autre face au Démon.

— Mmm.

— Je vais rentrer. On s’est fait assez de mal comme ça.

— Votre mari… méfiez-vous. Protégez vos gosses et protégez-vous. Je n’aimerais pas vous perdre.

Étienne me salue avec un dernier regard appuyé et s’éloigne dans la nuit d’un pas lourd.

La bruine a cessé et le ciel s’est découvert. J’ai froid, je suis épuisée et lasse. Mais le goût de malt dans la bouche me réconforte. Je commande sur mon pad un taxidrone. Ils me promettent moins de six minutes d’attente. Le temps d’une fumée blonde sous les étoiles.

 


 

à suivre…

 

 

2 commentaires

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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