IN MEMORIAM – Vendredi 17 octobre. Sept heures de la vie d’Alice

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »


Vendredi 17 octobre.               Sept heures de la vie d’Alice

Hop ! Un cachet ! Hop ! un deuxième ! et Hop un troisième ! Une petite gorgée de vin rouge ! Glou glou glou ! J’avale le tout. Il est onze heures. J’aurais peut-être dû attendre pour le rouge. Tant pis. Ça m’aide à tenir. Et puis un neuroleptique de plus ou de moins ! Tout à coup, je devine la présence de Monstre à la limite de mon champ de vision. Il doit se préparer à sortir, je l’entends qui prend sa mallette et enfile sa veste. On ne s’est pas dit un mot depuis ce matin. Il faut dire que j’ai élaboré des stratégies au top pour l’éviter ou au pire, pour le croiser très vite. Et lui est visiblement débordé par mon attitude. Se doute-t-il que j’en sais plus ? Beaucoup plus ? En tous cas, il ne le fait pas sentir. La nuit, nous continuons à faire chambre à part. je ne lui adresse plus du tout la parole. Lui s’y essaye encore mais ressort de chacun de nos « échanges » tout chagrin, dépité. Du coup, il m’écrit des mots et a adopté un regard de chien battu en permanence. Monstre triste. Je le sens qui m’observe, guettant sans doute une faille pour m’aborder. Mais je suis un roc, massif et lisse.

— Tu penses aux Barsacq chérie ?

Je ne daigne pas répondre.

— Et Mickaël Lemaire ? Toujours pas passé ?

— Non,

— Qu’est-ce qu’il fait ? En même temps j’ai reparlé à son boss chez Domotek. Leur log est au top. Ça va être dar ! Tout le monde voudra le même Pack Dom pour chez lui. Je suis sûr que je vais faire un flush avec l’Integrate!

Top, dar, flush, Integrate ? Monstre parle comme un ado. Un adulescent. Je comprends un mot sur deux. Et c’est quoi, cette IA+ ? ça va nous servir à quoi ? Il n’est pas assez beau ton aquarium, Monstre ? Tu veux pouvoir flamber avec ton nouveau jouet, hein ? Tu vas pouvoir le vendre à tes gros clients bourrés de fric. Tu vas encore remporter gros. Quel winner ! Enfin, tant que tu ne t’amuses pas avec le corps des autres…

— Je vois que tu n’es pas très enthousiaste… Tant pis ! Pourtant, tu seras bien contente quand tu auras la maison la plus hype de Versailles et que les pépettes rentreront à flot !

Pourquoi ? J’aurai une meilleure pension alimentaire ? Pourquoi pas ! En tous cas, ne compte pas sur moi pour participer à quelque réglage ou essai. Ton génie Mickaël Lemachin devra se débrouiller tout seul.

— Ok, pas de réponse. Bon… Sinon, Ayong va passer ce matin avec des ouvriers pour préparer les murs avant le repas.

— Préparer les murs ?

— Oui, je t’ai déjà expliqué. Ils vont retirer le film Neostyl qui couvre les murs, et ça, pour les rendre transparents. Enfin translucides ! Nos murs, c’est un mélange de béton et de fibres LED, du I-Wall, ce n’est pas tout à fait transparent, même si on peut voir les silhouettes à travers en fonction de la lumière. Je t’ai déjà dit tout ça… Les films Neostyl, je les avais fait mettre en attendant que le système soit prêt. Mais pour que Lemaire de Domotek puisse faire sa programmation, il faut qu’il puisse voir le résultat.

— Attends, tu es en train de me dire que les murs vont devenir transparents ?

— Mais Trésor, Dis-moi que tu fais exprès ! On en a déjà parlé ! Les murs sont semi-transparents, mais gérés par la centrale. Ce qui te permet d’avoir l’opacité que tu désires. Bon, mais en attendant que la centrale soit opé, ils vont rester transparents, enfin, translucides quelques jours. On verra à travers, mais pas trop…

— Non, pas question ! Je ne veux pas vivre dans un aquarium !

— Mais merde, Alice ! C’est une histoire de jours ! Fais un effort bon sang ! je voudrais montrer à Barsacq l’effet I-Wall…

— J’en ai marre, tu disposes de notre maison comme d’un jouet. Tu disposes de nos vies comme tu l’entends ! De ma vie ! De celle des autres ! Tu es…

— Mais, non !

— … un monstre !

— Mais enfin ! Qu’est-ce que tu racontes ! Tu sais bien et je ne l’ai jamais caché que je voulais faire de chez nous une maison modèle. Que je voulais la montrer aux clients pour les faire saliver. Je ne manipule personne ! Tu délires !

Je suis trop en colère. Je préfère partir. De toute façon, je n’ai pas d’arguments rationnels, à part l’accuser d’être un prédateur sexuel. Je cours me réfugier dans ma chambre. Enfin, dans la chambre bleue. Et bientôt translucide ! Je me jette sur le lit, la tête dans l’oreiller. Un réflexe de petite fille. J’étouffe un cri de rage. Je relève les yeux et regarde dehors par l’immense baie vitrée la campagne froide. De la chambre bleue, on voit des champs en friche et le début de la forêt entourant le château de Versailles. Et la pluie, triste. Des murs transparents ! Faut-il que je me mette à nu alors que Monstre reste opaque ? Qu’il garde cette part de noirceur et de péchés enfouis au fond de lui ?

J’entends une camionnette dans l’arrière-cour. Ce doit être Ayong et les ouvriers. Monstre leur ouvre. Je préfère rester seule dans ma chambre. Pas tout à fait seule, j’ai de la compagnie. Printemps, mon beau, le pelage tout mouillé, et le reste de la bouteille de Martinez Bianco !

 


 

Ayong est parti, Printemps m’a quittée et Monstre est rentré. Mon pad indique quinze heures trente-deux. J’ai la tête en coton. Je n’ai rien mangé mais je n’ai pas faim. L’effet Martinez ? Faut que je récupère si je veux aller chercher les gamins. Bon sang, ils finissent à quelle heure le vendredi ? Je dois avoir l’info dans le pad…

« Alice ? » Mince, v’là la Bête ! Allez, salle de bain, eau fraîche sur le visage, dentifrice, quelques claques. Récupération. Réaction. Opération. La tête qui tourne. « Alice ? » Ouh là ! Attention, missile en approche !

— Oui ?

— Tu es là ? Pourquoi tu ne répondais pas ?

— Je te réponds. (Mauvaise foi de thug…)

— Ayong est parti. Il n’a pas opéré ta… la chambre bleue. Comme ça tu gardes ton intimité. T’es contente ? ça va ? Tu as les yeux rouges. Tu as pleuré ?

— Et Mickaël Domotek, il vient quand, mettre le bazar ?

— Je ne sais pas. Sans doute lundi. Vince (son boss) m’a connecté tout-à-l’heure. Mais je n’ai pas tout compris. Je te dirais dès que…

Pendant qu’il me parle, je sens des larmes couler sur mes joues. Je ne sais pas pourquoi. Comme un trop-plein d’émotions.

— Ma rose, tu pleures ? Je suis désolé. Je n’aime pas te voir triste. Je sais que c’est ma faute.

Je suis complétement stone. Alcool et neuroleptiques égalent poum ! Cerveau lent !

— Ce n’est rien. Laisse-moi !

— Ok, Sweetie. Je vais chercher les Bibis à l’école, ne t’inquiète pas.

Les Bibis ! Les Boubous, les Bubus, les Babas…

— Qu’est-ce que tu dis ? Les bubus ?

— Non, rien.

Attention Alice, tu penses tout haut ! C’est le début de la fin…


 

Seule. Dans « ma » chambre, mon bunker aux murs opaques. Dehors, l’aquarium. Rester dans ma prison. Dans ma forteresse. Éviter la ligne de front. Éviter les contacts. Je ne sais même plus pourquoi je vis. J’attends quoi ? D’une main, je me ressers un verre, de l’autre j’envoie un message à Étienne bis. « C’est dur. Vous avez du nouveau ? »

Le temps de finir mon verre -une poignée de secondes, j’ai une descente qui s’améliore dangereusement-, Étienne bis a déjà répondu : « Tenez bon ! On avance bien. Je pars demain à NYC pour rencontrer les parents d’Helena et sa psy. Elle l’a suivie pendant deux ans. Quant à ma nouvelle équipe, elle est à pied d’œuvre ; résultats sous quinzaine ! » Sous quinzaine… Mais en attendant, je fais quoi ?


 

à suivre…

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