IN MEMORIAM – Samedi 18 octobre. Une jument, un gorille et trois hommes en blanc

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »


Samedi 18 octobre – Une jument, un gorille et trois hommes en blanc

— Hi-la-rant ! Mais carrément hi-la-rant !

Ah ? C’est censé être drôle ?

— … Alors, vous avez bien le tableau ? Sur le podium Kate Hash, dans une stupé robe fourreau blanche de tou-te (elle appuie sur le « tou ») beauté ! Kate elle est presque nue tellement c’est tendu sur sa peau. Et sur les épaules un châle en fils chatoyants, in-cro-yable ! Impossible de dire la couleur ! Des fibres je ne sais plus quoi. Bref, c’est le clou du défilé. Je me demande si on n’a pas eu droit aux Walkyries et aux feux d’artifice ! Nan, j’rigole ! Mais on sentait bien que c’était l’apothéose ! The robe ! Vous connaissez Hash ? Elle en fait toujours des tonnes. Elle prend des poses… Et à un moment, elle se retourne, va vers les coulisses et au moment de passer le rideau, s’arrête, jette un regard aguicheur en arrière et laisse tomber le châle. Et là ! La booombe ! Une grosse tache rouge sur le cul !

Bon, en fait, c’est là que c’est drôle si j’en crois les hurlements et les gloussements du couple Barsacq. Léo, évidemment, les accompagne. Obligé, c’est son meilleur client ! J’ai les mâchoires douloureuses à force de garder mon sourire crispé. Ah, mince ! Ce n’est pas fini !

— Nan, nan, ce n’est pas fini ! Car après quelques secondes, le public réagit bruyamment. Et là, on entend dans les baffles – ben oui, on était super bien placés juste à côté des loges – donc on entend la voix nasillarde de Ouang-Sou Chou, il avait un micro-casque, qui dit en anglais (je ne vous traduis pas, hein ?) : « But, dirty bitch! What did you screw up? You could not be careful? You fucked my show!» (Avec l’accent coréen évidemment, sinon ce n’est pas drôle.) Et là ! On entend kate qui répond : « Well at least, like that, you’re still! I’m not pregnant! You’re happy?! Son of a bitch!»

Nouveaux hennissements. Ok, je reconnais que l’anecdote a du piquant. Mais je sens que ce repas va être long, avec cette Genny, jument hystérique et son gorille de mari, pontifiant…

En fait, c’est un vrai cauchemar. Entre Monstre qui me fait les gros yeux chaque fois que je me ressers en rouge (pas dég’ d’ailleurs), les propos politiques lourdingues du primate, les saillies irrésistibles de Miss Blagues et les veuleries de mon béni-oui-oui de mari. Le plus fort c’est que j’assiste en direct au flirt de Monstre et de Genny. Coups d’œil complices, sourires furtifs. Tensions des corps… La seule question c’est déjà ou pas encore ? Et une autre, tiens ! Comment j’ai pu être assez niaise pour ne rien voir avant ? Car ce n’est pas le premier repas d’affaires entre couples, loin de là ! Et d’après Étienne, il n’a pas lésiné. Merde ! Je suis une vraie cruche !

Je passe le reste du repas à sourire du bout des lèvres aux commentaires des uns et des autres. Mon manque d’entrain finit par se faire remarquer, créant un certain malaise impalpable mais bien là. Enfin ça se termine après deux digestifs, Monstre faisant des efforts terribles pour garder une ambiance enjouée. Perso, j’en ai pris un troisième. Je suis assez allumée.

On se lève, et on passe au salon. J’ai un peu de mal à marcher. Nos deux « Bibis » sont affalés sur le canapé, leur casque i-World sur le crâne. Dingue ! je les avais oubliés ! Il faut que je reprenne mes habits de mère en attendant que Madame est servie me trouve une nouvelle fille au pair. Ils devraient âtre au lit ! « Les enfants ? » Aucune réponse. Des zombies. Je les appelle à nouveau. Évidemment, ils ne réagissent pas plus. J’insiste encore en élevant un peu la voix. Rien. Excédée, j’attrape un coussin et leur en balance un bon coup sur la tête à chacun. J’ai dû y aller un peu fort car tout le monde me regarde avec des yeux ronds, les Boubous particulièrement qui ont ôté leur casque. Bon, dire un truc positif pour rattraper le coup.

— Mes chéris, vous devriez déjà être au lit ! Ce n’est pas parce que Peta n’est plus là que vous devez vous croire abandonnés à vous-mêmes, libérés de toute… sorte de…

Je ne trouve pas le mot. En fait, je ne sais même pas ce que je voulais dire. Alors je fais un geste péremptoire vers leur chambre. Ça, au moins, c’est clair pour tout le monde. Ils se lèvent et se débranchent de leur machine.

— N’oubliez pas de vous brosser les dents et vous éteignez tout de suite !

Ils nous embrassent, Monstre et moi, serrent la main des Barsacq qui y vont de leur petit commentaire gnangnan et nos deux têtes blondes filent sans protester. Du coup, Monstre peut commencer sa visite guidée :

— Bien, je vous ai parlé de l’i-Wall. Mais rien ne vaut une démonstration. Alors, attention, regardez bien !

Il actionne son pad et en quelques secondes, les murs donnent l’impression de se désagréger, en silence. Tous les murs du salon en même temps. Du coup, apparaissent les murs du couloir, l’escalier, les infrastructures de la maison. C’est assez terrible comme effet. Les Barsacq sont bluffés. Moi, j’ai eu vingt-quatre heures pour m’habituer à l’aspect verre dépoli de mes murs que je croyais en béton et opaques. J’avoue que la transition est assez efficace. Monstre fait joujou et enchaîne les possibilités :

— Couleur : murs rouges… bleus… verts… violets… noirs… gris… Vous pouvez choisir la nuance de votre choix parmi des millions. Opacité : de quasi transparent à totalement opaque. Vous pouvez les garder translucides et colorés en même temps. Image : Vous pouvez choisir de projeter une image comme on choisit un fond d’écran sur son pad, ou un diaporama de photos ou la télé. Toujours plus ou moins opaque. Mais le plus fort, c’est que vous programmez individuellement la combinaison que vous voulez pour chaque pièce, et ça, en fonction des heures de la journée ou des jours de la semaine. Ou bien, vous vous faites des presets que vous pouvez appeler à tous moments. Ou encore les charger on line sur notre site. Bien sûr, tout ceci se combine avec une climatisation-ventilation qui vous permet de garder en toutes circonstances une température et un taux d’humidité choisis, ainsi qu’une ambiance sonore et un éclairage sur-mesure.

Les Barsacq sont scotchés.

— Et, le fin du fin, c’est Maria ! Le cerveau, le chef d’orchestre du pack. Comme je vous le disais, ce n’est pas encore opérationnel. Mais dans trois semaines, je vous fais revenir et là, Maria sera là pour vous accueillir ! Vous allez être bluffés ! Une vraie gouvernante qui saura devancer tous vos désirs, tous vos besoins. Qui obéira aussitôt à vos demandes, analysera vos déplacements et votre comportement. Qui observera votre température corporelle, votre maintien, votre manière de vous déplacer, jusqu’aux intonations de votre voix. Elle saura avant vous si vous avez froid, si vous êtes fatigués, stressés, si vous avez besoin de calme, de confinement ou au contraire d’espace, de silence ou de musique… Si vous avez faim ou soif. Elle vous rappellera aussi vos rendez-vous, vous fera part de tous vos messages, réapprovisionnera votre frigo automatiquement. Surveillera vos enfants, les divertira, les aidera à faire leur homework. Protégera votre maison contre les intrus. Une gouvernante-secrétaire-baby-sitter-gardienne. Que rêver de mieux ?

Il y croit à fond, à sa maison parfaite, Monstre. Les Barsacq s’abreuvent de ses paroles. Elle s’imagine dans l’ultimate house, lui calcule le bénéfice à réaliser sur la vente de ses propriétés all-in-life. Monstre continue sa démonstration avec musique, écrans animés, éclairages tamisés. L’air goguenard, il se tourne vers moi.

— Ma chérie, tu pourras bientôt te passer de Miss Pym et de tes filles au pair. Hop ! Économies d’argent. Plus d’états d’âme du petit personnel. Fini les « Miss Pym a encore raté la sauce ! » ou « Peta est vraiment trop bête ! »

Il a l’air réjoui. Plus que Miss Pym qui a eu la bonne idée de rentrer dans la pièce pendant son laïus. Elle a l’air encore plus sévère que d’habitude. Le sourcil droit un peu plus relevé que d’habitude, peut-être ?

— Madame n’a plus besoin de moi ?

— Pour ce soir, non. Merci Miss Pym. Mais n’en déplaise à mon mari, je compte bien sur vous dans l’avenir pour réparer les bêtises de Maria. Et continuer à nous régaler de bons petits plats, même si vous ne réussissez pas toujours les sauces. J’imagine que Maria ne connait rien en gastronomie, hormis la fullfood.

Petit sourire de ma gouvernante et grimace de mon commercial de mari. Les Barsacq se pincent les lèvres. Monstre tente de reprendre le contrôle.

— Paul, vous ai-je parlé ménage et entretien ?

— Oui, vous avez évoqué les mini… Je ne sais plus…

— Les mini-toys. Regardez ! (Il prend une petite chenille qu’il avait laissée sur une étagère.) Voici une chenille nettoyeuse. Pilotée par Maria, elle se ballade toute la journée dans la maison avec une centaine ou plus de ses copines. Elle ramasse les saletés et nettoie les tâches sur le sol et sur les murs ! Quasiment indestructible, on peut lui marcher dessus, la faire tomber, l’éjecter à l’autre bout du salon. Elle se remet sur le ventre et reprend son travail. Régulièrement, elle retourne à une des stations de check-in pour se débarrasser de ses saletés et recharger ses batteries. La maison est toujours clean, c’est magique ! Nous vous proposons plusieurs modèles et coloris…

Marre de faire la potiche pendant que Monstre vend sa soupe, je m’éclipse. Dans la cuisine je pose mes paumes sur le plan de travail et me penche en avant, tête baissée pour souffler. Tiens, si je me resservais un verre ? Je me sers un grand verre et le boit cul sec. Puis un deuxième. Pas le temps de le boire ! Derrière moi, la voix crissante de Genny, notre invitée si drôle :

— Votre maison est su-per ! J’adooore ! J’aimerais tellement avoir un home aussi trendy. Mon Paul, il ne manque pas de money, you see, mais il lui manque une certaine fantaisie. Il est mignon, mais il est trop rigide, see whanna mean ? Vous avez vraiment de la chance d’avoir un mari si… inspiré !

Aïe ! Elle est mal partie.

— Je dois vous dire que Paul et sous le charme. Il n’arrête pas de dire qu’il aurait voulu l’avoir comme associé, qu’il est intelligent, inventif et très doué. Il a raison, vous avez vraiment un mari très… très brillant.

Tu voulais dire attirant ? Sexy ? Et bien dis-le, blondasse ! Dis-le que tu te le taperais bien ! Silence. Elle attend ma réponse.

— On peut le dire. C’est un bon architecte. Ce n’est déjà pas mal.

— Il a certainement d’autres qualités…

Qu’est-ce qu’elle cherche ?

— Vous pensez à quoi ?

— Non, rien ! Enfin, il a l’air drôle, charmant, prévenant.

J’en ai marre. Je la regarde avec un regard froid. Si là, elle ne comprend pas qu’elle ferait mieux de la fermer, je ne peux rien pour elle. Elle semble capter. Son air réjoui fond sur place, elle écarquille un peu les yeux, s’ébroue.

— Enfin, je disais ça gentiment.

— Eh bien gardez votre gentillesse pour votre richard de mari et gardez aussi vos histoires drôles pas drôles et fatigantes pour vous. Vous me tapez sur le système avec vos airs de dame du monde. Vous êtes juste vulgaire et bête (j’ai visé juste apparemment, elle tord sa lèvre du bas comme une petite fille sur le point de pleurer). Quant à Léo, si vous voulez vous le faire, ne vous gênez pas, à moins que vous n’ayez pas attendu mon autorisation. Je sais que c’est l’un de ses hobbies préférés. Je vous dis ça en toute amitié et maintenant sortez de ma cuisine, j’étouffe ! Et tiens, dites à Léonard que je suis montée me coucher, j’ai la migraine.

Elle est livide. Elle bafouille un peu et disparait. La tête me tourne. Je vide le verre et finis la bouteille gorgée après gorgée. Je bois, tristement, seule. J’entends vaguement des bruits de voix et la porte d’entrée claquer, normalement, sans violence. Miss Blagues aura-t-elle réussi à donner le change ? Est-elle suffisamment familière (!) avec Monstre pour lui avoir raconté notre échange ? J’essaie d’imaginer les efforts qu’ils ont pu déployer tous les trois pour sauver les apparences et se quitter en toute courtoisie… Je perds la notion du temps. La cuisine se déforme. J’ai un peu de mal à garder les yeux ouverts. Les perspectives sont instables. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis dans cette cuisine. Je retourne dans le salon en m’appuyant sur les murs.

Ouh ! Monstre est furieux. Il fulmine. Je le vois dans ses yeux, dans le pli de sa bouche. Il n’est pas content mon Monstre à moi ! Il a son air buté et cette flamme d’enfant injustement puni qui habite son regard. Je le vois dans ses gestes aussi, brusques, cassants. Il débarrasse la table comme s’il voulait punir chaque couvert, chaque assiette. Ils ne t’ont rien fait mon poussin, t’es pas gentil ! Pour l’instant, il évite de me regarder, de me parler, mais je sens bien l’orage gronder. J’ai beau être complètement ivre (je ne peux le nier, je suis obligée de me retenir à la table ou aux murs tous les trois pas, alors, hein !), j’ai beau être bourrée, je sais que je vais m’en prendre plein la tête ! Ah, ah ! ça va être ma fête ! Eh ben, je n’ai même pas peur ! Tu es en colère, Monstre ? Eh bien moi encore plus ! J’ai la rage, j’ai de la haine contre toi ! Tu m’as trompée, tu m’as trahie. Tu m’as fait croire que tu étais…

— Tu es contente de toi ? Sérieux ?

— Pardon ? Tu me parles ?

Je n’ai pas pu m’empêcher de prendre une voix de petite fille, ingénieuse, non pas ingénieuse ! ingénue. Je perds mes mots !

— Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ? Tu as une idée de ce que ta conduite imbécile, méchante et vulgaire va me coûter ? Tu te rends compte, idiote, que si je perds Barsacq, je perds plus de la moitié de mon chiffre ? ça représente des dizaines de milliers, non, des centaines… Tu ne sais même pas de quoi je parle ! Tu n’as aucune notion d’argent ! Tout ce que tu sais faire, c’est dépenser ! Tout ce que tu fais, c’est choisir la couleur de tes robes et des… des vases du salon ! Tu n’as aucune idée…

— Et toi, tu choisis la couleur de quoi ? Des cheveux de tes maîtresses ! Tiens, une blonde ! Tiens, une brune ! Aujourd’hui, je vais me taper une rousse, ça va me changer ! Ah, ah !

— Quoi ?

— Quoi, quoi ?

— (En détachant chaque syllabe) Qu’est-ce que tu racontes ? De quoi tu parles ?

— (Je l’imite) Qu’est-ce-que-je-ra-conte ? De-quoi-je-parle ? (Je prends un ton méchant) Je parle de toi, salaud ! Je parle de toutes tes maîtresses ! Je te parle de Lyze ! Je te parle d’Elisabeth ! Oui, d’Elisabeth ! Ma Lisou ! Et de toutes les autres ! Monstre ! Je te parle de toutes ces années de tromperie, de toutes ces années où tu m’as pris pour la dernière des connes !

Il est devenu tout pâle, Monstre. Un monstre pâle. J’ai envie d’aller plus loin, de tout balancer mais j’entends la voix d’Étienne qui me dit… Je sais pas ce qu’il me dit, mais je vois dans ses yeux qu’il ne serait pas content…

— Mais enfin ! (Il bredouille comme un enfant pris en faute.) Mais… non ! Comment tu peux dire ça ? Pourquoi tu dis ça ?

— Ah oui ? Dis-moi qu’il ne s’est rien passé entre Elisabeth et toi ! Dis-le-moi en me regardant bien droit dans les yeux ! Vous vous êtes bien foutu de ma petite gueule d’idiote.

— Mais, chérie, non ! Je ne t’ai jamais trompée avec Elisabeth ! Quelle idée ! Qu’est-ce qui te fais dire ça ? Qui t’a dit une chose pareille ? C’est dégueulasse !

Ah, ok ? Tu vas te défendre comme ça ? Dans le déni ? « Mais non M’sieur l’agent, je n’ai pas grillé le feu rouge ! » Ok.

— Tu voudrais bien que je te dise comment je le sais, hein ? Pauvre chose. Regarde-toi, minable ! Tu as l’air tout penaud, tu as peur.

— Mais pas du tout !

— Je vois dans ta tête que ça tourne à toute allure, que tu te demandes ce que tu dois dire ou faire. Mais tu es coincé, Monstre, je sais tout ! Hé oui !

— N’importe quoi ! Tu ne sais rien parce qu’il n’y a rien à savoir ! Tu divagues.

— Je divague ? Ah oui, je divague ? Salaud !

— Je te parle de tous ces contrats que je vais perdre par ta faute, du travail de cinq ans de recherche de toute mon équipe, de tous ces brevets qui me coûtent les yeux de la tête. De tout ça foutu en l’air par ta faute ! Je risque de couler ma boîte ! Je vais faire faillite, je suis endetté jusque-là ! J’ai pris des risques énormes et toi, toi, tu m’accuses de je ne sais quoi ! Tu crois qu’avec le boulot que j’ai, je trouve le temps de te tromper ? Tu me fais rire !

— Bien, tu peux bien couler et toute ta boîte avec, je m’en fous ! Tu ne mérites pas mieux !

— Quoi ? Tu t’en fous ? Tu t’en fous, alors que je t’entretiens depuis toutes ces années, que je t’offre une vie de rêve dans une maison magnifique et avec du personnel. Que tout ce que tu as à faire dans une journée, c’est réfléchir à ce que tu vas porter, à ce que tu vas commander à ta bonne british et surtout à ne pas oublier ton rendez-vous chez l’esthéticienne pour qu’on ne remarque pas que tu vieillis !

Ah, le salaud ! J’en ai le souffle coupé. Il continue :

— Tu t’en fous que je perde d’un coup tout le fruit de mes efforts depuis des années et des années. Que je sois obligé de mettre à la porte une dizaine de personnes, que la maison soit saisie ? tu t’en fous vraiment qu’on se retrouve sans un rond ? ça m’étonnerait ! Tu as trop besoin de fric ! Tu ne sais rien faire par toi-même ; tu es incapable de gagner dix balles toute seule. Tu vas appeler dès demain Barsacq et t’excuser platement. T’humilier devant lui s’il le faut, mais tu vas rattraper le coup !

— No way.

— Si, tu vas le faire. Je te l’ordonne !

— Un malade comme toi, un psychopathe n’a rien à ordonner.

— Quoi, mais enfin ? Tu es en plein délire !

— Je suis en plein délire ? Non, Monstre, je sors d’un songe ! Je me réveille ! J’échappe à mon illusionniste ! Finie la chimère ! Je te vois tel que tu es ! Après des années de duperies, j’ouvre enfin les yeux et je te regarde, Monstre. Et je vois le mensonge et la… la merde qu’il y a en toi !

— Ouh là ! Arrête ça tout de suite ! Pour qui tu te prends pour me parler comme ça ? Qui crois-tu être ? Ma pauvre fille, tu n’existes que par moi. Tu n’existes que parce que je t’apporte du fric mois après mois, par mon travail, par mon talent et mes connaissances. Sans moi tu n’es rien d’autre qu’une jolie fille, non, même pas, une jolie maman, parmi tant d’autres !

— Ah oui ? Tu rigoles ? Et l’héritage de mon grand-père ? Et les Clayes ? Et le coup de pouce de ma mère ? Et tout le fric que tu lui dois ?

— Je ne lui dois presque plus rien, tu crois quoi ? Qu’elle ne m’a jamais demandé de la rembourser ? ça fait des années que je lui verse du fric tous les mois. En plus, elle n’a pas lésiné sur le taux ! Tu parles d’un cadeau ! Et aujourd’hui je ne lui dois presque plus rien. Et toi non plus, je ne te dois rien ! Je peux te quitter demain si je veux. Et les Clayes, vous pouvez vous le garder votre château ! J’en trouverai un autre !

— Ah oui ? Pour y enfermer tes victimes ? Pour pouvoir torturer des jeunes…

Tais-toi Alice ! Bon sang ! Tais-toi !

— De quoi ? Torturer qui ? Je t’ai torturée, moi ? Je t’ai traitée en reine. Je t’ai tout donné. J’ai mis à tes pieds…des trésors. Sans moi tu ne vaux rien. Mais si tu deviens mauvaise, je te mets dehors et je garde les enfants ! Tu auras l’air maline, tiens ! Si je reste avec toi c’est par habitude ! Pauvre fille. Regarde-toi, tu te crois si belle que ça ? Tu n’es plus toute jeune, tu sais ! Tu deviens vieille et méchante…

C’en est trop ! J’attrape un couteau parmi les couverts sales et lui en donne un coup. Il pare avec son bras. Je sens la lame s’enfoncer et presqu’aussitôt une résistance. Le temps s’arrête. Je regarde ma main qui tient le manche du couteau. Je vois la lame qui s’est frayée un chemin à travers la manche de chemise et dans sa chair. Le tissu blanc ne le reste pas longtemps. Il se teinte de rouge. Le sang coule le long de la lame jusqu’à mes doigts. Léo et moi nous ressaisissons en même temps. Je lâche le manche d’un coup. Et lui recule vivement en gueulant :

— Mais tu es dingue ! Tu es tarée ! La vache ! ça fait super mal, bordel ! Tu es vraiment folle ! Tu m’as planté le bras.

Je ne bouge pas. Je regarde hébétée le sang qui coule à terre. La petite flaque qui grandit, rouge sombre. Elles vont avoir du boulot les chenilles-cleaneuses ! Est-ce qu’elles vont s’en sortir ? Que d’allers-retours en perspective, ah, ah !

— Aide-moi au moins au lieu de rester plantée comme une endive au milieu de la cuisine !

— T’aider, certainement pas ! Tu peux bien saigner tout…

— Maman ? Pourquoi vous criez comme ça ? Vous faites peur.

Tibère ! C’est Tibère qui de sa petite voix vient de nous interrompre. Tous les deux, nous le regardons, interdits. Il est là, debout devant nous en pyjama, tout frêle. Il est fasciné par la flaque rouge par terre. Son regard remonte jusqu’au bras de son père et au manche de couteau qui en sort. Ses yeux s’écarquillent. La violence de mon geste me frappe brutalement. J’ai honte. Je m’agenouille à côté de lui et lui ouvre les bras.

— Tibère mon petit. Tout va bien. Viens me voir.

Il hésite. Monstre intervient :

— Non, tout ne va pas bien. Ne l’approche pas ! Tibère, ne bouge pas !

Avec des gestes précis, calmes, Monstre saisit un torchon, retire le couteau, grimace, enroule le tissu autour de son bras qui se teinte rapidement de carmin, et prend son fils par les épaules.

— Viens Tibère, je te raccompagne dans ta chambre et après je vais me soigner. (Se retournant vers moi) Toi, tu vas dans ta chambre et tu y restes. On en a pas fini !

Et il se dirige vers le couloir avec autorité, guidant notre fils devant lui. D’un coup je vois l’avenir. Monstre m’enlevant mes enfants, me les retirant. M’interdisant de les voir.

— Non ! Tibère, reste avec moi ! Reste avec maman ! Léo, laisse-le ! Non… Tibère !

J’ai hurlé ! Tibère seul tourne la tête. Son expression me fait mal. Il est désemparé, alarmé. Mais continue à avancer, poussé par son père. Par terre, dans leurs pas, des petites taches rouges comme un sentier de petits cailloux sanglants qui semblent me dire : Monstre va revenir.

Je m’enfuis dans ma chambre. Je claque la porte et cherche le loquet. Point de. Saloperie de maison. Il ne manquerait plus que les murs soient transparents. J’en ai marre ! Marre ! Ras-le-bol de cette situation pourrie ! Je ne veux pas perdre mes enfants. Je ne veux pas que Monstre nous sépare ! Et s’il abusait d’eux ? Comment le savoir ? Le filmer, l’espionner. Mais au fait, il y a des caméras partout dans cette maison. Pour Maria… Pour Maria… Pour Monstre… Et si en ce moment même il me surveillait. Et s’il a l’habitude de me surveiller, de m’écouter. Merde ! M’a-t-il entendu parler à Étienne ? … Non, non. Je n’ai parlé au détective que deux fois dans son bureau, une fois au téléphone du couvent, et la dernière fois dans le parc. Ouf ! Mais oui, pourquoi se priverait-il de m’observer ? De… Mon Dieu ! regarder les enfants dans leur chambre… D’observer les filles au pair dans leur intimité ! Il s’est fabriqué un antre où rien ne peut lui échapper. Une toile où la moindre vibration lui revient. Monstre, sale araignée visqueuse, tu nous tiens ! J’enlève mes chaussures et allume une cigarette. Deuxième soulagement. Ne manque qu’un verre de Martini. Il m’en reste ! Remplir le verre et glou ! Troisième soulagement. Ça ne m’empêche pas de pleurer. De rager. Je l’imagine derrière son pad, observant, guettant, reluquant. En train de manigancer, de se repaître de nos vies. Nous tous innocents, ignorants. Quel sentiment de puissance ! Rien de tel pour flatter son orgueil démesuré ! Pour se sentir au-dessus de tous et de toutes. Il faut que je fasse quelque chose. Que je le dénonce. Que je protège mes enfants. Je dois agir en tenant compte du fait qu’il voit et entend tout ce que je fais. Qu’il me manipule depuis des années. Qu’il se joue de moi, de nous tous. Je commence une partie d’échec contre lui. Il a des coups d’avance, mais ne sait pas que je vois clair dans son jeu. Je dois être fine et…

Des coups à la porte ! Monstre est revenu. Je suis assise sur le lit, le verre dans une main, la cigarette dans l’autre. Viens, je t’attends.

— Alice, je vais entrer. Ne fais pas de bêtises. Je veux juste parler… Ok ? Je rentre !

Ouverture porte. Monstre et son bandage, torse nu. Il croit quoi ? Que je vais fondre ?

— Tu t’es calmée ?

— Oui…

— Bon tant mieux ! Tu m’as vraiment esquintée. J’ai super mal. J’ai mis du sang partout dans la salle de bains. Tibère était terrorisé. Heureusement, il était épuisé. Il m’a quand même fallu lui lire trois fois « la Cigogne qui rote ». Tu te rends compte de ce que tu as fait ? De ce que tu m’as dit ? Écoute, Alice, je ne sais pas qui t’as mis tout ça en tête, mais tu dois me faire confiance.

— Te faire confiance ? Tu fais confiance, toi ? Tu fais confiance aux autres peut-être ?

— Oui, en général.

— Alors pourquoi toutes ces caméras partout chez nous ?

Il ne répond rien mais me regarde bizarrement. Je me ressers un verre sous son œil réprobateur.

— Crois-moi, si je t’ai caché ma liaison avec Lyze, c’est que je ne pouvais pas faire autrement. Je n’allais pas foutre notre couple en l’air pour si peu ! Lyze c’est un accident ! Un moyen pour moi de relâcher la pression au boulot. Ça n’a aucune valeur. Pour Elisabeth, c’est n’importe quoi ! Il n’y a rien. Rien de rien. C’est ton amie. Je la respecte comme telle. Crois-moi. Tu m’entends ?

— Je t’entends.

— Je compte sur toi maintenant que tu es calmée pour appeler Barsacq à la première heure demain, inventer je ne sais pas, ce que tu veux, un traitement hormonal, l’alcool, ce que tu veux ! Mais je dois le récupérer ! C’est vital pour nous. Pour nous deux ! Tu entends Alice ?

— J’entends.

Il s’assied à côté de moi, la secousse fait tomber ma cendre sur le couvre-lit.

— Demain, non, pas demain ! c’est dimanche… Après-demain, je vais te prendre un rendez-vous chez Laveyrier, il va te donner un traitement plus fort. Peut-être que tu devrais voir un psychiatre. Je vais m’occuper de ça. Je vais parler à Laveyrier. D’accord ?

— Non ? Tu plaisantes. Tu as failli me tuer et tu refuses de te soigner ? Alice, tu déconnes, là ? Tu es en plein délire ! Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Tu vas m’obliger à… je ne sais pas… Je pense qu’il vaudrait mieux que tu me laisses gérer les enfants. Tu es trop instable pour t’occuper d’eux. Ils vont mal, par ta faute. Je peux très bien m’occuper d’eux. Je l’ai fait souvent et dernièrement pendant que tu étais au couvent…

Je sens mon pouls s’accélérer, la rage monter de mon bas-ventre jusqu’à ma poitrine. Une rage forte, qui me déborde toute. Ma vue s’obscurcit. Mon souffle se durcit.

— Te laisser les enfants ? Jamais ! Je préfère les laisser à ma mère que seuls avec toi !

— Quoi ! Tu es dingue ! Pourquoi tu dis ça ?

Visage d’Étienne pas content. Je dois faire machine arrière.

— Je… je t’en veux trop. J’ai peur que tu me coupes de mes enfants. J’ai peur de toi, Monstre !

— Tu as peur de moi ? Tu as vraiment perdu toute mesure. Tu es givrée. Tu dois te faire soigner. Tu m’appelles monstre, mais c’est toi la folle !

D’un coup, je lui balance mon Martini dans la gueule. Puis le verre. Puis la cigarette. Je me lève, le laissant un instant désemparé. Je prends le vase de tulipes sur la commode et lui envoie avec force ! Il esquive à moitié, le vase rate sa tête mais le frappe à l’épaule. Il encaisse et me regarde interdit. Il parle mais, toute à ma rage, je n’entends rien. Je cherche un objet quelconque pour le blesser, l’assommer. Rien ! Pendant que je fouille la pièce du regard désespérément, il s’est levé, s’approche de moi. Panique ! Je me précipite vers la porte, l’ouvre en criant ! Au moment de m’échapper dans le couloir, je sens un étau saisir mon poignet gauche. Une brusque traction, je pivote. Me retrouve face à Monstre et ses yeux noirs. J’ai à peine le temps de voir un mouvement sur ma droite que ma tête explose et le néant m’engloutit…

NOIR.

Monstre, un tournevis à la main s’approche et se penche vers moi. Je suis immergée dans une eau glacée, noirâtre, dans laquelle flottent des choses visqueuses qui glissent entre mes jambes et sur mon ventre. Il me parle et j’entends la voix de ma mère : « Alice, tu n’as pas été sage ! Tu dois être dévissée. » Monstre dirige l’outil vers mon visage. Je suffoque dans l’eau épaisse, me débats. Le fluide froid pénètre mes narines et ma bouche, je m’asphyxie pendant que je glisse vers le fond. Je me noie… et me réveille d’un coup ! En sueur. Sur mon lit et sa couette moelleuse. La chambre aux murs bleu lagon baigne dans une clarté douce. Je suis toujours habillée. Il fait doux. Une vague douleur au front du côté droit. J’y porte la main et sens un petit œuf de caille, sensible. Monstre un, Alice zéro. Victoire par knock-out ! Je me frotte le visage et me lève. Petit vertige. La fenêtre est opaque. Je me retiens de regarder la caméra, dont l’œil se laisse deviner dans la moulure au-dessus de la porte. J’entre dans la salle de bain et m’asperge le visage. J’ai une tête épouvantable. Quelque chose est bizarre… Ah oui ! La tablette est vide. Mes affaires ont disparu. Les tiroirs sont vides, les placards aussi. Retour dans la chambre. Même constat. Rien. Pas un vêtement, pas une chaussure, ni pad, ni magazines. Prise d’angoisse, je me précipite vers la porte. Fermée. Verrouillée ! Je suis prisonnière chez moi ! Seule ! Je pousse un long cri de rage et de désespoir qui me déchire le larynx. Je tambourine. Glisse le long de la porte.

À travers mes hoquets de colère, j’entends des voix, masculines. Des pas lourds qui se rapprochent. Ils s’arrêtent derrière le panneau de la porte. Silence. Je recule à quatre pattes, sur le dos, guettant avec angoisse l’ouverture de la porte. Des petites saletés se collent à mes doigts. Mon dos butte contre la table de chevet. J’ai peur. Bruit de verrou ! Le battant s’ouvre lentement. Une tête de tueur apparaît, hostile. La porte finit de s’ouvrir complétement, découvrant trois hommes habillés de blouse blanche. Aucune sympathie dans leurs yeux. Le premier, mal rasé, s’avance vers moi. « Messieurs, s’il-vous-plaît ! » murmuré-je. « Tout va bien Madame, je vais juste vous faire une petite piqûre, pour vous relaxer. » Je fais non ! non ! de la tête, le cœur affolé, la bouche sèche. Il continue à avancer, lentement mais sans pause. Il se penche et attrape mon bras. Je continue à le supplier du regard, à remuer la tête, droite, gauche, droite, gauche… Rien n’y fait. Les trois hommes occupent tout mon champ visuel. Je sens leurs odeurs d’eau de toilette bon marché et de faux-tabac. Je n’ai pas senti l’aiguille s’enfoncer dans mon avant-bras, juste l’injection douloureuse alors que le pouce enfonce le piston. Déjà l’obscurité et mon corps qui lâche. Non !

NOIR.


à suivre…

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