IN MEMORIAM – Dimanche 19 octobre. Nid de coucous

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »


DIMANCHE 19 OCTOBRE.                            NID DE COUCOUS

Un autre réveil oppressant. Cette fois, ni couette moelleuse ni lumière douce. Mais éclairage industriel et sol plastique blanc. Une fois passé l’éblouissement, je détaille mon environnement. Je suis vêtue d’un pyjama en toile de coton, blanche et raide. Je tâte mon corps à travers le tissu épais. Je n’ai aucun sous-vêtement. Je suis allongée à même un sol plastique légèrement mou. Les murs sont blancs eux-aussi et… mon Dieu ! capitonnés. Un simple hublot ovale révèle l’emplacement de la porte de la cellule. Je me lève. Petit étourdissement. Je colle mon visage contre la vitre. Rien d’autre qu’un mur blanc en face. Eh bien quoi ? Ne manque qu’un séjour dans les geôles turques, un autre dans un commissariat de RDC et un dernier à Guantanamo et j’aurais fini mon tour du monde des cachots. Monstre ! Tu m’as fait interner en HP ! Je rêve. Tu me le paieras. Tu as fait de moi une aliénée ! Toi, le psychopathe ? Le maniaque sexuel ! Le pédophile ! Comment oses-tu ? Cette fois, ce n’est pas Étienne qui va pouvoir me sortir de là. Je réalise deux choses : j’ai toujours un temps de retard. Et je prends toujours les mauvaises décisions. À vrai dire je ne décide de rien. Je me laisse à chaque fois embarquer par mes émotions. Il faut à tout prix que je reprenne le contrôle. Que je prenne l’initiative. En ma faveur.

Tout d’abord, quelles sont mes priorités ? Faire une liste :

  • Retrouver la liberté. Rassurer le milieu psychiatrique. Ne rien leur dire. Jouer la crise de nerfs en réaction à l’adultère de Léo. C’est une question d’heures. Le temps de voir un médecin et de le convaincre.
  • Retrouver la garde de mes enfants. En lien direct avec le point un. Rassurer Léo. Lui mentir. Jouer les repenties. Même cinéma qu’avec le corps médical. J’ai craqué. Je suis désolée. Repartons comme avant !
  • Les soustraire à Monstre. Une fois le point deux obtenu, amener Tibère et Athéna chez ma mère et lui demander de les emmener loin, de les cacher. Demander l’aide d’Étienne ?
  • Entamer une procédure judiciaire. Voir avec Étienne comment déposer plainte, pour quoi et quand. Le plus tôt possible.
  • Avoir une explication avec ma meilleure amie ! Peut-être rompre avec elle définitivement.
  • Sauvegarder mes intérêts financiers. Voir avec mon avocat du point… du point… (un, la liberté, deux, la garde, trois, la protection des enfants, quatre, la procédure) … quatre, du point quatre !

Bon, résumons : un, la liberté ; deux, la garde ; trois, leur protection ; quatre la plainte ; cinq, Elisabeth la traîtresse, six… J’ai oublié… ah oui ! L’argent. Ok. Un, la liberté. Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la plainte. Cinq, Elisabeth. Six, les sous. Un, la liberté. Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la plainte. Cinq, Elisabeth. Six, les sous. Un, la liberté. Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la plainte. Cinq, Elisabeth. Six, les sous. Un, la liberté.

Je n’ai pas entendu la porte s’ouvrir. Une femme me regarde à travers d’épais verres de lunette. Regard de poisson. Corps épais. Un clone de la gardienne du SRPJ ? Ils ont des canons de recrutement précis pour les garde-chiourmes ? J’adopte une attitude neutre et plutôt engageante (point un). Pas de réaction. Engager le dialogue ? genre : « Bonjour aimable créature, je suis venue en amie, pourriez-vous me conduire à votre chef ? » Ou plutôt : « Bonjour Madame, je pense que je suis ici pour de mauvaises raisons. C’est un malentendu. Je peux tout vous expliquer. » Ah oui ? et expliquer quoi ? Qu’en revivant les souvenirs de mon mari, j’ai découvert qu’il était un dangereux prédateur sexuel…  J’ai alors engagé un détective privé qui m’a confirmé qu’il l’était et qu’en plus, il sautait sur tout ce qui bouge. Enfin, ma meilleure amie est une traîtresse de haute volée. Il n’y a que mes enfants qui ne m’ont pas encore trahie.  Pas sûre que ce soit bien compris. Je suis découragée. Finalement, je n’ouvre pas la bouche et à voir son air fermé et méfiant, je dois passer pour une demeurée ou une dangereuse psychotique. Dans les deux cas, ça tombe bien, ils sont spécialistes !

— Suivez-moi sans faire d’histoire !

— Je n’en ai pas l’intention, croyez-moi.

— Tant mieux ! J’aimerais autant éviter la manière forte.

— Alléluia !

— Passez devant, je vous guide.

Je la précède donc docilement. Au bout, à droite, à gauche, tout droit… Des couloirs mornes, déserts. Dans ma tête tourne mon mantra : Un, la liberté Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la plainte. Cinq, Elisabeth. Six, les sous. Un, la liberté Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la…

— Entrez là !

— Volontiers.

Je pénètre dans une salle d’attente on ne peut plus austère. C’est une pièce glaçante. À part un banc scellé dans le sol, il n’y a rien. Si, tout de même, deux portes. Mon ange gardien referme la sienne. Petit claquement sec. Les deux sont fermées maintenant. Je suis confinée comme il se doit chez les fous dangereux. Et maintenant, attendre encore et encore. Clairement, je dépends beaucoup trop de la bonne volonté des autres. Je dois retrouver de l’autonomie. Un, la liberté. Deux, la garde. Trois, la protection. Quatre, la plainte. Cinq, Elisabeth. Six, les sous. Je ferais peut-être mieux de réfléchir à ce que je vais dire au docteur Maboul. Reconnaitre les faits. Les minimiser. Expliquer mon geste par la jalousie et la rancœur. Être désolée. Accepter d’être soignée. « Docteur, imaginez ce que j’ai ressenti après toutes ces années de vie commune, un couple que je pensais indestructible, un amour parfait… » Jusque-là facile, ce n’est que la vérité. « Quand j’ai appris que Léo me trompait depuis des… » Que dois-je dire ? « …me trompait depuis longtemps avec sa secrétaire… » C’est juste sordide de devoir étaler ce genre de choses ! « Et pas seulement avec sa secrétaire. Avec d’autres femmes. Et ma meilleure amie aussi ! Alors… J’ai craqué ! Moi qui suis si calme et plutôt douce, j’ai été emportée par la colère. Léonard a été humiliant. Il a nié les évidences. Il m’a insultée. C’était plus que je ne pouvais endurer. Alors, de désespoir, faute d’être entendue, j’ai saisi le premier objet que j’avais sous la main et j’ai frappé. Malheureusement, c’était un couteau. Je suis désolée. » Ah oui ! Parler de l’alcool aussi. Peut-être même de ma retraite au couvent. Ça montrera ma bonne volonté. Mon désarroi. Tout ça se tient. Et je ne mens que par omission. Et puis, si je disais la vérité ? Un psychiatre pourrait m’aider. Il est tenu au secret médical. Oui, mais s’il ne me croit pas, je risque de passer un moment dans ces murs. L’angoisse !


 

L’entretien s’est bien passé. Enfin, Antony Duval, l’interne, a semblé compréhensif. J’ai joué mon rôle pas si mal. Bien sûr, il m’a fallu parler de mon père et de son suicide. De ma mère et de son emprise toxique. De ma difficulté à être mère. Celle-là, je ne m’y attendais pas trop. Mais c’est vrai que j’ai des progrès à faire. J’ai dû aussi évoquer les adultères de mon mari. J’ai parlé d’intime conviction, de faisceaux d’indices. D’aveux partiels. Tout était plausible. D’ailleurs, il a acquiescé à tous mes propos, en a approuvé ouvertement certains, et surtout, m’a déclarée inoffensive envers mes semblables. Donc apte à la liberté. Seul problème : je ne sortirai que demain après avoir vu le chef de service ! Demain lundi avant midi. D’ici là, je suis libre… de me promener dans l’étage. Avec les fous ! Vol au-dessus d’un nid de coucous…

Je partage ma chambre avec Enjie. Une dépressive chronique qui m’a raconté sa vie. J’ai cru mourir d’ennui et… d’ennui ! Elle travaille à la SNCF. Enfin, ce qu’il en reste. Dans un service dont je doute qu’elle-même en connaisse l’utilité. Elle transcrit des fiches papier sur un vieil ordinateur. Un PC vintage ! Tellement XXème siècle ! Elle remplit des cases dans une base de données avec des nombres et des codes obscurs. Son chef de service s’est suicidé l’année dernière et n’a pas été remplacé. Elle a deux collègues, tous deux ont plus de cinquante-cinq ans, comme elle. Ils font les trois-huit : huit jours malades chacun à tour de rôle. Ça leur permet de tenir le coup. Quand elle a commencé à me décrire son bureau, j’ai eu envie de hurler ! Ah ! petit bonheur, nous avons parlé de son hamster. Si, si, de son hamster ! C’est un coquin, il court dans sa petite roue au milieu de la nuit. Évidemment, ça la réveille, alors elle le gronde. Mais, il n’est pas sensible à ses arguments. Il continue. Ensuite, il y a sa sœur qui a rompu les ponts depuis qu’elle n’accepte plus de garder ses neveux à toute heure du jour et de la nuit, évoquant son « droit à avoir sa vie en propre ».

Au bout d’une heure de ce joyeux badinage, je me suis extirpée de notre chambre et l’ai laissée se morfondre sur son lit. Je pars explorer ce nouveau monde aux habitants incertains. Les calmants de l’interne font effet. J’avance sur le pont d’un bateau, bercée par ma mer intérieure.

À force de tourner dans cet arrangement de couloirs à la neutralité malveillante – les cris et les bruits étranges qu’on y entend ! – je finis par tomber sur le « Foyer ». Étrange, jusque-là, ce mot évoquait pour moi une douce soirée au coin du feu, un verre de Cognac au creux de la main, Chopin en fond sonore et un chat Angora sur les genoux. Ici, autre esprit : des êtres débraillés, sales, bavant et suant, parlant fort, souvent seuls ou s’invectivant. Certains tournent en rond, d’autres vont de long en large, d’autres encore sont assis, catatoniques. J’oubliais les deux ou trois corps qui gémissent et éructent en se traînant au sol… « où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange (…) J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé… »[1] Une chouette ambiance ! À peine arrivée, je suis prise à parti par une veille femme édentée aux yeux aigus et à l’odeur de pomme surette.

— Il ne faut pas le garder pour toi !

— Pourquoi, c’est dangereux ?

— Mais non ! Pipelette ! Il est à ton frère. Tu dois lui rendre. Il en a besoin là-haut !

— Ah oui ! Certainement. Vous avez raison Mamie. Je vais lui rendre.

— Mamie !… Mamie !

Regard offusqué, langue boursouflée et gencives décolorées accompagnées d’un « Tchiiiiiiiip » digne d’une mama de Bamako. Mamie Gencives m’abandonne. Elle retrouve un jeune homme aux yeux mi-clos et cheveux fous. Il dodeline pendant qu’elle lui parle. Ensemble, tous les deux me regardent intensément. J’en ai froid dans le dos. J’hésite à quitter ce doux foyer mais la perspective de retrouver Enjie et son hamster m’en dissuade. J’avise un fauteuil libre près d’une fenêtre. Tentant. Je comprends juste à temps pourquoi il est délaissé : une grosse flaque odorante orne son assise.

C’est ce moment que choisit un des phoques pour saisir ma cheville et tenter de se hisser. La moiteur de ses paumes me révulse. J’agite ma jambe mais il est bien agrippé. Il m’observe par en dessous. Son visage est un masque troublant. Je tente un « S’il-vous-plaît, laissez-moi ! » qui sonne pathétique et que j’accompagne d’un nouveau coup de pied. Il ne lâche rien. Notre passe silencieuse dure de longues secondes. L’affolement me gagne. Je relève les yeux et cherche un soignant, une blouse blanche salutaire. Personne. Que des zinzins. Je me sens seule. Mais je ne le suis pas. Un homme velu comme un ours s’est planté devant moi et se frotte le sexe à travers son pyjama. Autour de nous, une petite société s’est formée, mêlant souffles, cris et ricanements. Suis-je en danger ? Et si oui, que dois-je faire ? Hurler ? Me débattre ? Parlementer ? J’en suis là de mes affolements quand une voix impérieuse fait se figer toute l’assemblée :

— Hector ! Lâche Madame ! (Il obéit !) Et Kev, tu retournes à ta place !

Ça, c’était adressé à mon fervent admirateur qui lui aussi lève le camp ! Béni soit mon sauveur ! Il coupe court à ma gratitude par un sonore :

— Alice ! Je vous cherchais.

— Oui, moi ? (Pure rhétorique.)

— Vous allez prendre ces deux cachets.

Il ne tend deux comprimés, un rouge et un jaune, ainsi qu’un gobelet d’eau. Je m’exécute sagement. Droguée aux frais de la princesse ! L’arrivée de Sylvain (c’est ce qu’indique son badge) a calmé les esprits. Je ne suis plus au centre de l’attention. Je respire. Mon nouvel ange gardien me guide vers un coin de la pièce où m’attendent une chaise et un coin de table. Il me tient des propos rassurants un peu infantilisant, mais qui me font du bien.


 

Rassénérée, je passe le reste de la journée à observer mes camarades d’asile. Je découvre ainsi que, comme dans toute société humaine (animale ?), les rapports de domination et de coopération sont liés aux questions de territoire et de sexe. Mamie Gencives tourne près de l’entrée et saute sur tout ce qui pénètre dans le foyer, patients comme soignants. Avec toujours la même accroche : « Il ne faut pas le garder pour toi ! » Les réactions varient mais globalement, je distingue trois groupes :

  • Les pressés, essentiellement des soignants : Ils acquiescent vaguement et continuent leur chemin au grand désespoir de Mamie Gencives qui les talonne sur quelques mètres avant d’abandonner, déconfite.
  • Les contrariants, surtout des patients. Comme les précédents, ils s’arrêtent à peine, mais eux sont sans pitié : ils la rabrouent, la sermonnent, la raillent. L’échange termine invariablement en échange acrimonieux, voire en insultes. J’ai vu plusieurs fois ma Mamie pleurer après coup.
  • Les volubiles, seulement des patients (heureusement !). À la grande satisfaction de l’intéressée, les volubiles rentrent dans son jeu ; ils répondent, interrogent, abondent dans son sens. Cela donne des dialogues savoureux, souvent surréalistes : « Suze (c’est son nom apparemment), tu as raison, il vaut mieux du plomb pour mourir. Moi j’avais choisi de l’or, j’ai eu tort ! », « C’est sûr, comme une chaussure ! Ton frère le savait bien, lui. À son retour, il t’en fera voir. Il n’est pas parti aux Amériques pour rien. Tiens-le-toi pour dit ! », « Ne t’inquiète pas, Suze, je lui rendrai tout. J’ai vendu mon chien et mon âme. Il aura tout ! », « C’est bien, tu es un bon fils, toi ! Ton père a eu tort de te treuiller (?), tu en as bavé sur ton rocher, hein, mon petit ?»

Parmi les autres pensionnaires, il y a les stationnaires :

Madame Persil, par exemple, occupe l’espace entre les deux fenêtres centrales. Elle n’en bouge pas de la journée pour ce que j’en sait. Le nez en l’air en permanence, les sourcils levés, les bras en arabesque horizontale, elle n’a de cesse d’interpeller tout ce qui passe à sa portée, homme, femme, soignant, soignante et de leur demander « Quelle heure est-il ? » Quelle que soit la réponse ou l’absence de réponse, elle enchaîne invariablement au bout de cinq secondes par « Ouh ! Il est bien tard ! » et se désintéresse de son interlocuteur, guettant, impavide, le suivant.

Je peux aussi admirer le jeu de jambes de Panpan. Regard dans d’autres dimensions, pieds bien écartés à largeur d’épaules, mains sur les hanches et bouche ouverte, il tape à intervalles réguliers d’une à deux minutes de son pied droit une centaine de fois, très vite et très fort. Chapeau ! j’ai essayé de l’accompagner discrètement, je n’ai pas tenu son rythme plus de vingt battements avant d’être saisie d’une crampe.

Le Roc, lui, est installé devant l’issue de secours (barrée d’une chaîne, on est dans un asile, ne l’oublions pas !). Il est immobile, la lèvre pendante, mal coiffé, mal rasé, mal attifé, les bras ballants. Il ne fait rien. Ou plutôt, si ! il défend son territoire. Quiconque s’approche à moins de trois pas (jamais les soignants, pas fous !) a droit à un petit enchaînement de jams, pas violents mais plutôt vifs. Suffisamment pour provoquer des protestations de sa victime qui s’écarte alors. Méthode efficace empruntée aux poissons récifaux et aux oiseaux qui défendent couvée et territoire.

Les rampants :

De mon petit coin effacé, j’ai tout loisir d’observer les phoques (dont mon admirateur). Ils ne rampent pas au hasard. Ils circulent ! Chacun a son circuit. Le premier, je l’appelle Tom Pouce, il est tout petit, râblé et jovial. Lui alterne rampements et quatre pattes, entrecoupés de braiement. Je ne trouve pas d’autre mot pour ce cri profond qu’il produit en se cambrant. C’est impressionnant. Il évolue ainsi dans le sens des aiguilles d’une montre, bouclant le tour du foyer (qui a la forme d’un rectangle de douze mètres par huit environ) en quelques minutes. Il n’interagit pas avec les autres pensionnaires non plus qu’avec les soignants. Il les évite, louvoie entre les paires de jambes, ne répond ni aux sollicitations, ni aux coups, ni aux insultes.

A contrario, mon amoureux – je l’ai baptisé Roméo bien qu’il s’appelle Hector –  arpente le foyer de diagonale en transverse et de transverse en diagonale, à la recherche de nouvelles rencontres. Il recherche amours et camaraderies. Dès qu’il peut, il se saisit d’un pied, d’un mollet ou carrément d’une jambe et tente une approche amoureuse ou amicale qui s’accompagne d’une grimace, toujours la même.  Mais celle-ci prend un sens différent en fonction de son partenaire : « J’ai besoin de toi ! » ; « Je t’aime ! » ; « Aime-moi ! » ; « Tu joues avec moi ? » ; « Et si on faisait un câlin ? ». Bien sûr, ces interprétations n’appartiennent qu’à moi. Je suppose, en toute humilité, que je rentrais dans la dernière catégorie.

Notre troisième rampant lui, c’est Schumacher, du nom d’un champion automobile du siècle dernier. Sa tactique : il se place au milieu d’un petit côté du rectangle, en pole position, se ramasse sur lui-même, et au signal (dans sa tête), fonce les bras repliés, les fesses en l’air, le plus vite possible vers le mur opposé. Cette course s’accompagne de « han ! han ! » sonores. Rien ne l’arrête ! Ni les promeneurs qui trébuchent sur lui, ni les stationnaires qu’il bouscule. Tous manquent de peu de tomber. Parfois même, il y réussit. Mais il ne s’arrête pas pour autant, le coup de pied qu’il en retire lui donne même un nouvel élan. Le plus beau, c’est le passage de la ligne d’arrivée ! Celle-ci est tracée sur la plinthe du mur opposé. L’aboutissement de sa course est, comme pour tout vrai coureur, le franchissement de celle-ci. Hélas, le principe de matérialité des choses contrarie l’exploit, provoquant un ébranlement terrible de tout son être et une ecchymose supplémentaire sur son crâne. Voilà pour les rampants.

D’autres aussi déambulent : Petit-Gris, dont la couleur de peau et les quintes qui se terminent inévitablement par des gargouillis laissent deviner un pronostic vital peu optimiste à court terme (mais, pour autant, il est peut-être là depuis longtemps, faisant grise mine année après année !) ; Noureev, qui enchaîne entrechats et pas chassés en fredonnant un ballet improbable. Soyons honnête, il n’a de Noureev que le plaisir de danser. Cependant,, on peut lui reconnaître un certain talent pour l’esquive. Il tourbillonne sans jamais heurter quiconque ; Fantômette (j’aurais pu trouver mieux !) : échevelée, la peau parcheminée, les yeux d’une pâleur de mort. Elle flotte dans son pyjama trop grand, gris à force de lavages répétés. À croire que l’équipe s’est amusée à renforcer l’aspect « walking dead » mais n’a pas osé les haillons en lambeaux, rapport aux contrôles. Et dans ce suaire, elle traverse l’espace du foyer en flottant, bougeant si lentement qu’on ne peut constater sa progression qu’en la quittant des yeux un moment.

Les groupes :

Enfin, mais ils sont rares, il y a ceux qui évoluent ou vivent en petits groupes, à deux ou trois, jamais plus : Laurel et Hardy (un gros, un petit !) qui, épaule contre épaule, se chamaillent silencieusement, marmonnant, chuchotant, tenant un dialogue connu d’eux seuls. Parfois, ils éclatent de rire à l’unisson, d’autre fois, font des « ho ! », des « ha ! ». Leur bel ensemble fait douter de leur folie. Je pourrais aussi décrire les étranges conciliabules des joueurs de pétanque. Réunis autour d’un cochonnet et de boules invisibles, ils commentent le point. Mesurent en grandes enjambées. Mais jamais ne tirent ni ne pointent. Ils argumentent, chacun dans sa langue, mais jamais dans la nôtre. Pantomime mystérieuse…

— Alors, Madame Prescott, on est au spectacle ?

C’est Duval, l’interne. Il est penché sur moi et me regarde curieusement.

— Oui, un peu. C’est fascinant. Ils ont tous l’air d’être enfermés dans un rôle. Ils n’en sortent pas.

— C’est un peu le principe de la maladie mentale, non ?

— Oui. Sans doute.

— Et vous, Madame Prescott ? Vous sentez-vous libre ?

Il attire à lui une chaise en plastique noire sur laquelle il s’assoit à califourchon. Il ne m’a pas quitté des yeux comme si ma réaction était essentielle.

— Vous voulez dire maintenant ? Ici ?

— Non Madame Prescott. En général. Dans votre vie.

— Libre ? Non, évidemment. J’ai des obligations. Mes enfants, ma maison, ma famille. Mon époux (plus pour longtemps, c’est sûr !).

— Hmm, hmm. Mais vous sentez-vous libre d’agir comme bon vous semble ? Vous sentez-vous manipulée, Madame Prescott ?

Manipulée ? Pourquoi me dire ça ? Oui, je me sens manipulée par Monstre d’une certaine façon. Mais ça a à voir avec…

— Madame Prescott, avez-vous l’impression d’être observée ? Comme si votre vie était, comment dire, factice.

Heu… il commence à me faire peur, là.

— Enfin, parfois, oui. Mais je pense que ça arrive à tout le monde, non ? (Silence…) Non ?

Il reste impassible. Ses pupilles me scrutent, terribles. Je déglutis. J’ai les mains moites. Que me veut-il ?

— Pensez-vous qu’on vous observe, chez vous, Madame Prescott ? Dans la rue ?

— Écoutez. C’est vrai qu’il y a des caméras partout aujourd’hui, où qu’on aille, mais… J’habite une maison high-tech dans laquelle toutes les pièces sont…

Mais pourquoi je lui raconte ça ? Je rentre dans son jeu. Et pourquoi il répète Madame Prescott à chaque phrase ? C’est une technique de déstabilisation ? Et pourquoi ce changement de ton ? Mon cœur s’accélère.

— Madame Prescott, vous m’avez parlé de l’attitude de Monsieur Prescott. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il vous trompe avec toutes les femmes ?

— Heu… Je n’ai jamais dit toutes les femmes. Avec sa secrétaire, des femmes de ses clients et ma meilleure amie.

— Ça fait beaucoup, non ? Pensez-vous Alice que ce soit lui qui vous observe ?

— Pourquoi me demandez-vous ça ? Vous avez parlé à mon mari ?

— Madame Prescott. Vous êtes fragile en ce moment. Vous le reconnaîtrez. Le suicide de votre père a créé une faille profonde en vous. Vous devriez prendre du recul. Votre mari n’est peut-être pas le monstre que vous dites.

Il a bien dit « Monstre » ? Je suis sûre de ne pas avoir utilisé ce mot pendant notre entretien. Bon sang ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il lit dans ma tête ? Non, non, non, pas de délire Alice ! Reste rationnelle. À moins qu’il…

— Madame Prescott, souvent, en situation de stress, on est porté à imaginer le pire. À croire que le monde nous en veut. Que les proches nous veulent du mal. Je sais que c’est difficile à entendre, mais nos sens peuvent nous tromper. Notre inconscient nous manipule, il nous fait accroire des choses…

— Je comprends ce que vous me dites, Docteur. Vous pensez que je fabule, que j’ai tendance à voir mon époux comme plus infidèle qu’il ne l’est. Je comprends. Mais, ce que je vous ai dit, même si je ne peux pas le prouver, j’en ai la conviction intime.

— Bien sûr.

Je m’enfonce. J’émets un petit son à mi-chemin entre « mmm » et « oui ». Qui ne veut rien dire. Juste pour cacher mon embarras.

— Vous savez, vous avez dû en entendre parler, il y a eu des cas de juges qui se sont fourvoyés. De population entière qui a cru en la culpabilité d’hommes et de femmes, qui ont soupçonné des abus sur des enfants par exemple, sans aucune preuve. Mais tous en étaient convaincus.

Ça va trop loin, là ! Pourquoi me raconter ça ? Pourquoi ?

— Madame Prescott, j’ai peur que votre inconscient ait profité de votre état de fragilité psychoaffective pour vous pousser à imaginer des choses terribles. Je comprends votre angoisse. Mais j’ai parlé avec votre mari et croyez-moi, il est très attaché à vous et à vos enfants. Il ne vous veut pas de mal, et certainement pas à ses enfants. Il ne cache pas sa liaison avec sa secrétaire. Il reconnait que c’est une grosse bêtise. Votre mariage a subi un choc. Mais le mariage, si vous êtes croyante… vous êtes croyante, n’est-ce pas ?

— Votre mariage est indissoluble. Vous devez surmonter cette épreuve…

Il ne va quand même pas me parler de pardon !

— … et ne pas rajouter du drame au drame. Le soupçon peut être toxique. Je pense que vous êtes une femme intelligente. Que vous comprendrez qu’à trop imaginer le pire, on finit par l’inventer et s’en persuader. Surtout qu’avec votre surconsommation d’alcool actuelle, votre jugement est quelque peu altéré. Pensez à l’idée du sevrage. Faites-vous aider. Vous devez vous reprendre, pour vous, pour votre couple. Pour vos enfants ! J’ai confiance en vous.

Il m’adresse un petit sourire et me plante là. Les bruits et les mouvements du foyer m’arrivent en masse, d’un coup. J’avais oublié. Je suis chez les fous. Et moi ? La folle. La parano. Une blague : « Bonjour Madame, avez-vous un livre sur la paranoïa ? » « Oui Monsieur, juste derrière vous. » « COMME PAR HASARD ! »

Le suis-je, paranoïaque ? Ai-je tout inventé, tout fabriqué dans ma tête ? « Délire des sensitifs » est l’expression consacrée, il me semble. Ou bien, Monstre me manipule. Monstre est un pervers pédophile, suffisamment intelligent (et il l’est assurément) pour masquer la vérité. Assez malin pour contrôler son entourage. Assez retors pour persuader sa belle-famille de lui céder la maison ancestrale. Assez habile pour retourner un psychiatre contre moi et le persuader de ma folie. Alors, paranoïaque ou victime ? Heureusement, j’ai Étienne avec moi ! Lui, c’est un pro. Il est objectif. Il ne ment pas, il enquête. Il recoupe les indices, il trouve des preuves. Il sait. Il ne fantasme pas. Non, je ne suis pas folle ! Je ne suis pas parano. Monstre est bien tel qu’il est. Et s’il fallait une nouvelle preuve de sa perversité, mon internement en est une ! Et la manipulation du Dr David, une autre ! Encore une fois je suis à la traîne. Il faut à tout prix que je prévienne Étienne. Il ne faut surtout pas qu’il remonte à lui. Mon pad ! Mince, les appels d’Étienne ! Oh non ! Où l’ai-je laissé ? Peut-il le déverrouiller ? Sans doute que non. L’angoisse qui me tenaille s’étiole peu à peu. Après tout, que peut-il m’arriver de pire ?

J’ai perdu conscience de mon environnement quand une main se pose sur ma tête et me caresse les cheveux. C’est petit Gris ! Il s’est posté à côté de moi et m’enroule dans son regard tout doux. Ses caresses sont bienveillantes et après un petit mouvement de recul, je les accepte. Je lui souris. Le temps passe. Je relâche tout. Je fais le vide. J’oublie de penser. Je suis bien. Chez les fous.

[1] On ne badine pas avec l’amour – Alfred de Musset

 


à suivre…

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