IN MEMORIAM – Lundi 20 octobre. Libre

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SUITE DU ROMAN « IN MEMORIAM »


LUNDI 20 OCTOBRE                      LIBRE

Le Docteur Arnoux :

— Je vois bien votre désarroi, Mme Prescott. Je vous le répète, je vais avoir un entretien avec le Docteur Duval. Et je ne manquerai pas de lui rappeler quelques règles essentielles de notre métier.

— Merci Docteur.

— Vous concernant, je vais signer immédiatement votre autorisation de quitter l’hôpital. Vous avez un moyen de rejoindre votre domicile ?

— Oui, je vais prendre un taxidrone, simplement.

— Bien…

— Je voulais vous poser une question, Docteur.

— Je vous écoute…

— Imaginons… c’est une simple supposition… que je découvre que mon mari a des… gestes… déplacés sur nos enfants, que pensez-vous que je devrais faire ?

— Vous avez des éléments qui vous font penser ça ? Des soupçons ? Parce qu’en ce cas…

— Non, non ! Je me posais juste la question.

Il prend un temps assez long. Ça doit turbiner sec dans sa tête. Je prends l’expression la plus neutre possible.

— Eh bien, si vous avez des preuves ou de très fortes présomptions… Mais attention, ce ne sont pas des accusations à porter à la légère, car dans tous les cas, ça fait beaucoup de dégâts, y compris souvent, hélas, chez les enfants eux-mêmes… si vous avez cette conviction appuyée par des éléments tangibles, alors je vous conseillerai deux choses : demander à voir un inspecteur spécialisé au commissariat le plus proche pour envisager une plainte. Et dans le même temps, consulter un pédopsychiatre avec votre enfant. Enfin, vos enfants, puisque vous en avez deux, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Cela répond à votre question ? (J’acquiesce.) Vous m’assurez que tout cela n’est qu’une… hypothèse… sans fondements ?

— Oui ! Merci Docteur.

— (Un temps…) Bien, N’oubliez pas votre prescription. Je ferai un petit compte-rendu au Docteur Martinez. (En me tendant sa carte 🙂 N’hésitez pas à m’appeler ou à m’envoyer un message. Je reste à votre écoute.

Je le remercie encore et le quitte. Je retourne dans ma chambre saluer Enjie et son ombre. J’ai aussi trois bricoles à récupérer. J’y serai restée moins de vingt heures. Suffisantes pour me dégoûter à jamais de l’hôpital psychiatrique. En même temps, j’y ai trouvé un, comment dire… repos… non ! une chaleur plutôt, plus douce que chez les Sœurs. Étonnant, non ? Qu’est-ce que cela dit de moi ?


Dans le taxidrone, je me bats en vain contre l’inhibiteur d’annonces qui apparemment n’accepte que le paiement par RFID. J’ai droit du coup à la totale pendant les quarante minutes de trajet : vidéos flash sur les antirides, les crèmes anticellulite, les pad So-W (So-Doubleyou, so You, les femmes !) ; survey de satisfaction cliente ; news people et santé…) Quelle galère ! Heureusement qu’il a accepté ma Platinium, j’aurai dû prendre le bus ! Deux heures de pneumatiques ! Ça m’aurait achevé…

Deux mots manuscrits sur le desk central :

  • Monstre : Le Dr Arnoux m’a prévenu de ton retour. Bon. J’espère que tu en as profité pour réfléchir et que tu regrettes ton geste et tes paroles. Je suis prêt à discuter de tout ça avec toi à mon retour de Dubaï. Tu peux aussi m’appeler par pad ou m’envoyer un eText. Je serai de retour dimanche. Madame est servie a appelé. Ils ont une nouvelle fille au pair à te proposer. Rappelle-les. Les enfants sont à l’école. (Merci de me faire faire tous ces allers-retours !) Malgré tout, tu restes ma petite fée. Je t’embrasse fort. Ton Léo

« J’espère que (…) tu regrettes ton geste et tes paroles. » Et toi, Monstre ? Aucun regret d’avoir fait interner ta femme comme une folle ? De lui avoir fait passer une nuit chez les dingos ? Je prends le mot et le roule en boule puis le propulse vers la poubelle sur le couvercle de laquelle, évidemment, il rebondit !

  • Michael : Bonjour Madame Prescott, je viens de discuter avec votre mari. Je viendrai demain à partir de neuf heures commencer mes repérages complets et l’installation de l’UC. Je vous remercie d’être là pour m’ouvrir. En cas d’empêchement, merci de me contacter par Pad //Mickael=lemaire@Domotek//. À demain ! Mickaël, Domotek »

Une belle écriture, fine qui contraste avec celle brouillonne de Léonard. Les enfants finissent à quinze heures trente. J’ai une heure de répit. J’ai envie d’appeler quelqu’un. Lisou… ? Non ! No way ! Ma mère ? Non plus. Les copines ? Inutile. Pour leur raconter quoi ? Je me sens seule, seule… Je me laisse aller au sommeil.


Athena a encore les coudes sur la table et Tibère la bouche grande ouverte. Je ne leur dis rien. Ça m’attriste juste. M’exaspère et m’attriste à la fois. Athéna raconte quelque chose mais je ne l’écoute pas. Même en faisant un effort, je n’arrive pas à me concentrer sur sa voix aiguë. Tibère la regarde avec mépris. Par en-dessous. Je l’interpelle (en coupant la parole d’Athéna qui se renfrogne aussitôt en poussant un « Mais, euh ! »).

— Comment vas-tu Tibère? Tu as l’air grognon.

— Ça va.

— Tu es sûr ?

— Mais oui, quoi !

— D’accord. D’accord. Alors, finis ton assiette. Et puis vous débarrassez. Vous mettez tout devant le lave-vaisselle. Miss Pym s’en occupera demain matin. Ensuite, les dents et au lit !

— Tu pourras nous lire une histoire ?

— Pas ce soir ma belle. Maman est trop fatiguée.

— Ooooh ! Tu veux jamais !

— Allez ! Débarrassez ! Je viendrai vous faire une bise.

Je m’assieds en lotus dans le canapé et tente de faire le vide. Rien à faire. Malgré une respiration contrôlée, une posture parfaite et les yeux clos. Tout tourne et retourne sans cesse, train de nuit dans ma tête. Les pensées-mots passent en hurlant. Ce sont des bolides lancés à toute vitesse, incontrôlables, impossibles de les ignorer : Monstre, enfants, viols, abandon, Elisabeth, trahison, folie, caméras, menteur, tricheur, procès, enquête, meurtre, gendarmes, psys, Monstre…

— Maman, tu viens pour le bisou ?… Maman ?

— J’arrive, Trésor !

Passage par la cuisine avant le bisou du soir, prise de pilules oblige ! Alors… antidépresseur, calmant, anxiolytique, somnifère, oligoéléments… c’est tout bon ! Je n’ose pas imaginer le mélange là-dedans ! S’il faut, mon estomac est en train de fabriquer de nouvelles molécules aux effets inconnus.

— Bon alors, ma petite fée, tu as passé une bonne journée ?

— Je me suis fait gronder par la maîtresse, cette peau de bique (hihihi !) Elle m’a mis un zéro !

— Comment ça, un zéro ?

— Ben oui, quoi ! Un zéro ! Une bulle (hihihi !)

— Et ça te fait rire !

— Ben…

— Mais tu as fait quoi pour avoir zéro ?

— J’avais oublié de faire un devoir. Paf ! Zéro. Et puis j’ai fait l’idiote avec Méla pendant le cours de citoyenneté. Paf ! Zéro !

— Deux Zéros ? Eh bien dis donc ! C’est terrible ! On voit que Pétra n’est plus là. Et moi, je n’ai pas été très disponible pour vous. Heureusement, vous allez avoir une nouvelle nounou. Tu me promets de ne plus faire l’andouille en classe ?

— Oui maman… Pourquoi papa il était fâché ?

— Fâché ? Pourquoi tu dis ça ? Fâché contre toi ?

— Ben, je sais pas. Il a pas voulu me faire un câlin tout chaud comme on fait des fois.

Frisson glacé dans le dos. Je sais que je l’ai déjà entendu dire ça.

— Un câlin tout chaud ?

— Quoi ?

— C’est quoi un câlin chaud ? Tu… papa et toi, vous faites quoi ?

— Ben, un gros câlin tout chaud. Tout fort. Avec papa.

Mon pouls s’accélère.

— Ah… Et… vous faites souvent des gros câlins… tout chauds (ces mots me répugnent) avec papa ?

— Je sais pas l (Elle s’énerve !) Quand tu étais pas là et que j’étais triste. Pourquoi tu demandes ça ?

— Pour rien mon cœur. Allez ! Dors vite. Je t’aime.

— Bonne nuit maman. Je t’aime aussi.

Je me lève.

— Maman ?

— Oui mon cœur ?

— C’est vrai que vous allez vous quitter, papa et toi ?

— Nous séparer ? Mais non, quelle idée ! Qui t’a dit ça ?

— C’est Tibère. Et moi, j’irai avec qui ?

— Mais avec personne l Tu restes avec papa et maman…

Voix de cloche fêlée…

— … qui s’aiment et vont rester ensemble.

— Alors pourquoi tu as voulu tuer Papa ?

— Mais non chérie ! Je n’ai pas voulu le tuer ! C’était un bête accident de cuisine.

— Ah… d’accord ! Bonne nuit maman.

J’éteins et sors de la chambre. Je m’appuie contre la paroi en béton à moitié opaque. Nausée, pouls rapide, gorge serrée, mon corps me fait part de sa conviction que Monstre impose des rapports incestueux à notre fille de neuf ans ! Depuis quand ? Depuis quand ? Depuis quand ? Et je n’ai rien senti… Quelle mère nulle ! La mère « suffisamment bonne » de Winnicott, tu parles ! Complètement nase, oui !

La tête encombrée de cette fange, je pénètre chez Tibère. Je ne manque pas de marcher pied nu sur un truc, un bout de jeu indéfinissable mais contondant. Je m’assieds sur son lit, énervée et au bord des larmes. Il me regarde, sourcils froncés, la bouche en peine. Ça ne lui ressemble pas. Je tente un sourire.

— Ça va mon Titi ?

— Tibère ! Je m’appelle Tibère !

— Oui mon chéri, tu as raison !

— Papa, il va mourir ?

— Mais non ! Bien sûr que non !

— Mais il a perdu beaucoup de sang.

— Oui, je sais, c’est impressionnant. Mais, c’était une blessure superficielle.

— Superficielle ?

— Oui, légère. Pas dangereuse.

— Et pourquoi tu as voulu le tuer ?

— Je n’ai pas voulu…

— Il t’a fait du mal ?

— Non ! En fait, oui, en quelque sorte… Mais ce sont des histoires de grands. Les enfants n’ont rien à voir là-dedans. Ça n’est pas à cause de vous. Vous n’y êtes pour rien.

— Il a embrassé une autre fille ?

Que répondre ? Devant mon silence, il propose :

— Un garçon ?

Né en 2030 ! Pas à dire, ils sont ouverts !

— Je te répète, ça ne regarde pas les enfants. Dis-moi… Tibère, papa a-t-il des fois été très câlin avec toi ? Trop câlin ?

Il ne répond pas et se renfrogne. Mauvaise approche…

— Oublie ce que je viens de dire, mon chéri. Bonne nuit. Maman t’aime.

Il se retourne du côté du mur et passe son bras sur sa tête. Message reçu ! j’éteins et disparais. Arrivé en bas, je me sers un double Martini-Vodka et en bois la moitié, sans glace, ni shaker, ni cuillère. La moitié d’un double, c’est quoi ? Je programme une playlist pop rock année 10 sur mon pad le temps de ranger la cuisine.

Vingt minutes, deux Martini-Vodka et quelques sanglots de rage plus tard, mission accomplie.

 


 

à suivre…

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