IN MEMORIAM, thriller

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Bonne lecture,

Pierre F.

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IN MEMORIAM

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Mardi 16 septembre.                Le cadeau

Mes mains sont fébriles. Mes doigts nerveux. Ils viennent de quitter la fourrure soyeuse de Printemps pour se saisir de l’enveloppe mystère. Je la tourne et la retourne. Mon cœur s’emballe. Je sais que Léonard a le chic pour les cadeaux chocs. L’enveloppe est épaisse, couleur crème et rien sur sa surface unie ne permet de deviner sa provenance ni ce qu’elle contient. Un dernier regard vers mon Léo qui me regarde en coin, l’œil gourmand. Il attend le prix de sa surprise. Il savoure à l’avance ma joie. Printemps saute avec souplesse de mes genoux, en bon félin, vexé d’être délaissé pour un peu de papier. J’ouvre enfin l’enveloppe et extirpe un carton épais, gaufré, élégant. Une seule face est imprimée. Je lis. Et relis. Tout en bas « De la part de … » et à côté, d’une belle écriture manuscrite, appliquée, « Léonard Prescott pour sa femme chérie, sa petite étoile, Alice ». Ça, je le comprends. Mais je ne suis pas sûre de bien saisir le reste. Regard vers mon homme. Il est dans l’expectative. Une troisième lecture. Mais de quoi ça parle ? « …invite à un voyage secret, intime, au cœur des souvenirs et du vécu de l’être aimé. Vous vivrez une véritable plongée dans sa mémoire, vous verrez et entendrez tout, vous ressentirez de façon absolue ce qu’il a vécu. Tout est restitué, les lieux, les personnes, les paroles échangées, les sensations… » Mais encore ? « …opéré une sélection des souvenirs et des événements les plus importants, les plus forts. Ces moments, il vous offre de les vivre à votre tour ! » Un logo : In Memoriam. Une adresse et des précisions : « …la carte-cadeau à l’accueil après avoir pris rendez-vous. Une seule séance de deux heures est nécessaire. » ; « …pas d’anesthésie, pas d’ingestion d’un quelconque produit. Une simple électrode basée sur la techno Nanosmart© délicatement introduite au cœur de votre hippocampe, sans aucun danger. »

Je me tourne vers Léo, l’air un peu hagard. « Je suis désolée darling, je ne suis pas sûre de bien comprendre. » Il a retrouvé son sourire et son œil coquin. Il m’explique qu’il m’offre la possibilité de vivre, comme si j’y étais, certains de ses souvenirs qu’il aura lui-même sélectionnés. Il s’emballe. Ses meilleurs souvenirs. Par exemple : ses copains d’école, sa première régate, son premier diplôme d’Archi, son premier flirt (aïe ! Là je ne suis pas sûre !), notre rencontre (merci ! Je m’en souviens très bien toute seule), son match de boxe contre B. King. D’accord, mais ça veut dire quoi, « comme si j’y étais ? » « Eh bien, comme si tu y étais. » Il se lance alors dans une longue explication truffée de jargon nanotech et de termes de physio-anat. « C’est extraordinaire, Ils sont capables de capter et d’enregistrer des souvenirs précis et complets. De les designer, de les mettre en forme et de te les restituer. Bon, ça coûte une blinde, mais c’est normal, c’est tout neuf. C’est le top ! » Mon amour, mon tendre. Qu’il est mignon. Il veut me mettre dans sa tête. Je lui prends les mains et l’embrasse à pleine bouche. Hou là ! Il m’enlève dans ses bras et m’emporte vers la chambre en riant…


Debout au milieu de la cabine aux vitres fumées, je reste perplexe devant le panneau de contrôle de notre nouveau SPA. Alors, comment ça marche déjà ? Je regrette l’ancien aves ses huit boutons et ses menus basiques. Celui-ci se veut « intuitif et prospectif » m’a dit Léo. « Prospectif ! Sans blague ? » lui ai-je répondu, « Comment un SPA peut-il être prospectif ? » Il a rigolé, m’a embrasée et chuchoté dans l’oreille « Ma petite dinde chérie ! Tu seras toujours ma Zazou préférée ». Ça, c’est quand il veut me montrer sa supériorité intellectuelle (onze années d’études, cinq diplômes…) À croire qu’il fait un petit complexe d’infériorité, mon canard ! Son ego se froisse facilement. Bon revenons à notre douche de l’an trois-mille ! Power, ok. Presets, ok. « Your mood ? » My mood ? Fatiguée, mais heureuse ! Y’a pas ! « Sleepy », oui, ça, c’est bien. Va pour « Sleepy » ! Ok. Ok. Je valide. Durée : huit minutes ! C’est parti !

Sous les jets presque brûlants, je repense à son étrange cadeau d’anniversaire. Quelle drôle d’idée mon Léo, mon rayon de soleil !  Je ne sais pas si je vais accepter. En même temps, je suis sûre de le vexer si je refuse. Waw ! C’est dingue ces jets qui remontent des pieds aux épaules ! C’est sûr que ça réveille… Il le prendrait mal, c’est certain. Mais il peut aussi comprendre que ça me fasse peur. Hé ! Ça chatouille ! Je ne vais pas tenir ! Ouf, ça s’arrête. Hum ! Oui, ça, c’est bon… Oui, le dos, les épaules… Vive le prospectif l Et à quel moment je me savonne ? Bon, il faut qu’on en reparle tous les deux, mon Prince et moi.  C’est vrai, s’il m’aime, il peut comprendre que je n’ai pas envie de rentrer dans sa tête ! Encore cinq minutes… Ce n’est pas si mal le prospectif !

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Mardi 30 septembre.                Souvenirs, souvenirs

Il aura fallu d’âpres discussions, beaucoup d’arguments et de câlins avant de me laisser convaincre. Au bout du compte, je cède, même si je trouve toujours l’idée saugrenue. Je le connais bien mon Léo. Qu’ai-je besoin de revivre ses souvenirs ? Mais il se fait si pressant. Je n’aime pas le décevoir. Et là, visiblement, un refus le vexerait profondément. Intimement. Je me retrouve donc dans cette boutique très chic, tendance, épurée et glacée. Tout est blanc et luminescent. Aucun angle droit, mais des lignes de fuite, des élancements immobiles que croisent des jaillissements mobiliers. La lumière est partout et vient de nulle part. C’est impressionnant et glaçant à la fois. Beau et inquiétant. Derrière le deck qui ponctue le large hall d’accueil, virgule et suspension à la fois, un hôte et une hôtesse impeccables, plastiques. Souriants et pétillants, ils me reçoivent avec bienveillance. Masquant mon malaise, je leur tends le carton. Le garçon le prend délicatement, et après un rapide coup d’œil sur l’objet et sans se départir de son sourire parfait me rassure :

– Soyez la bienvenue chez In Memoriam, Mme Prescott. Nous sommes ravis de vous accueillir. Nous vous attendions. Tout est prêt pour vous faire vivre un moment extraordinaire. Annabelle va vous servir de guide.

Il a à peine terminé sa phrase qu’une jeune amazone en combinaison et jupette blanches, caracolant dans des petits bottillons blancs, surgit comme par magie du mur de droite. Pas moins souriante ni moins bien coiffée, elle me tend une main fraîche et douce, élégante. Tout ici transpire la perfection. À tel point que je me sens pataude et médiocre, malgré mes fringues de marque et mon maquillage soigné. Je réponds à son invitation de la suivre en lui emboîtant le pas qu’elle a virevoltant. Nous nous engageons dans un couloir de pure clarté, sans un seul angle droit, sans aucune surface parallèle. « Une idéalisation systématique, surestimation de l’existant, véritable bombardement spéculatif qui, avec les charges conceptuelles et idéologiques rétroactives, investit même ce qu’il y a de plus anodin » a sans doute dû argumenter son concepteur et architecte. Un autre Léo, beau parleur et jargonneux. Ou quelque chose du genre. Malgré tout, l’effet est saisissant. Cet espace me désoriente, me transporte. Je perds pied avec la réalité, aspirée par le courant d’air créé par ma tourbillonnante hôtesse. J’ai l’impression d’être Alice galopant derrière son lapin. Tout est translucide et vibrant de lumière, les ouvertures se devinent à peine ; j’ai des visions fugitives de salles, de corridors, de recoins, aussitôt aperçus, aussitôt disparus. Personne dans cet espace pour troubler notre fulgurante avancée. Celle-ci s’achève brutalement dans une petite pièce à l’atmosphère ouatée qui tranche avec la clarté vives des espaces précédents. Une paroi glisse et clôt l’ouverture par laquelle nous sommes passées. Le volume est réduit. Au milieu trône un objet massif et surprenant, croisement improbable d’un canapé baroque et d’un fauteuil dentaire. Confort arty et technologie de pointe ont présidé à sa réalisation. À quelques mètres se dresse une console énigmatique. J’aperçois des écrans et plusieurs holosphères. Sans que je m’en rende vraiment compte, la jeune femme m’a pris délicatement des mains mon sac et ma veste que je tenais repliée sur mon bras. Tout en les faisant disparaître comme par enchantement, elle me donne quelques explications :

 » Vous n’avez rien à faire à part vous détendre. Juste vous laisser aller. La sonde est si minuscule que vous ne sentirez rien. Votre médecin que nous avons contacté avec votre accord, nous a transmis les informations médicales dont nous avions besoin. Rien ne s’oppose à notre séance de ce jour. Tout est parfait. Vous allez ressentir une douce somnolence et un léger sentiment de dédoublement. C’est normal. Ne tentez pas de lutter. Je contrôlerai en permanence vos paramètres biologiques et psychiques pour m’assurer que vous vivez bien l’expérience. Les séquences que notre ingénieur en épistéménognôse (épisté quoi ?) a recréées à partir des souvenirs enfouis dans la mémoire de votre mari, bien qu’assez courtes, sont fidèles aux mnémés originaux. Tous vos sens pourront être sollicités : la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et, quand cela est nécessaire, le goût. Tous ces épisodes de la vie de votre mari ont été minutieusement sélectionnés d’après ses indications. C’est lui et lui seul qui a choisi les souvenirs qu’il vous fait partager. Notre mem-designer s’est contenté de les rendre compréhensibles et appréhendables pour un tiers. Et ce tiers, c’est vous. Vous allez revivre dix-huit de ces séquences. Chaque séquence dure entre vingt secondes et une minute. Ils sont séparés par des pauses d’une vingtaine de secondes. Cela vous laisse le temps de les engranger dans votre mémoire immédiate et de les faire vôtres. Ne cherchez pas à les analyser immédiatement. Contentez-vous de les accepter, de les intégrer. Vous aurez ensuite tout loisir de les réactiver au calme. Ce seront des souvenirs particulièrement stables et détaillés. Vous pourrez ensuite les revivre en compagnie de votre époux et l’interroger à l’envi… « 

Je l’écoute fascinée. Cela est donc bien réel. Quelle étrange affaire ! je vais vraiment revivre des souvenirs de mon Léo… Tout en me parlant, elle me tend un verre empli d’un liquide aux reflets émeraudes. J’avale d’un trait la potion magique ! Un goût mentholé envahit ma bouche et mes narines mais se dissipe rapidement. Elle continue sa leçon, avec aisance et amabilité alors qu’elle m’installe dans l’étrange fauteuil. Pas de sangles. Tant mieux. Juste un repose-tête tarabiscoté. Sur ses directives, j’inspire à fond, expire, adopte une respiration proche de celle du bébé qui s’endort. Je me détends. Sa voix douce m’enveloppe. Je me sens bien. Mon pouls s’est calmé.

– Très bien ! Vous n’avez pas de questions ?…

Elle laisse passer quelques secondes puis comme je n’ai rien à lui demander, elle reprend :

– Bien, je vais introduire la sonde. Je vous l’ai dit, elle est extrêmement fine (quelques nano de diamètre). C’est indolore et à peine perceptible.

Un temps et en effet, un léger picotement à la base de la nuque m’apprend qu’elle vient de me « connecter ».

– Ne bougez plus, ou alors tout doucement. Si vous ressentez la moindre gêne, la moindre inquiétude, pressez cette poire.

L’objet pèse peu, il est léger et doux. Pendant qu’elle me donne les dernières indications, je pense à Léo. Mon homme. Mon tendre époux. « J’arrive, j’entre dans ta tête mon amour ! » j’entends les pas légers de mon hôtesse se diriger vers la console. Une légère appréhension m’envahit. Je voudrais lui demander comment je vais savoir quand la séance sera terminée. J’ai à peine le temps de formuler ma question qu’un voile épais s’abat sur moi. Je sombre dans le néant.

Mon cœur bat avec obstination et rythme ce monde étrange fait de silence et d’obscurité. Une obscurité palpable. Je tombe ou plutôt je plane dans le vide. J’ai quitté mon corps. C’est enivrant. Le temps se distord. À peine émergent-elles que mes pensées s’évaporent. Je flotte de longues secondes, suspendue dans ce non-espace. Puis, très loin de moi, une lueur falote scintille faiblement.

LUMIERE

Elle se rapproche rapidement accompagnée de petits bruits. En fait de petits bruits, ce sont des cris d’enfants qui recouvrent partiellement d’autres voix, des voix chaudes, des voix de grandes personnes. La lumière m’entoure de toutes parts à présent. Et l’image se forme, dans toutes les dimensions, très proche de la vision naturelle. Familière mais pourtant étrange, comme décalée. Autour de moi, des enfants qui s’agitent et courent, rient, glapissent. Des garçons, des filles. Ils ont ma taille. Non, c’est moi qui ai une taille d’enfant ! Les grands sont autour de nous, l’air réjoui mais leur calme contraste terriblement avec l’agitation fébrile qui nous habite, nous les petits. Je sens sur ma joue une chaleur forte. C’est un feu de cheminée magnifique. Une odeur de fumée l’accompagne. Mais aussi une odeur végétale. Une odeur de pinède. Des lumières clignotantes. Le sapin ne doit pas être loin. Oui, il est là. Je viens de tourner la tête et il est juste là. Un immense sapin qui brille de mille feux, chargés de lourdes guirlandes et de boules scintillantes. À ses pieds, les cadeaux ! Des dizaines de cadeaux ! Des petits, des gros, et surtout, écrasant tous les autres par sa taille, les dominant, un énorme paquet rouge, aux rubans noirs. La distribution commence. Une main se glisse dans la mienne et me guide vers le sapin.

– Viens mon Léonard ! Tiens, c’est pour toi ! me glisse une voix de femme, douce et chaude, tendue par l’émotion.

Et je suis accompagnée vers LE cadeau, le rouge, le gros ! La femme (je reconnais le visage de la mère de Léo et à ses côtés celui de son père) m’aide à sortir le paquet qui surplombe la mer de boîtes brillantes. Je m’entends pousser des petits cris. Mes petites mains maladroites tentent de déchirer le papier rouge qui résiste obstinément. Celles de mes parents se joignent aux miennes. Et « Oh ! Oui ! Oui ! Oh oui ! », c’est un vélo qui apparaît. Il est immense. Il est bleu électrique. Il brille. Tout brille. Les chromes, la sonnette, les leviers de vitesse, il y a même un compteur ! Je saute sur place. Je virevolte, je bats des mains. Tout tourne devant mes yeux, tourne, tourne. Dans ce tourbillon, des images se figent par moments : le vélo, « ma » mère, « mon » père, le sapin… D’autres glissent, se mêlent, m’éclaboussent : les lumières, les enfants qui déchirent les papiers, jouent et crient, les grands… Le visage de mes parents se rapprochent. Je les sens m’immobiliser, me prendre dans leurs bras. Un premier baiser, puis un autre.

– Pour toi mon chéri !

– Joyeux Noël, Léo !

NOIR

SILENCE

Je suis soufflée. J’y étais vraiment. Je sentais tout, l’air, la chaleur du feu, les odeurs. C’était tellement immersif qu’il me faut plusieurs secondes pour réaliser que cette expérience ne m’appartenait pas. Que je viens de vivre, vraiment, totalement, un souvenir de Léo. Tout y était. Tous mes sens stimulés. J’ai même ressenti de l’excitation. J’étais un enfant le soir de Noël. Non, j’étais Léo lors de son plus beau Noël ! Mon amour, c’est incroyable ! Je suis…

LUMIERE

Une lumière si brutale ! La chaleur. L’odeur du chaud. La clarté est si forte. J’aimerais m’en protéger. Des cris et des bruits ouatés. La douleur dans mes yeux s’apaise peu à peu. Il fait très chaud. Je prends conscience de mon environnement : je suis sur une plage en plein soleil. Une plage immense. La mer roule de longues vagues au loin. Dans l’air se mêlent l’odeur cuivrée du sable chaud et le goût salé des embruns. Les jeux des enfants, quelques mouettes. J’ai les yeux posés sur un grand circuit creusé et dessiné dans le sable. Ma main dirige un petit cycliste au maillot rouge au milieu des autres concurrents, jusqu’à une bille de verre, une « agate » jaune. Une fois que mon bonhomme à vélo l’a rejointe, je la récupère et la garde serrée dans mon poing d’enfant.

–  À moi ! C’est à moi ! s’exclame une voix de fille à ma gauche.

–  Non ! C’est mon tour ! lui répond une voix de garçon à ma droite d’une voix plus assurée. Presque grondante.

Il doit avoir raison, elle ne répond rien. Je continue de fixer les coureurs que la main du garçon vient rejoindre. Elle dépose une bille verte et d’une forte pichenette l’expédie le long du circuit. Le coup est trop fort. La petite sphère sort de la route et finit sa course contre un bout de varech séché, échoué là lors de la dernière marée.

–  Sorti ! Sorti ! nous exclamons-nous en cœur, la petite fille et moi (ma voix est à peine plus grave que la sienne).

–  Merde, ça fout les gnokes ! dit le garçon.

–  T’as pas le droit de dire des vilains mots ! Je vais le dire à ton papa ! le reprend-elle.

Je la regarde. Elle a des grands yeux verts, un petit nez en trompette et une bouche pincée en une grimace de reproche. Puis je me retourne vers le garçon. Il est plus grand qu’elle. Des cheveux roux en broussaille. L’air matois et renfrogné.

–  Jenny a raison ! On va le dire que tu dis des gros mots. Et puis que tu triches ! Et en plus, je vais le dire à ta mère que la dernière…

Aïe ! Je ressens l’explosion fulgurante sur ma joue avant même de réaliser que le bolide qui vient de me foncer dessus est le poing de mon camarade de jeu. Sous le choc, ma tête part en arrière et je m’écroule sur le sable. Le ciel et quelques nuages au-dessus de moi. J’entends vaguement mon agresseur râler sans comprendre ce qu’il grommelle. Je suis sonné. Visiblement, il s’éloigne. Je reste ainsi, les yeux dans le bleu. Ma vision se trouble. Des larmes chaudes ne tardent pas à glisser le long de mes joues.

–  Léo, ça va ?… Léo.

Le visage vient masquer le ciel. Pa contraste, il m’apparaît tout sombre. Ses yeux sont si près. Je sens son souffle sur ma joue meurtrie, puis ses lèvres sur les miennes, timides. Elle a fermé les yeux. Ma main glisse sur le sable chaud et rencontre son poignet. Je le saisis doucement. Elle s’est redressée et me regarde. Je vois des paillettes dorées au fond des iris verts d’eau. Puis, elle penche à nouveau sa tête vers moi qui n’ai pas bougé. Je suis dans l’attente du baiser…

–  Les enfants ! Le goûter ! Allez ! Venez !

Une voix de maman bientôt rejointe par une autre. Le visage de Jenny a disparu. Je reste étendu sous le ciel parfait. Une mouette le traverse en criant. À moins que ce ne soit un goéland.

Doucement le ciel s’obscurcit. Se brouille. Se dilue.

NOIR

Plusieurs secondes avant que je reprenne mes esprits. C’est fou ! Je viens de vivre son premier baiser. C’est comment dire… troublant. Gênant et excitant à la fois. C’est aussi très émouvant. Mon Léo à moi. Mon homme, mon mari, mon bel architecte, mon « businessman » comme je l’appelle pour l’agacer. Il a eu envie que je revive ce moment. Je prends cela pour une preuve d’amour. Je l’aime. Malgré tout, ce trouble demeure. Est-ce vraiment très…

LUMIERE

Moins violente, mais aussi soudaine. Un fort bruit d’eau. Une chute d’eau ? Un torrent ? Tout est encore flou et un peu opaque. Peu à peu les contours se précisent. Avec eux une odeur forte de… merde et de pourriture ! D’égouts ! Oui ce sont des égouts, je suis dans les égouts ! Beurk ! L’odeur est forte, pénible. Moi qui ai le nez si sensible. Quel bruit ! J’entends à peine mes pas et ceux, pourtant plus lourds, d’un compagnon derrière moi. Le vacarme de l’eau qui s’engouffre à une trentaine de mètres devant moi est impressionnant. Je distingue mieux à présent. Nous marchons, mon mystérieux suiveur et moi sur un trottoir bordé par un mur beigeâtre côté droit et par de l’eau limoneuse à gauche. Un mur de la même teinte maussade mais sans trottoir fait le pendant du nôtre, de l’autre côté de cette rivière souterraine. Le peu de lumière est apporté par des ampoules à filament, faiblardes, chichement réparties le long du mur. Partout, des tuyaux, des câbles, des tubes, des ferrailles. Sur les murs et au plafond, assez bas d’ailleurs. L’odeur, la lumière glauque, ce trottoir étroit… tout m’oppresse. Ce bruit d’eau m’angoisse. Pourtant, c’est d’un pas assuré que je m’avance vers le torrent. L’eau boueuse tombe dans ce que j’imagine être un puits. Le couloir débouche en effet sur une petite salle ronde. Un cul de sac.

– Waouh ! Quel bruit ! C’est dingue !

C’est ce que hurle le garçon qui me suit. Pour ce que j’en entends, c’est un ado, en pleine mue.

– Ouais, c’est dingue ! Ça tue les oreilles. Je crois qu’on est arrivé au bout. On ne pourra pas aller plus loin.

Là c’est moi. Enfin Léo. Je n’ai pas de mal à le reconnaître car si cette voix est adolescente, elle a déjà toute sa force, son autorité, son calme. Encore une dizaine de pas et je me retrouve au bord d’une béance dans laquelle s’engouffrent les eaux sales que nous suivions. Le trou est énorme, il occupe la quasi-totalité de la salle ronde. Le flux est aspiré par le vide, générant un tourbillon impressionnant. Les eaux en tombant collent à la paroi, créant une dépression. L’œil du cyclone. Le vacarme est oppressant. Il vient des profondeurs obscures. Je sens contre le haut de mes cuisses un garde-fou solide et rassurant. Ma respiration (notre respiration ?) s’est accélérée. Mon artère cogne fort dans mon cou. Un nœud se serre dans mon ventre. L’œil du tourbillon est hypnotisant. D’ailleurs, le regard de Léo n’en décolle pas.

– On n’a pas intérêt à tomber là-dedans ! s’exclame mon camarade à ma droite.

– Oh non ! c’est sûr ! réponds la voix de Léo. Ça doit être le collecteur.

– Le collecteur ?

– Oui

Mon regard quitte enfin le vortex et se lève vers le mur opposé. Pas tout-à-fait en face s’ouvre une petite niche ou ce qui pourrait être un passage très étroit. Une lumière blanche en sort. Elle apparaît décalée dans notre univers jaunâtre et sombre, incongrue.

– Regarde, on voit le jour en face ! dit Léo.

– Ouais, c’est le soleil !

– On devrait pouvoir passer, non ?

– T’es dingue !

Nous sommes obligés de crier pour nous faire entendre. Pour nous entendre nous-même déjà ! Sous la niche, il n’y a pas de trottoir, pas de chemin. Seule, une étroite corniche sépare le mur de l’énorme boyau et de ses grondements. Pour atteindre ce mystérieux passage, il faut enjamber le garde-fou et circuler sur la corniche minuscule. L’ouverture est située à un petit mètre du sol.

– On y va ? interroge la voix juvénile de mon aimé.

– Non ! Tu délires, c’est trop chaud !

– Mais si, t’inquiètes. Y’a qu’à se coller à la paroi et avancer tout cool !

– Ok, mais c’est toi en premier. Moi, je te suis…

– Yes Alex ! Suis-moi.

Et horreur ! j’enjambe la barrière métallique et pose mon pied gauche sur l’étroit rebord, le droit restant sur un sol plus fiable. Ma main gauche se place au-dessus du pied et saisit un semblant de prise dans le béton froid et humide. Mon visage se plaque contre la paroi. Une odeur de champignons envahit mes narines pendant que je cherche une autre prise pour ma main droite. Mes doigts accrochent une petite anfractuosité. Mon pied droit rejoint le gauche sur la corniche. Mon front est trempé. Le cœur de Léo cogne fort. Déplacement de la main gauche. Une prise. Le pied gauche glisse en faisant rouler des petits gravats. La main droite. Prise. Le pied droit. La même opération se répète, encore, et encore. Le temps s’étire… Pied droit. Arrêt. J’ai dû avancer d’au moins cinq mètres. La respiration de Léo est courte, sèche. Le bruit de chute d’eau envahit l’esprit et recouvre toute pensée. Coup d’oeil en arrière. Alex suit, lentement. Il a à peine progressé d’un mètre cinquante. Son visage est figé. Ses yeux affolés fixent par-dessus son épaule le vortex infatigable.

– Regarde pas en bas, Alex ! Regarde-moi ou regarde le mur !

Difficile de savoir ce qu’il a entendu dans ce vacarme mais il me fixe, et sans cligner des yeux reprend sa progression laborieuse. Regard à gauche, le passage est devant, à quelques mètres. Main gauche. Prise. Pied gauche qui glisse, rasant le mur. Main droite qui tâtonne. Rien. Le mur est lisse. Léo cherche plus haut, plus bas. Rien. Plus près du corps. Ah ! Un petit relief. Les doigts se cramponnent. Pied droit qui balaie la corniche. Un soudain courant d’air sur la nuque. La niche n’est plus très loin. Regard sur Alex. J’en ai assez. J’aimerais sortir de là. J’ai peur. Cette eau qui tourbillonne à mes pieds. Ce bruit assourdissant. Cette progression si lente. J’en ai marre Léo ! Finissons-en ! C’est ce qu’il fait. Après un rapide regard sur Alex et ses yeux de gazelle apeurée, Léo a repris et avant que je ne l’aie vraiment réalisé, je sens sous mes doigts le rebord du passage en même temps que me frappe un rayon de soleil. Je lève le genou gauche et le place entre mes mains sur le rebord. Je prends appui dessus et monte. Tout mon corps suit. Éblouie, mais soulagée, je me retourne et m’assois à l’entrée du passage, les pieds ballants au-dessus de la gueule insatiable du puits et de son tourbillon d’eaux boueuses. A gauche, Alex arrive, peu à peu. Son visage ruisselle. Le mien aussi !

– Allez mon gars ! Tu y es presque !

– … peux plus ! … vie… retourner…

– Et non mec ! Pas maintenant ! Crie encore plus fort Léo qui se penche vers Alex et lui tend les bras.

Alex avance encore… Plus qu’un mètre. Je vois dans son regard qu’il va faire un geste désespéré, une folie.

– Non ! crie Léo qui a compris en même temps que moi.

Alex se jette vers moi, le bras en avant, la bouche grande ouverte sur un cri qui se mêle au mien. Il commence à partir vers le bas. Mais je sens son bras sous mes doigts. Je le serre fort des deux mains. Un choc ! C’est son corps qui vient frapper la paroi sous moi. Son poids m’entraîne vers l’avant, vers le tourbillon vorace ! Je me cambre violemment et projette tout mon corps en arrière. Du coin de l’œil, j’entrevois une barre verticale, une main courante. Ma main droite lâche le bras d’Alex et saisit le métal froid. Je glisse vers l’ouverture, mes pieds s’enroulent autour du buste d’Alex qui est encore dans le vide. Mes fesses passent par-dessus bord, je pivote sur le côté et très vite une violente secousse dans tout le bras droit me fait comprendre que nos deux corps sont suspendus au barreau. Ça tire très fort dans ma main. Mais je tiens. Le souffle coupé, tout mon corps en tension. Mon bras droit semble vouloir se détacher, à moins que ce ne soit mes doigts que le fer rond va trancher. Mon bras gauche aussi est soumis à rude épreuve. Alex a réussi à saisir mon poignet. Notre prise mutuelle est forte. Mes jambes le ceinturent. Je ne peux voir que le bras et le sommet de son crâne, allongé comme je suis. Il tire par à-coups de plus en plus violent. Je l’imagine dans la gueule hurlante de la bête, les jambes prises dans le flux, se débattant, se cambrant, me suppliant. Malgré le hurlement de l’eau, tout semble figé. Le bras déchiré, la main crispée douloureusement dans une prise que je ne peux que tenir ou lâcher, en aucun cas soulager… que puis-je faire ? Tenir ? Combien de temps ? Et ensuite ? Le lâcher ou partir avec lui dans le tourbillon et espérer une issue miraculeuse ? Je ne supporterai pas l’immersion, j’ai horreur de l’eau. Mon cœur s’affole, surclassant les battements de celui de Léo. Je panique, impuissante, prisonnière de Léo. Mon sang bat sauvagement dans mon cou dans le même temps que je ressens les tensions dans tous les muscles de mon mari. Sensations en surimpression. Mon angoisse qui monte comme seule compagne. Soudain, tout mon corps se mobilise et je ramène violemment mon bras gauche et mes jambes vers le haut. Ça marche ! Alex m’atterrit dessus. Je peux enfin lâcher la barre. Nous sommes dans les bras l’un de l’autre, essoufflés, en nage. Aussitôt, une crise de larmes et de rire nous saisit. Je secoue Alex qui de son côté me boxe en riant aux éclats.

– Vingt dieux ! Léo ! J’ai cru mourir ! Tes idées à la noix, la prochaine fois, tu les gardes ! Bordel de bordel !

– Yes man ! Je te l’avais dit ! Tout cool !

– T’es trop con !

Et il éclate de rire. Un temps. Nous reprenons notre souffle. Et, ensemble, tournons la tête vers l’autre côté du passage, vers la clarté aveuglante du soleil.

BLANC. NOIR.

Gros soupir. Suis toute retournée. Éreintée. Tout mon corps vibre encore de cette insoutenable tension. Léo chéri ! Tu aurais pu penser à moi ! Pourquoi choisir un souvenir avec de l’eau ? De l’eau sale, monstrueuse ! Je déglutis et ressens alors la grosse boule dans la gorge qui s’y est formée. Je comprends mon amour que tu aies voulu me faire partager ce souvenir. Ce n’est pas tous les jours qu’on sauve un ami de la bouche de l’enfer ! Mais moi, ça m’a rendue toute stressée, triste (j’ai envie de pleurer). Pardon mon Léo ! Je ne suis pas à la hauteur… Je devrais te remercier de m’offrir ces moments si forts, et moi, à la place, je me…

LUMIERE DOUCE.

Un parfum de lavande, des draps frais et secs sous mes doigts. Je suis assise au bord d’un grand lit ; la chambre est habillée de clair-obscur ; les murs blanchis à la chaux. Des cigales derrière les volets mi-clos, des pins qui jouent dans le vent et les reflets chauds de bois précieux du bureau, de l’armoire, de la commode et du lit. Je connais cette chambre, c’est celle de Mamette, la mère de Léo. Paix à son âme, la Sainte femme… Dans ma main, une main. Celle de Mamette je suppose -j’ai les yeux mi-clos fixés sur le mur-. La main est à peine chaude, sèche, la peau un peu molle, décharnée. Je la devine d’une teinte olivâtre, un peu huileuse. Je rouvre les yeux et pose un regard sur la forme allongée. Elle est toute menue. Le visage est mangé par les mèches ternes étalées sur l’oreiller blanc. La Vouivre. Oh ! Comment puis-je penser à la Vouivre, cette créature du Diable, en voyant Mamette. Si tendre Mamette ! A ma défense, elle a un air si… terrible ! Une sorcière ! Oh ! Alice ! Tais-toi, pauvre fille ! Comment peux-tu dire ça ! Pardon Mamette !

– Lis encore, mon fils.

Elle a parlé dans un souffle. Un soupir, si ténu. J’ouvre pleinement les yeux sur le livre que je tiens dans les mains.

– Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné. Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; ils saisiront des serpents ; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades, seront… seront guéris.

Léo vient de s’étrangler. Je comprends. Lui qui a suivi avec tant d’attention, de dévouement, de… ferveur ! la longue maladie de Mamette. Lui qui l’a entouré de toute son affection. Qui a délaissé pour être à ses côtés chaque jour son métier, sa femme, ses enfants. De si longues semaines. Ah ! ses frères et sœurs peuvent bien lui en vouloir maintenant ! C’est facile ! Oui, elle lui a laissé la plus belle part ! Oui, elle l’a nettement privilégié ! Mais ils étaient où tous, pendant sa longue agonie ? Qui a porté l’eau fraîche aux lèvres sèches ? Qui a écouté, nuit après nuit, le souffle rauque ? Moi, j’y étais, à ses côtés. Certes pas aussi souvent, mais je venais le rejoindre dès que je le pouvais. Et, ensemble, nous veillions sur Mamette. Ah ! Ils peuvent bien râler, chuchoter entre eux, cancaner, nous maudire… Nous sommes irréprochables ! D’ailleurs…

– Léo, mon fils… Je t’en prie. Lis !

La voix est si faible qu’il m’a fallu me pencher pour saisir les quelques mots. Je prends une longue inspiration. Donne une petite pression à la main si frêle qui réagit faiblement. Un petit raclement de gorge.

– Le Seigneur, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel, et il s’assit à la droite de Dieu. Et ils s’en allèrent prêcher partout. Le Seigneur travaillait avec eux, et confirmait la parole par…

Un soubresaut vient de nous interrompre. La petite main s’est raidie d’un coup. Le petit corps s’est arqué, soulevant l’édredon marine. Je relève la tête et suis frappée par ceux de Mamette grand ouverts. Une expression de surprise, à la limite de la peur. Rien ne bouge pendant quelques secondes. Puis ses yeux partent à droite, à gauche et me fixent presque. Et dans ce presque je comprends qu’ils ne voient plus, qu’ils ont cessé de voir. Un petit courant d’air tiède vient balayer un voilage et caresser mon visage. Les yeux de Mamette n’ont pas bougé.

– Maman ? Maman ? C’est moi, Léo. Maman ? Ça va, maman ?

Mamette garde son masque de stupeur. Sans ciller. Alors, sans la quitter des yeux, je dépose la Bible sur le couvre-lit et avec une infinie lenteur, mes doigts frôlent la joue de la pauvre femme. Après un instant de suspension, ils viennent clore délicatement ses papières. Des larmes coulent sur mes joues. Un sanglot. Un autre et un autre encore. Davantage de larmes, brûlantes. Une longue plainte s’exprime d’entre mes côtes. L’air est chaud. Dehors, un pigeon roucoule.

NOIR.

Oh, Léo ! Je suis bouleversée ! Je pleure. Je, Alice, pleure. Avec mes larmes à moi, pas les tiennes, Léo ! J’ai une boule dans la gorge. Je flotte dans le noir profond, total. Seule avec ma peine. Notre peine.  Léo darling, je suis si triste. Partager avec toi ce…

LUMIERE FORTE.

BAM !… BAM ! Aïe ! Ça fait mal ! J’ai pris deux coups de suite en pleine poire ! Ma tête résonne, mon nez irradie de douleur ! Des cris autour de moi. Ce sont des dizaines de voix qui vocifèrent. Toutes en même temps. Je vacille. Je relève la tête malgré la douleur. Je vois des gants de boxe, rouges, et un poing. Qui m’arrive en pleine figure ! BAM ! Sur la bouche !  Des étoiles. Le goût du sang. La tête me tourne. Les hurlements. Les yeux clos, je me sens partir en avant. La foule crie encore. Je distingue « Lé-o ! Lé-o ! » et un autre nom (« Doug » ?), tous deux scandés sans fin. Je rouvre les yeux à temps pour esquiver un nouveau coup de poing. Le visage de mon agresseur suit son bras et passe au ras du mien. Mon poing droit remonte vers son cœur (uppercut ?) BIM ! Tout mon bras vibre. Devant moi, la face congestionnée de l’arbitre. La foule : « Lé-o ! Lé-o ! », « Doug ! Doug ! » Je recule, me retourne. Tout mon corps est meurtri. C’est Insupportable. Mon œil droit. Mon nez. Ma lèvre. Le sang salé dans ma bouche, sur ma joue, dans mon cou. Mes côtes aussi. Que tout s’arrête ! Vite ! Je regarde mon adversaire. Un black. Solide. Il est légèrement plié en deux. Je respire fort. Entre les dents. Vertige. Et cette douleur ! Léo, stop !  Mais non ! Il ne m’écoute pas, s’avance. Je m’avance. Il est en face de moi. Sa garde est basse. Mon bras part. BAM ! Crochet du droit ! BAM ! Direct du gauche ! Je vois ses yeux partir en arrière, ses bras retomber. BAM ! Encore un direct ! Du droit. Le gars est debout. Immobile. Sonné. Hurlements ! Mon bras droit se contracte à nouveau pour cogner avant qu’il ne s’effondre. Un bras me retient. Maillot noir et blanc. « Bouge pas Léo ! Attends ! » Le gars tombe à terre. Un gros tas de linge qui se répand sur le ring. Comme en gros plan, je vois la tête rebondir sur le sol. « 10… 9… 8… » Tempête de cris depuis la mer sombre qui nous entoure de toutes parts. « 5… 4… » Le corps à mes pieds. Le bras de l’arbitre comme métronome « 2… 1… KO ! » La tempête se déchaîne, m’emporte. J’oublie mes blessures, la douleur s’évapore.  L’arbitre me prend le bras et le projette vers le haut. Je me laisse faire. Pas de danse, nous tournons au centre du ring. Des « hourrah ! » Des « Lé-o ! » Là, au premier rang, qui viennent de se lever d’un coup, les parents de Léo. Mika, son petit frère, tout jeune (quinze ans ?) Ils sont déchaînés. Applaudissent, lèvent le poing. Le mien est toujours en l’air. Je souris. Ma lèvre achève de se déchirer. J’ai mal, mais c’est bon !

NOIR. SILENCE.

Mon cœur tape, tape, tout affolé. La douleur s’efface et n’est plus que souvenir. Je suis vidée. Waouh ! C’est donc ça la boxe, mon Léo ? C’est dingue ! Dingue ! Je ne trouve pas de mots. Mon bien-aimé, quelle folie. Ça déménage. Je suis bluffée. Ah, la lumière revient ! Les bruits aussi.

BRUITS DE BULLE. CLARTE BLEUE.

Des bulles, sous l’eau. Partout, de l’eau. Ah non ! Pas sous l’eau Léo ! J’ai horreur de ça ! Tu le sais. De l’eau sur le visage, dans le nez. Tout mon corps est sous l’eau, au milieu d’une piscine. Mes poumons brulent. De plus en plus. Je nage à toute vitesse, rasant le fond. Le carrelage défile, flou. Je sens la panique monter. Devant, une silhouette. Un haut et un bas de maillot jaune vif.  Une fille, jeune. J’arrive tout près, par en-dessous. Je suffoque. Mes mains saisissent les chevilles et tirent un grand coup vers le bas. Les pieds de la fille s’agitent entre mes mains. Léo, non ! Je lâche ses pieds et remonte à la surface, (enfin !) en grimpant le long du corps que je propulse vers le fond. Je respire un grand coup. Ouf ! La fille (c’est une gamine !) remonte en panique, les yeux affolés, la bouche ouverte en grand, le cou tendu. Elle tousse, crache et tousse encore. Elle pivote vers moi. Regard noir et rageur ! Je ricane. Elle tente de me frapper. Je contre facilement en rigolant. Elle tousse. Visiblement, elle n’arrive pas à reprendre son souffle. Toujours de la panique (ou de la rage ?) dans ses yeux. Je prends une profonde inspiration. Non ! Non ! Non ! Pas sous l’eau, Léo ! Ma tête pique vers le fond. Je devine le corps de la gamine : petits seins, taille fine, petites fesses et des jambes qui s’agitent dans tous les sens. Au-dessus, ses bras frappent la surface. Je baigne dans un tourbillon de bruits confus, aquatiques. Je me propulse vers elle.  Mes mains tendues en avant attrapent fermement ses hanches, glissent vers le bas et crochètent sa culotte jaune. Malgré les coups de genoux, les coups de pieds, je fais rouler le maillot le long des cuisses, découvrant un triangle noir, bien net malgré la vision sous-marine. Je n’en peux plus ! Léo ! Arrête ! Remonte ! Mais non, je ne remonte pas. Ma main s’avance, décidée, vers le triangle sombre. Léo ! Non !

NOIR. SILENCE.

Merde ! Léo ! C’est quoi ça ? Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Je me sens mal ! Je manque d’air. Je réalise que je suis toujours en apnée. Mon corps est moite, suant. Mon cœur est hystérique. Léo ! Léo ! Plus de souvenirs sous l’eau, je t’en supplie ! Le visage me revient d’un coup : les yeux paniqués, la bouche désespérément ouverte. Une gamine, Léo ! Elle n’a pas treize ans ! Je flotte dans le vide, honteuse, gênée. Léo, mon bien-aimé, please…

LUMIERE VIVE. BRUIT DE VENT, FORT.

Devant mes yeux, levés haut, une grande surface, aveuglante de blancheur. Un bruit mécanique de crécelle, aigu. Un bruit de winch ! C’est une voile que je regarde.  Une grand-voile. Et par devant, un génois, tout gonflé. « Borde ! Borde ! Allez Michel au taquet ! Borde ! » C’est « ma » voix, celle de Léo. Entre mes mains la roue est dure ; elle tire fort à droite. À lofer dirait Léo. Je regarde le pont. Michel mouline le winch comme un fou. Le génois se raidit. Trois équipiers (deux garçons et une fille) engoncés dans des cirés rouges, comme nous, finissent de s’installer à bâbord, à la contre-gîte. Le vent, presque de face est fort, très froid, piquant. La gîte s’accentue. Nouveau regard sur les voiles. « C’est bon, Michel ! Steeve, reprend la GV ! Un poil ! » Steeve s’exécute. Bruit de winch à nouveau. « Stop ! » Je me retourne et regarde derrière, sur la droite. D’immenses voiles blanches et bleues nous talonnent, à à peine vingt mètres ! J’entends même les ordres secs du skipper. Plus loin, d’autres voiles. La plupart n’ont pas encore viré. Je me retourne vers l’avant. Juste à temps pour prendre un paquet d’embruns en pleine face ! Ça coupe le souffle. Mais quelques secondes plus tard, Léo s’écrie : « On les a ! On est au vent. Yihaaa ! Ils l’ont dans le baba ! Allez les gars encore une minute. Juste une minute ! » Nouveau paquet de mer. Cette fois, je détourne la tête à temps et l’eau froide s’écrase sur ma capuche. « Les bouées à cent mètres ! On est bon Léo ! » gueule un des trois équipiers. Je vois la bouée jaune et à sa gauche un canot. Le juge de ligne, sans doute. Nous filons droit sur la bouée. Un regard derrière : ils n’ont rien gagné ! La barre est dure à lofer, mais je tiens bon. Rafale ! La gîte augmente encore plus. J’appuie de tout mon corps sur la roue pour retenir le voilier. Devant, ça gueule. Plus que quelques mètres… et on passe la ligne ! J’exulte. Mon équipage aussi. Steeve me prend dans ses bras. J’en lâche la roue. Le bateau se redresse direct, face au vent. Je le retiens en criant de joie : « Yes ! Bravo les gars ! » L’image blanche, bleue, s’efface.

NOIR. SILENCE.

Étrange, j’ai encore le goût du sel sur les lèvres. Le bruit du vent dans les oreilles. Cette séquence a été très rapide. Bravo Léo ! Tu es fort. Mais brutalement, le souvenir de la piscine ressurgit et assombrit mes pensées. J’ai presque envie d’arrêter. Je me sens lasse, mal à l’aise. Pourtant, j’imagine que cette fin de régate – la Triskell Cup, si je me souviens bien, tu n’en as gagné qu’une – compte tellement pour toi, mon Léo. Tu m’offres ce souvenir avec émotion, bonheur. Et je le reçois de même, mon aimé. Mais pourquoi m’avoir imposé la piscine ? En plus, tu connais mon horreur de l’eau ! Tu sais combien d’année il m’a fallu pour que j’arrive à t’accompagner à bord ? Combien il m’en a couté ? Oui, Léo, tu le sais. J’ai admiré ta patience…

COUP DE KLAXON. LA VILLE EXTERIEUR NUIT.

Mon corps s’arque et bondit en avant et je devine la voiture frôler mon dos. Je monte sur le trottoir ; il bruine. Je reconnais Paris. Boulevard Sébasto ? Oui, gagné ! Mes pas rapides me portent vers les Halles Nouvelles et leurs flèches blanches. Je cours presque. Je jette un œil à ma montre d’un geste sec. Il me faut cligner des yeux pour me débarrasser des perles de pluie collées aux cils et voir clair. Neuf heures. « Oh oui ! A la bourre ! » marmonne Léo. J’accélère encore. À l’angle de la rue Saint-Denis je tourne à droite sans ralentir, tout le corps tendu en avant et… CHOC ! Je rentre dans quelqu’un. Je récupère mon équilibre de justesse, le souffle coupé. La femme, c’en est une, a eu moins de chance. Elle gît sur le trottoir dans une position comique. Sur le dos, les mains de chaque côté de ses cheveux châtains, les jambes repliées. Sa jupe noire – noire aussi sa veste, ses bas et ses talons – est remontée aux fesses, découvrant de jolies cuisses longues et fines. Mon regard s’y attarde, puis, me ressaisissant, j’aide la jeune femme à se… Mais ! C’est moi ! Je me vois dans les yeux de Léo ! C’est notre rencontre. Oh, Léo ! Mon amour ! J’aurais dû y penser en voyant les rues de Paris. Mais, à l’époque, je découvrais tout juste les quartiers de la capitale. J’ignorais qu’on s’était télescopés rue Saint-Denis ! Je m’aide à me relever. C’est si étrange de me regarder. Comme je suis jeune ! Malgré ma contrariété – tu parles, je suis dégoulinante d’eau sale ! – je souris. Je me vois sourire et souris à mon tour. Je me perds dans ce jeu de miroirs. De moi et de l’autre. De l’autre et de moi. « Je suis confus Mademoiselle, je regardais l’heure. Et comme je suis très en retard… » « Comme le lapin, m’entends-je répondre d’une voix étrange. Ça tombe bien, je m’appelle Alice ! » Je tends la main vers cette autre, ce moi. Je ressens le flottement chez Léo. Puis un rire. « Ah oui ! Le lapin ! Alice ! Très drôle ! » Je sers la main de… moi. « Mais je m’appelle Léonard, pas Lapin ! » Nous rions tous les deux. Je vois comme des étincelles dans mes yeux.

– Vous ne vous êtes pas fait mal ?

– Si, un peu ! Et j’ai fichu mon tailleur en l’air…

– Je suis désolé, vraiment. Je peux vous offrir un café pour me faire pardonner ?

– Vous n’êtes pas censé être en retard ?

– Ah… si ! Mais on ne rencontre pas Alice tous les jours !

– En ce cas, j’accepte ! Si ça ne vous gêne pas d’inviter une souillon. Dis-je avec un charmant sourire.

Je soupçonne la mémoire de Léo de m’avoir joliment arrangée. Je ne me suis jamais vue aussi belle !

Je (Léo) m’a pris par le bras délicatement et nous marchons de concert vers un petit café que j’aurais été bien incapable de retrouver. La suite je la connais ! Café-crème pour lui, thé bergamote pour elle. Mes études d’art. Son diplôme d’archi tout frais et son premier contrat. Ma solitude d’étudiante provinciale à peine débarquée dans la ville-lumière. Sa toute récente séparation d’avec… mince ! Comment s’appelait-elle ? Jeanne ! Nos regards qui s’entrelacent. L’excitation et l’embarras. La tension amoureuse qui monte.

Tout me revient d’un coup tandis que je (Léo) m’étudie discrètement (moi, Alice) par-dessus ma tasse de faïence blanche : des petites mèches sortent polissonnes de mon bonnet de laine noire, piqueté de gouttelettes. Sous ce bonnet, mon oreille délicate. Mes yeux verts qui brillent sous mes longs cils. Mon petit nez à peine retroussé. Ma bouche pleine. Nous sirotons nos boissons, face à face. Sous des chandeliers d’un autre âge, des reflets d’or zèbrent nos regards dans le brouhaha de velours de ce petit bistro, très parisien. Nos mains qui s’effleurent en s’égarant l’air de rien sur la nappe. Le serveur nous couve de son regard bienveillant. Une alarme dans la poche de la veste de Léo. Son rendez-vous qui s’impatiente. Mais l’image s’obscurcit…

NOIR. SILENCE.

Oh mon Léonard ! So romantic ! Comme dans les films de Garry Marshall ou de Wong Kar-Wai ! Je n’avais jamais été frappée à ce point par le côté si glamour de notre rencontre. Pourtant ce n’est pas faute de l’avoir racontée, encore et encore, à tant de monde. Oui, Léo, comme toi je chéris ce souvenir. Il est à l’image de notre vie, de notre amour : tellement beau et surprenant. Tellement parfait ! Je t’aime… infiniment. Je flotte dans le vide et je pense à toi. Que me réserves-tu encore, mon petit mari ? Mais s’il-te-plaît, plus d’eau, plus de piscine !

UNE VOIX PLEINE D’EMPHASE.

On dirait du Malraux. Ah mais oui, je vois, j’y étais. L’image arrive. C’est bien ça, c’est bien lui ! Son nom, déjà ?… John… John-Paul de Kervouac ! Monsieur le Ministre du Vivre-ensemble, de la Solidarité, de la Ville, des Champs et de je ne sais plus quoi. Écoutons-le :

– … et c’est pourquoi je suis si fier aujourd’hui d’inaugurer ce magnifique espace, promis à de grandes réussites, promis à devenir le lieu incontournable de l’essor économique et social de Périgueux-Ville-nouvelle ! Et toutes ces forces vives que je sens déjà prêtes à bondir, elles s’élanceront portées en un magnifique élan par la somptueuse et dynamique architecture de Léonard Prescott, cheville ô combien ouvrière, dans le sens noble du mot, de ce superbe et ambitieux projet d’urbanisme et que je vous demande d’applaudir vigoureusement !

Je m’avance sur la petite scène bordée de velours grenat vers le ministre. Coup d’œil furtif à la petite foule d’invités. Nombreux sont ceux qui me sourient, me font des petits gestes qui de victoire, qui d’encouragement. Sans doute son équipe. Je reconnais d’ailleurs quelques têtes : Lyze, sa lugubre secrétaire. Même quand elle sourit, elle garde un air revêche ; Ayong, son assistant (il a gardé son casque de chantier !) Il est rayonnant. Ses yeux sont encore plus bridés que d’habitude. Et puis James, Luc. Mon regard se pose sur… moi (!) Et nos enfants au premier rang. Mince, mon chapeau est de travers, quelle quiche ! Athéna et Tibère ont lâché mes mains pour applaudir leur papa. Qu’ils sont chou ! Et moi qui envoie un baiser de mes mains gantées… Je me fais un clin d’œil en retour ! Je sais combien ce moment était important pour Léo. Des mois de labeur, d’entêtement pour porter ce projet pharaonique. Pour encaisser chaque coupe budgétaire. Pour supporter les errements des fournisseurs. Le ministre me tend la main (enfin à Léo). Je la saisis et nous nous secouons le bras vigoureusement pendant… tout ça ! Il ne veut plus me lâcher. Nous regardons la petite poignée de photographes, tout sourires. Enfin il me lâche. Il a reculé pour me laisser la place derrière le pupitre. Je pose fermement mes mains de chaque côté du plateau en verre qu’il a maculé de ses gros doigts, face au micro. Je plante mon regard au cœur de l’assemblée. Encore quelques applaudissements, quelques “bravo !”et puis…

NOIR. SILENCE.

Déjà ! Je suis frustrée ; j’attendais le discours, ce discours que tu avais préparé pendant tant d’heures mon cher époux. Que je suis fier de toi. Encore et toujours. De nos enfants, si brillants. Même si Tibère peut parfois être insupportable, le coquin. Si fier de notre famille, de ta réussite. De notre réussite ! Notre amour est si fort, si complet. Je suis si heureuse d’être ta femme. Nous nous connaissons si bien…

UN HURLEMENT !

Un terrible et long hurlement aigu ! Le bruit d’une course devant moi, de pas affolés. Puis, par-dessus, mes propres pas qui résonnent dans l’étroit couloir dans lequel je m’élance à la poursuite du cri qui s’éteint. Des murs en béton, un sol en béton, le tout grossièrement peint. L’air est glacé. Une porte qui claque devant. J’y arrive. C’est une lourde porte métallique grise coupée par une barre anti-panique rouge. Je m’arrête. De l’autre côté la course continue, assourdie. Lentement, d’une main, je pousse la barre et entrouvre la porte. Cliquetis. De l’autre côté, dans le froid vif, une rue la nuit. Une ruelle plutôt. Inquiète, j’essaye de comprendre. C’est un jeu ? Je sors par la porte et d’un pas léger, en petites foulées, m’élance vers… vers ma proie ? Mon Dieu ! Qu’est-ce que je dis ? Mes pieds doivent être chaussés de tennis, ma course est presque silencieuse. La ruelle elle est sombre. Un seul réverbère jette une lumière grise sur l’asphalte noir et quelques voitures peu reluisantes garées d’un seul côté. Les façades sont obscures, oppressantes. Les bruits de la fuite ont cessé. Je ralentis ma foulée jusqu’à m’arrêter. La rumeur de la ville. De l’eau qui s’écoule dans une canalisation. Une odeur douceâtre de détritus et d’égout. J’avance, pas à pas vers l’angle que forme la ruelle avec un passage, au fond à droite. Si c’est un jeu, il est sinistre ! Léo, à quoi joues-tu ? Un chat gris et noir surgit du dessous d’une voiture et traverse devant moi pour disparaître à travers un soupirail. J’avance toujours. Silence. Léo, dis-moi que c’est un jeu ! Brutalement, une pluie forte, glaciale, frappe mon crâne et mon visage. Je sens presque tout de suite ma veste trempée coller et peser sur mes épaules. Je frissonne. Je continue à avancer, imperturbable, malgré le vacarme des gouttes et les rideaux de pluie. Malgré ma vue brouillée, malgré le froid et ces sensations de ruissellement sur le visage, dans mon cou, le long de mes bras. Je suis transie, tétanisée. Pourtant mon corps bouge, au même rythme mesuré. J’avance à pas de loup vers l’angle du mur. De l’autre côté, un petit cri, comme une bête blessée. Je sais qu’elle est là. Ma main gauche se pose sur le mur froid. Je reconnais la montre de Léo, sa Rolex marine qui dépasse de sa manche. Et à côté, une petite plaque bleue avec des caractères blancs, genre eau ou gaz, vissée au mur. Et en souplesse, je tourne le coin. Une impasse. Une porte de garage, fermée. Et devant, à quelques mètres de moi, ruisselante, une jeune fille recroquevillée, les mains en avant. Elle pousse des petits glapissements. Et des yeux ! Mon Dieu, quels yeux ! Quelle épouvante !

NOIR. SILENCE.

Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Ce n’est pas possible ! Quel cauchemar ! C’est une erreur, ce n’est pas possible ! Quel rapport avec mon Léo ? Arrêtez ça ! Tout de suite ! Oh mon Dieu ! Comment je sors de là ?

BLANC.

La lumière revient, comme une claque. Blanche. Des murs blancs, des meubles blancs à ma droite. Une porte blanche devant moi que je suis en train de refermer. Derrière des robinets ouverts en grand et le vacarme d’une baignoire qui se remplit. Je verrouille la porte.  Dans mon dos un petit cri de frayeur et une voix juvénile :

– Aaah ! Léonard ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? J’allais prendre mon bain !

Je me retourne. En passant, j’entre aperçoit le visage de Léo -mon mari ! – dans le miroir, au-dessus du lavabo. Une jeune ado aux cheveux blonds coupés courts, les bras repliés sur les seins, interloquée, toute nue, là, devant moi. Et toujours le vacarme dans la baignoire. Je tends mes mains vers la fille, « Héléna ma belle ! », Lui saisit les poignets avec force, écarte ses bras découvrant ses seins pointus. Elle ouvre la bouche. Ma main se plaque dessus avec force. La panique dans ses yeux bleus les agrandit démesurément. Je hurle, je me débats. Je hurle encore. Non ! Non ! Non ! Au secours !… Non ! L’image et avec elle le bruit d’eau assourdissant se fondent au…

NOIR. SILENCE.

Je reste sidérée quelques secondes, puis, prise de panique, je m’agite dans tous les sens. Je sens aussitôt les sangles qui emprisonnent mes bras, mes jambes, mes poignets, mes chevilles. « Oh non ! Laissez-moi partir ! »

– Madame ! Madame ! Calmez-vous ! Tout va bien, je suis là ! Calmez-vous Madame.

Je sens une main sur mon épaule qui appuie fermement. Une autre sur ma joue, plus légère. Je continue à me débattre. J’ai les yeux ouverts, mais il fait tout noir.

– Détachez-moi tout de suite ! Tout de suite !

– Oui Madame ! Calmez-vous ! Je vais vous détacher. C’est l’affaire de quelques secondes. Mais il faut que vous cessiez de…

– Non tout de suite ! Vous m’entendez ?

Je n’arrive pas à me contrôler. Encore moins à me calmer. Je continue à m’agiter. Les mains se font plus pressantes, la voix aussi. « Calmez-vous, cessez de bouger, tout va bien ! » Je prends sur moi. Je m’immobilise, toujours dans le noir. Inspire, expire. Sa main effleure ma nuque. Je me crispe, la respiration bloquée. Je m’immobilise.

LUMIERE.

Un visage poupin. Un garçon. L’image bouge, elle tressaute comme sur les vieux projecteurs d’autrefois. Le visage apparaît, et la seconde d’après disparaît. Puis revient. C’est un gamin. Il a des grands yeux écarquillés aussi sombre que sa tignasse, une bouche ronde et un nez minuscule. Aucun bruit. Dans le même temps je sens des mains s’activer dans mon dos, mes épaules et mon cou. Je manque d’air ! Devant moi une main apparait et survole la tête du gosse. Je me tortille. Je cligne fort des yeux quelques secondes. Mais la vision ne disparait pas. La main est toujours là, elle se pose sur les cheveux noirs et épais. Impossible de chasser l’image. L’enfant lève des yeux inquiets, mouillés. Sa lèvre du bas tremble. Deux voix se superposent : « Ne bougez pas Madame ! », voix de femme impérative mais décalée, lointaine ; « Reste sage mon petit, mon joli… », voix doucereuse et familière de Léo, toute proche, enveloppante. Je hurle et me cambre violemment. Mon cri recouvre tout.

NOIR.

Une douleur cuisante dans ma nuque me fait comprendre que la sonde m’a été retirée violemment. Tout cesse : l’image, les voix, mon cri. Ne reste que mon souffle précipité, l’obscurité et la voix de la jeune femme à présent proche :

– Très bien ! c’est mieux, j’ai retiré la sonde. Voilà ! Maintenant, le masque… J’y vais doucement.

Elle m’ôte ce qui me bouchait la vue. Je retrouve la petite pièce à l’éclairage tamisé. Et le joli visage de la femme qui m’a guidée tout à l’heure. Bien qu’immobile, je reste en tension maximale. L’adrénaline inonde mon corps.

– Je vais vous détacher. Respirer tranquillement. Tout va bien, Madame. C’est fini. Là, voilà, tranquille… Bien.

Pendant qu’elle me parle comme à une petite fille, elle défait mes lanières. Dès que je suis sûre d’être libérée, je me lève d’un bond, saisis mon sac posé devant moi, ouvre brutalement la porte et m’enfuis dans le couloir. La sortie ! Trouver la sortie et courir ! Vite ! Les murs défilent à droite et à gauche. Tout est blanc. Ce couloir n’en finit pas ! Ah ! Une pièce ! Un vestibule. Plusieurs passages possibles. Aucune indication. Je réalise que je ne suis jamais passée ici. Oh mon Dieu ! Je me suis trompée, j’ai pris à droite, c’était à gauche ! Je m’élance dans un couloir au hasard. Brutalement, je heurte de plein fouet un mur blanc. Je suis stoppée net. Sonnée, je tente de garder l’équilibre en posant mes mains sur ce mur. Mais celui-ci s’échappe. Dans le même temps mes yeux s’arrêtent sur une paire de Nike orange et bleue (orange et bleu, quelle horreur !). Le mur est habillé de coton blanc. Deux mains fermes saisissent mes coudes et me repoussent avec ménagement. « Excusez-moi Madame ! » et pouf ! les Nike disparaissent. La blouse blanche aussi. Je repars de plus belle. Je délaisse les rares portes qui rythment ces longs couloirs. Sortir ! Mon cœur cogne si fort, ma gorge me brûle. Mes chaussures me torturent. Sortir vite… Là ! une porte, un panneau rouge. Une issue de secours juste devant. Je percute la porte de tout mon corps ! Blang ! Je culbute, roule, et m’étale sur du goudron. Un trottoir. La rue. Je suis libre ! Une sirène hurle dernière moi. J’ai déclenché l’alarme incendie… Je relève le nez du sol. Un couple âgé me toise de toute leur hauteur. Forcément, je suis à terre, c’est facile. Ils ont le même regard de chouette, intrigué et désapprobateur à la fois. Le souffle court, je me relève, époussette ma jupe. J’ai un genou écorché et mon bas est troué. Je réajuste mon soutien-gorge, mon haut, ma veste et traverse la rue. Sans un mot. Sans un regard. J’accélère le pas, tourne au premier croisement à droite. Puis deux rues plus loin à gauche. J’entends encore la sirène. Je marche deux-cents mètres, ralentissant peu à peu. Je m’assois sur un perron de trois marches. Là, je reprends mon souffle et pleure. Je coule du nez, des yeux. Une vraie fontaine. Je farfouille dans mon sac, trouve des mouchoirs, m’essuie. J’en prends un autre, pleure dedans. Des sanglots me secouent de la tête aux pieds. Je gémis sans pouvoir me retenir. Peu importe qu’on me voie. Je suis si mal ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Léo ! Dire son nom me fait l’effet d’une baffe. Léo ! Ça m’est insupportable. Des sanglots à nouveau. Oh non ! Non ! Non ! Pas ça ! Pas lui ! Une sonnette dans mon sac. Mon téléphone. Par réflexe je le sors. C’est Lisbeth. Ma chère Lisbeth. Trois secondes d’hésitation et je décroche.

– Alice, ma-ché-rie ! Tu ne vas pas le croire ! Tony m’a appelé ! Et, en plus, il ne m’a même pas parlé de Tiphany. Tu te rends compte !

Je n’écoute pas, je fonds en larmes. Il m’en reste encore ! Je tente d’étouffer mes sanglots. Dans ma tête, ça va très vite. Le dire à Lisbeth qui ne pourra s’empêcher de le répéter à droite et à gauche ? Tout Versailles le sait demain. Tout Paris après-demain. Tous les budgets de Léo à l’eau ! Le désastre. La honte. La faillite…

– Alice ? Tu m’écoutes ?

Panique ! Je raccroche. Je suis seule. Seule avec ce sombre secret. Re-crise de larmes. Et Léo ? Que faire ? Que lui dire ? Non, je ne pourrai jamais ! Mon Dieu ! IN MEMORIAM ! Ils vont s’inquiéter ! Ils vont appeler chez moi… je dois aller les voir. Raconter n’importe quoi. Tiens, l’eau ! Ma peur panique de l’eau. Ma phobie de l’eau. Leur demander de ne rien dire à Léo pour ne pas gâcher son plaisir. Me reprendre. Faire bonne figure. Alice, tu es une grande fille. Re-crise de larmes ! Alice ! Bon sang ! Mon Dieu, aidez-moi !


Je tourne la clef. Ouf ! C’est fermé. Je suis la première. J’entends le taxidrone qui redécolle de l’impasse, soufflant des brassées de feuilles mortes, tourbillon ambre et feu. Des grains de sable soulevés de terre me piquent les yeux. Je secoue mon manteau et essuie mon visage. Tant pis pour le maquillage. De toutes façons mes larmes à répétition l’ont déjà ravagé.

Le petit portail grince. La clématite commence à s’entortiller dans les gonds ! Il faudra… Comment je peux encore penser à des détails comme ça ? Et parce que c’est ma vie ! C’est la vie d’Alice. Je dois me raccrocher. Ne pas lâcher ! Mais ma vie, c’est Léo. C’était Léo ! Oh mon Dieu… Je ne sais toujours pas quoi faire ! Je ne peux ni lui en parler, ni continuer à l’aimer comme si de rien n’était. Le prendre dans mes bras, l’embrasser. Impossible… Je revois les yeux de la fille ! Comme un flash. La salle de bain. Mes mains qui tiennent avec force ses poignets. La panique. La baignoire qui se remplit. Le bruit de l’eau qui résonne dans toute la petite pièce. FLASH ! Autre image. Sous l’eau, les bulles, la piscine. Et l’eau chlorée plein le nez. Devant moi la culotte jaune ! Je me sens mal. Je m’effondre sur la petite chaise en paille, mes coudes sur le guéridon du couloir, la tête entre les mains. J’essaie d’effacer les images. Elles résistent. Malgré tout, mon cœur s’apaise peu à peu. J’essaye la méditation. L’air qui rentre et qui sort de mes poumons, de ma gorge. Je me concentre sur l’air qui rentre et qui sort… je tiens quinze secondes. C’est le chaos dans ma tête !

Les enfants ne vont pas tarder à rentrer. Faire bonne figure. Être, rester, une bonne mère. Me remaquiller, me changer, préparer un bonne collation pour mes chéris… Non ! D’abord, effacer le message d’In memoriam sur le répondeur. Trois messages :

– Léo ? C’est Valéry ! Pour dimanche prochain…

Suivant !

– Ma chérie, c’est Lisbeth ! Ça a coupé et ça ne répond plus sur ton mobile. Rappelle-moi, ma douce, il faut à tous prix que je te raconte ! Bise.

Effacé !

– Léo, c’est ton père. Rappelle-moi. J’ai du nouveau…

Suivant ! Ah non, pas de suivant ! C’est fini. Mais alors, le message d’IN MEMORIAM ? Ils ont laissé sur le mobile de Léo. Mer…credi ! Lui répéter le même mensonge. L’eau, la panique… Ah ! j’entends les enfants qui arrivent.


« Miss Pym ! Vous ne pensez pas qu’il serait temps d’apporter le gigot ? » Si elle voulait que je passe mes nerfs sur elle, elle ne s’y prendrait pas autrement ! « Ne t’inquiète pas ma chérie » me dit Léo en posant sa main sur la mienne malgré la distance que nous impose la lourde table en chêne massif. Je réprime le geste de recul de ma main et me tétanise. Dieu que c’est dur. Mes zygomatiques me brûlent à force d’être crispés. Et il continue de parler ! De quoi, au fait ? Ah oui ! Demain est férié, les enfants, couchés tard, blablabla. Léo, enlève ta main, s’il te plaît. Tibère et Athéna, arrêtez de bouger. Et Miss Pym ? Que fait-elle ? « Je vais aller l’aider ! » Hop ! Je retire ma main, me lève dans le même mouvement et file vers la cuisine. J’entends Léo derrière moi : « Mais ! Mon amour… » Je m’arrête dans le couloir. Respire, une fois, deux fois. Les poings serrés, les ongles dans la paume. À nouveau les larmes qui montent. Non, non, non, non ! Je repars vers la cuisine et manque renverser Miss Pym et le gigot. « Je viens chercher la sauce. » dis-je stupidement.

Cuisine. Ouf ! Je m’adosse à un plan de travail. L’ardoise froide sous mes mains m’apaise. Finalement, j’ai réussi à donner le change à Léo. Non sans mal. Il ne pensait qu’à me consoler. Je ne pensais qu’à échapper à ses… à ses mielleuseries ! Il m’a inondée de questions sur la plage, Noël, la régate, l’inauguration, notre rencontre, notre promenade à cheval (ah ça non ! Je n’y ai pas eu droit.) Mais les filles paniquées, poursuivies, coincées, violées. Non ! Pas un mot ! J’ai répondu peur de l’eau, stress. Phobie … Bon sang de bois ! Comme c’est difficile. Et voilà, je pleure encore. Les enfants se disputent à côté. Je pense à un autre enfant, à ce petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux tristes. Les miens d’enfants crient et leurs petites voix aigues m’insupportent. Je vais craquer…

–  Eh bien, Madame, la sauce ?

–  Oui, j’ai rajouté du sel (petit mensonge…)

–  Ah ?

Désolée Miss Pym, mais ce n’est pas le jour pour les politesses. Le téléphone maintenant ! Je croise Léo, le combiné à la main dans le couloir. Décidément. « C’est ta mère. » Chuchote-t-il. Je souffle à son oreille en prenant soin de ne pas le toucher. « Dis-lui que je suis souffrante. Dans ma chambre, je dors. » Et sans lui laisser le temps de s’insurger, hop ! Je file à l’étage.

« Viens, mon beau chat. Tu es un veinard, toi ! Tu n’as pas tous mes soucis… » Printemps frotte sa truffe froide contre mes joues, ronronne et entreprend de pétrir mon ventre non sans y planter ses bouts de griffe. Aïe ! Il finit par se rouler en boule contre ma taille. Allongée sur le couvre-lit, les yeux clos, la main droite pétrissant la douce fourrure, je songe. Je ne peux en parler à personne. Surtout pas à Léo. Faire comme si tout allait bien. Certes, ton cadeau, Léo, ce n’est pas une réussite, mais ce n’est pas grave. Oui, j’ai paniqué, c’était idiot, mais c’est fini, on n’en parle plus. Tout va bien. Oui je t’aime, mais je ne suis pas au mieux en ce moment. Je n’ai pas la tête à ça. C’est le mariage d’Eva -mais si tu sais bien ma cousine, la fille de l’oncle Louis- et bien, je suis inquiète pour elle. Blablabla. Les enfants, maman est un peu fatiguée en ce moment. Ne l’embêtez pas. Voyez avec Peta pour les devoirs. Et cætera. Je peux tenir plusieurs jours comme ça. Peut-être quelques semaines ? Mais après… Après ? Des larmes chaudes brulent mes tempes. Le regard de ces filles ne cesse de me hanter. Elles m’accusent : « Quoi ? Tu ne vas rien faire ? Tu vas le laisser nous violer ? » S’il vous plaît, laissez-moi. Vous n’êtes qu’un souvenir qui n’aurait pas dû être là. Je me redresse d’un coup ! Printemps relève la tête, l’air contrarié. Bon sang ! Je dois retourner chez IN MEMORIAM. Il faut que je sache ! Ces souvenirs sont-ils réels ? Léo les a-t-il délibérément choisis ? Impossible ! Peut-il y avoir une erreur, être les souvenirs d’un autre ? Mais dans la salle de bain son visage dans le miroir : « Léonard ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Non pas d’un autre, hélas ! Je dois parler avec le… programmateur, le technicien, Que sais-je ? Demain matin. Lui, il me dira. Il me dira si j’ai rêvé, si ce que j’ai vu est bien le reflet de souvenirs réels. Il me dira si mon mari est un monstre. En attendant, dormir, m’abrutir. Ma main lâche la fourrure de Printemps que je pétrissais mécaniquement et ouvre le tiroir de ma table de chevet. À tâtons, je trouve la boîte de Valium. Quatre, ça devrait aller. Je les déglutis un par un, sans eau.  À la dure.


MERCREDI 1ER OCTOBRE.               QUI EST LÉO ?


« Je suis désolé madame. Comme Solange vous l’a expliqué, notre mem-designer est en arrêt maladie depuis ce matin. Nous n’arrivons pas à le contacter. Mais Solange, son assistante, a répondu à toutes vos questions, n’est-ce pas ? »

Par-dessus sa plaque (Paul Larson – Executive manager) et son sourire de blanc-bec, je vois ses yeux détailler les miens que je sais rougis et cernés. J’ai senti qu’il savait très bien à qui il avait affaire. Comment m’ont-ils nommée : l’autre folle ? La timbrée ? L’excitée ? La tarée ? J’ai poireauté une heure et demie dans cette salle d’attente du futur. Aseptisée et vide. Sans une seule ombre. Eh bien, dans le futur, le temps est toujours aussi long quand on attend ! Voire plus. Tous, ils ont gardé leurs sourires Colgate, leur ton affable et leurs formules creuses. Aucun n’a répondu à mes questions. Aucun n’a répondu à mes angoisses.

–  Non, Solange n’a pas su me renseigner. Elle a été très évasive. Même confuse. Vous me confirmez que votre brain-designer…

– Mem-designer.

– Oui, votre technicien, il a bien testé lui-même tous les souvenirs ? Qu’il les a tous visionnés ?

– Oui Madame, je vous le confirme. Nous suivons un protocole très rigoureux, certifié ISO et agréé par le Ministères de la Santé et celui du Monde Numérique. Tout ce que vous avez vu a été rigoureusement choisi par votre époux. Puis, soigneusement designé par M. Pontmeurice. Éprouvé par lui-même ou par son assistante Solange. D’ailleurs, après votre départ… précipité, nous avons contrôlé les dix-huit mem-samples, les séquences mémoire. Je vous garantis que tout était normal. Sachez Madame…

Ça y est, j’ai droit au laïus sur l’exemplarité de la boîte, la perfection de la technologie, le taux de réussite à cent pour cent, voire plus (cent-dix pour cent ?) Deux solutions : ils me prennent pour une truffe, ou bien je suis folle. Les larmes reviennent. Couper court à son verbiage et quitter ces locaux vite fait. Je n’en peux plus. Lisbeth m’attend pour notre tea-time du vendredi chez Perchon. Et après (à quelle heure m’a dit Léo ? onze heures ?) Je dois être à la maison pour accueillir le gars pour l’installation du réseau domotique. Il tombe bien celui-là. Ah ? Ça y est, il a fini de parler Popaul Larson. Je peux disparaitre ? Une petite formule de politesse, un pauvre sourire, une poignée de main et hop ! Adios.


Le tea-time avec Lisbeth a été à la limite du supportable. Je ne sais même plus de quoi nous avons parlé. Elle m’a bien demandé dix fois comment j’allais. Je lui ai sorti le même bobard qu’aux autres. La peur de l’eau. Le cadeau qui tourne au cauchemar, j’en suis désolée, pauvre Léo, tu sais l’amour que j’ai pour lui… Mais Lisou me connait trop bien et depuis trop longtemps pour ne pas savoir quand je dissimule quelque chose. Je dois à tout prix l’éviter dans les jours qui viennent. J’ai profité de la venue du domoticien pour m’éclipser (m’enfuir ?). Il est maintenant onze heures quarante et il n’est toujours pas là ! Je tourne en rond. J’allume une clope. Oui, j’ai repris. Là je pense que j’y ai droit, bon sang ! Mon mari est un violeur, un pédophile ! Mon mari est un violeur ! Mon mari est un pédophile ! Mon mari est un… Sonnerie ! Mon portable.

– Oui, j’écoute.

– Mme Prescott ? (Voix chaude)

– Elle-même.

– Bonjour Madame Prescott, ici Mickaël Lemaire, société DOMOTEK, nous avions rendez-vous à onze heures, n’est-ce pas ?

– Oui, vous êtes légèrement en retard.

– Oui, je sais. En fait, je ne pourrai pas venir aujourd’hui. Nous souhaiterions reporter le démarrage du chantier à la semaine prochaine, certains éléments ne nous ont pas été livrés comme prévu. Nous en sommes désolés. C’est une erreur d’un fournisseur, indépendante de notre volonté…

– Bien, j’en ferai part à mon mari. Faut-il qu’il se mette en contact avec HOMETECH ?

– Non, non ! Qu’il m’appelle plutôt. Je vous laisse mes coordonnées. Nous fixerons un nouveau rendez-vous.

Bien, je note son numéro. Il reprend ses excuses, plaisante. Il est courtois, avec une jolie voix. Ça me fait du bien de lui parler. J’ai l’impression de redevenir normale. Nous raccrochons. L’annulation tombe bien. Pas envie d’avoir un intrus dans la maison pendant des jours. Léo m’a dit que ça allait bien prendre deux semaines.

Envie d’être seule, toute seule. De prendre du temps pour réfléchir. Souffler. Reprendre des forces et ne pas craquer. Trouver des stratégies… Quel cauchemar ! Prisonnière de ma propre vie ! Mon mari est un violeur pédophile. Mon mari est un violeur pédophile ! Mon mari…  Léo. Mon tendre, mon ours, mon preux chevalier… un violeur pédophile ! STOP ! Alice, arrête ! Sonnerie de téléphone, encore. Fichez-moi la paix ! Oh non, pire que tout : ma mère ! Rejet de l’appel. Bon, m’asseoir et réfléchir. Que dois-je faire ? C’est le… bazar dans ma tête. Éviter Lisbeth, trop curieuse. Éviter tout contact physique avec Léo. Trop… obscène ! Éviter tous ceux qui… parasitent ma vie. Ma mère en tête ! Trouver la force de passer du temps avec les enfants. Du bon temps. Je pleure, ça y est. Qu’ai-je appris chez IN MEMORIAM ? Que c’était bien ses souvenirs, que deux personnes les avaient vérifiées (Solange et… le… memo-designer). Mais c’est impossible, merde ! On ne met pas en forme pour les rendre jolis des souvenirs de violeur ! Mon mari est un violeur pédo… STOP Alice ! Donc… Donc, quoi ? C’est une erreur du système, c’est l’inconscient de Léo qui a pris le contrôle du processus ? Ou ils ont fait une grosse boulette et ils mentent. Comment savoir ? Qui pourrait me dire ? Comment savoir ce qui s’est vraiment passé entre Léo et ces pauvres filles et ce petit garçon ? Y en a-t-il eu d’autres ? Comment savoir ? Comment être sûre ? Mon mari est un… Non ! Je vais tourner dingue. Héléna ! La fille de la salle de bains ! « Héléna, ma belle. » C’est une piste. Ils se connaissent. Fouiller dans sa vie et trouver une Héléna. Les yeux de la fille, la violence de Léo qui écarte les poignets, ses seins nus, tout m’éclate au visage ! Léo dans le miroir. Bon sang, quel âge a-t-il ? Moins de trente. Plus de vingt-cinq. Donc peu de temps avant notre rencontre. Le salaud ! Léo, salaud ! Il faut que je sache, il faut que je sache. Un détective ! Voilà la solution. Bon Dieu ! Un détective… Il va enquêter, il me dira si Héléna existe, ce qui s’est vraiment passé. S’il y a eu d’autres filles. Si IN MEMORIAM m’a menti. Ou si c’est leur système qui déconne. Mon Dieu ! « Qui déconne », je deviens vraiment vulgaire ! Oui, un détective, c’est la solution. Oui. Allumer une clope, tiens ! Ça va me calmer.


JEUDI 2 OCTOBRE.           MONSIEUR NIAIS

L’homme mal fagoté à l’air bêbête me tend sa carte par-dessus son bureau encombré de papiers et de bric-à-brac :

AGENCE ETIENNE

AGENCE D’INVESTIGATIONS ET DE RECHERCHES
A VOTRE SERVICE DEPUIS PLUS DE 11 ANS SUR PARIS ET L’ÎLE DE FRANCE.
ÉTIENNE ETIENNE – DIRECTEUR

AGRÉMENT AGD-095-2112-08-20-20130336515 – INSEE N°41770318800033.
MEMBRE DU SYNDICAT NATIONAL DES AGENTS DE RECHERCHES PRIVÉES. (S.N.A.R.P)

Il s’appelle vraiment Étienne ETIENNE ? C’est particulier !

– Les coordonnées sont derrière, Madame.

– Heu… Vous vous appelez vraiment comme ça ?

– Oui Madame. Comme la chanson !

– Quelle chanson ?

– La chanson… non, ce n’est pas grave.

Il sourit à moitié, narquois, ses yeux pétillent. Peut-être pas si bête.

– Vous voyez ma gueule, Madame. Vous me trouvez l’air niais, n’est-ce pas ?

Waouh ! Il lit dans ma tête ? Je me contente de lever les sourcils. Il enchaîne :

– Dites-vous bien que les gens se méfient du mec trop malin, trop habile. Ils sont aussitôt sur leur défensive. Avec moi, ils ont soit pitié, soit ressentent un gentil mépris pour le brave débile. Dans tous les cas, ils baissent la garde. Et hop ! J’attrape la queue du Mickey.

Ce type me fait rire ! Il a l’air simplet, il est habillé chez Kiabi, il a des manières un tant soit peu vulgaires, grossières plutôt, mais il m’inspire confiance. Il a une bonne tête. Pourtant, ça fait bien un quart d’heure que je suis assis en face de lui dans son bureau du XVème et je ne lui ai encore rien dit. Et il ne m’a rien demandé. Son bureau est petit, vaguement propre, vaguement meublé, vaguement vieillot. Monsieur Étienne Étienne (in-cro-yable, quel nom !) a vaguement la cinquantaine. Vaguement grassouillet. Vaguement gentil et en même temps vaguement solide. Vaguement efficace et vaguement à l’ouest. « Agence VAGUE. Investigations incertaines et recherches floues. » Je ne me suis pas rendue compte qu’un silence (vague) s’est installé. Il a toujours son air bonhomme et m’observe de son regard franc, mais sans pour autant me détailler. Bon, je me lance :

– Nous perdons un peu du temps, là, non ? Je suis ici depuis vingt minutes et vous ne savez toujours rien de moi ni de l’objet de ma visite. Vous avez souvent l’habitude de gâcher votre temps, Monsieur Étienne ? Sachez que si je prends la peine de venir vous voir ce n’est pas une démarche anodine de ma part. Et j’aimerais bien pouvoir aborder les choses importantes qui m’amènent…

– Oui, vous aimeriez bien me parler de la grosse bêtise qu’a faite votre mari.

– …

– Ce mari que vous aimez encore malgré tout. Que vous aimez même très fort à voir l’énergie que vous déployez à tourner et retourner votre alliance.

Je pâlis. Et immobilise mes doigts. Il poursuit de la même voix teintée d’accent parisien :

– Et bien que vous prétendiez le contraire, vous n’êtes pas si pressée d’ouvrir votre cœur. Votre bonne éducation bourgeoise ne vous a pas préparée à divulguer vos avanies conjugales à un individu de moindre condition. Un homme de la plèbe, un prolo, un Uber. Bien qu’issue d’une famille sans noblesse, vous vous considérez, par la surface financière de celle-ci, par l’éducation catholique serrée qui vous a été prodiguée et enfin par la culture familiale lourde d’anecdotes et de figures héroïques, imbibée des valeurs travail, mérite et patrimoine, histoire dont je daterais l’origine aux années troubles du Premier Empire, comme appartenant à une caste à part, d’une essence supérieure. Vous n’avez pas l’élégance discrète et le charme désuet de la vraie noblesse. Dans ce besoin d’afficher votre richesse et votre singularité, il reste du roturier. Et vos bonnes manières sont un vernis que le coup de tonnerre que vous venez de prendre sur le teston commence à fissurer. La découverte de la trahison de votre bonhomme est toute récente et vous impacte plus que vous ne le pensez. Des signes de nervosité trahissent votre angoisse toute neuve sans que vous ne vous en rendiez compte. Vous vous rongez discrètement mais impulsivement les ongles qui pourtant sont encore impeccables. Vous sentez fort le tabac alors que vos doigts ne sont pas jaunis et que vos dents sont parfaitement blanches. Votre sourire de Joconde est crispé, vos yeux sont rouges, gonflés et cernés. Votre maquillage à mille balles échoue à masquer votre teint d’endive. Une ride neuve barre votre front. Vous dormez peu et mal et pleurez souvent. Quand vous êtes entrée, vos doigts étaient si crispés sur votre sac que vos phalanges en étaient blanchies…

Le salaud ! Les larmes affleurent, je sens des filets de sueur couler dans mon dos. Je suis sans voix. Chaque mot me heurte. Ça y est, un flot amer sort de mes yeux et rejoint les coins de ma bouche.

– … vu votre relativement jeune âge (trente-et-un ? Trente-deux ?) vous devez avoir deux ou trois marmots. Une nounou et une cuisinière, peut-être même une gouvernante. (Il dit « gouvernante » avec emphase.) Votre mari est très pris par son boulot, important bien sûr. Monsieur est un notable. Et vous ne vous attendiez absolument pas à un tel coup de massue sur la cabessa. Vous êtes concentrée sur deux points : Ne rien laisser voir, donner le change à tout votre entourage qui admettrait mal que la bourgeoise pique une crise ; et ensuite, savoir, comprendre. Qui est vraiment votre mari ? Pourquoi et comment ?

Je finis de m’effondrer. Fouille désespérément dans mon sac à la recherche de mouchoirs en m’efforçant de ne pas renifler comme une cruche. Sa grosse main entre dans mon champ de vision, armé d’une boîte de mouchoirs. J’en pioche trois, direct. Et me mets à sangloter comme une gosse ! Impossible de me calmer. Étienne bis s’est tu. Par charité ? Je devrais les planter là, lui et sa gouaille blessante. Je ne m’y résous pas. Je suis vidée. Encore des sanglots. Je mets une bonne minute à me calmer. Je garde les yeux au sol, fascinée par un accroc dans la moquette grise.

– Madame…

– Prescott, Alice Prescott. Alice de Mondragon de mon nom de jeune fille. Vous voyez, vous vous êtes planté. Je suis issue de petite noblesse. Et j’ai trente-trois-ans.

– Madame Prescott…

Sa voix s’est faite toute douce. Je relève timidement la tête. Son regard aussi est doux. Il regrette de m’avoir fait craquer. Ben mon vieux, tu n’auras pas mon pardon de sitôt.

– Madame Prescott. Je vous écoute…

Toujours son regard calme. Je lui fais face, sans ciller. Bon, il va bien falloir que je me lance. Je suis là pour ça.

– Mon mari est…

Trop dur. Inspiration, yeux fermés.

– … un violeur et un pédophile.

Il sursaute imperceptiblement. Il ne s’attendait pas à ça, Colombo.

– Enfin, c’est ce que je crois. C’est ce que… j’ai vu. Par ses yeux. Ses yeux à lui. C’est compliqué. C’est insupportable et pourtant je pense que c’est vrai.

– Que voulez-vous dire ? Vous l’avez vu par ses yeux ?

Et là je déballe tout, en vrac. À lui de trier ! Le cadeau. IN MEMORIAM. Les souvenirs. La piscine. La ruelle. La salle de bains. Les réponses de la technicienne et du directeur. L’attitude de Léo. Inchangée ! Peu à peu mes larmes se tarissent, chaque mot, chaque aveu les assèche une à une. Un poids énorme est en train de quitter ma poitrine. Je sors une cigarette sans lui demander la permission. Il me tend un cendrier immaculé. Je suis défaite, mais vaguement apaisée. Il a quitté son air naïf pour un autre concentré, attentif. Empathique même. Je remarque seulement maintenant le petit carnet à spirale dans lequel il a dû griffonner tout au long de mon monologue.

– Mme Prescott. Votre récit est très détaillé. Et même si j’avoue qu’il est assez… surprenant, il n’en semble pas moins authentique et cohérent.

– Vous me croyez donc ?

– Il semble authentique. Je n’ai pas dit qu’il l’était ! Les fables de Renart à Ysengrin ne manquaient pas d’authenticité. Plusieurs points me perturbent. D’abord, votre mari n’aurait jamais sélectionné de tels souvenirs. Il tient tout comme vous à préserver son niveau de vie et l’estime de ses pairs. Et surtout la vôtre ! Ensuite, supposons que le… c’est quoi le blase de l’ingénieur chargé…

– Brain-design… Non, memo-designer !

– Oui, donc, ce designer, supposons qu’il ait fait une boulette. Que par curiosité, il ait fouillé dans les méninges de Léonard. Qu’ensuite, il se soit trompé de souvenirs. La technicienne, son assistante, l’aurait remarqué. Soit avant, auquel cas elle ne vous les aurait pas imposés. Soit après, et en ce cas le directeur aurait certainement été plus gêné. Il se serait embrouillé, aurait cherché à savoir ce que vous aviez vu.

– Oui, c’est vrai. Mais alors ?

– Alors… quatre solutions : Un, vous êtes une menteuse, habile et gonflée, mais menteuse. Deux, vous êtes folle. Trois, vous êtes victime d’une machination. Quatre, leur système bugge et ils ne s’en sont pas rendu compte…

– Vous pensez que je peux mentir ? Inventer une histoire pareille !

– Vous savez ma bonne dame, j’ai vu tellement de gens mentir pour des raisons parfois si dérisoires. Mais, effectivement, j’aurais tendance à ranger ça sous l’établi. D’autant que je ne vous pense pas assez bonne comédienne pour feindre aussi bien la détresse.

– Suis-je folle alors ?

– Pourquoi pas ? Vous avez la phobie de l’eau. Vous aimez votre mari si fort… Mais peut-être rêvez-vous inconsciemment d’en faire un pervers pour vous en délivrer ? Que sais-je ? Tout est possible et la folie, contrairement à nous, a une imagination unlimited. Ou bien encore vous êtes schizo et avez des hallus. Dans ce cas, vous avez besoin d’un bon psy…

– J’aimerais mieux que l’on se concentre sur les deux dernières hypothèses, M. Étienne.

– Une machination. Oui, encore faudrait-il trouver un mobile sérieux. C’est à creuser.

– Un mobile ?

– « Le coupable est celui à qui le crime profite » disait Sénèque. Qui aurait intérêt à vous faire douter de l’intégrité de votre moitié… Pensez-y. Cela suppose qu’au sein d’IN MEMORIAM, des employés ont été achetés ou sont complices. Ça me semble coton de faire ça tout seul. À voir…

– Et la quatrième ?

– Leur système bugge, les souvenirs de votre mari sont authentiques et ils ne s’en sont pas rendus compte. Ces souvenirs sont apparus car ils doivent avoir une place prépondérante parmi ceux de votre mari. Ils sont dans son top ten. La charge émotive qui s’y rattache doit être si forte qu’ils ont pris la place de ceux qu’il avait sélectionnés. Si ces souvenirs sont authentiques, si votre mari est vraiment un psychopathe pervers, alors on devrait retrouver des traces de ses actes. Des témoignages, des allusions, des réactions… Le prénom d’Héléna est une bonne piste. Vous êtes sûre de l’avoir bien compris ?

J’acquiesce.

– Bien, je commencerai par là. En attendant, continuez à donner le change. Ne m’appelez jamais de chez vous. Voici un pad intraçable, plombé. Mon numéro est de dedans. C’est le seul. Verrouillez-le. Effacez toute trace de nos échanges. Donnez-moi votre pad, je vais effacer votre visite.

Je le lui tends et il continue tout en le bidouillant.

– Ne parlez à personne de cette histoire. Masquez vos sentiments. Soyez un sphynx. Ne craquez pas ! Surtout devant Léonard. Je vais vous poser quelques questions…


Quelques questions ? Je suis restée trois heures en tout dans son petit boui-boui étouffant. Trois heures ! J’ai dû lui demander à boire pour ne pas finir desséchée comme un vieux ficus poussiéreux. De l’eau plate, tiède, dans un verre Ikea douteux ! En sortant, j’ai réalisé qu’il me restait moins de vingt minutes avant la sortie des classes et que j’avais raté mon rendez-vous chez Aphrodite’s pour mon soin du visage. J’avais trois messages de Lisbeth, deux de ma mère et deux de Léo. Madame Est Servie me relançait pour finaliser l’annonce en vue de remplacer Peta… Peta ! Encore une fille que je ne vais pas regretter. Comment peut-on être aussi cruche ? « Matame, Matame, l’eau du pain est trop chaude. Et il n’y a plus place pour plus de froid ! ». Je n’ai rien contre les Germaines, mais quand même ! Je suis entourée par l’incompétence et la bêtise. Et par le vice ! Mon Dieu, par le vice !


Ah, une place ! Mais ce n’est pas vrai. Tu ne vois pas mon clignotant, bougre d’idiot ! Ma Vega entame la manœuvre. J’ai l’impression qu’elle prend tout son temps. Je suis à deux doigts de passer en manuel. Enfin, garée ! Vite ! Vite ! Mince, la grille de Saint-Stan est fermée. Je vais encore me faire souffler dans les bronches par le concierge. Ben tiens, le voilà ! Oui, je sais que l’heure limite c’est dix-sept heures trente, que les enfants ne sont sous leur responsabilité que jusqu’à… STOP ! Faites-le taire ! Ah, les enfants ! Dans mes bras mes canaillous ! Je vous aime si fort. Mon Tibère ! Évidemment, il ne veut pas que sa mère le câline en public… Et toi, ma douce Athéna. Si belle, si forte, si fine. Non, je n’ai pas de goûter ! Non, pas de bonbons non plus. Mais enfin, n’avez-vous qu’un ventre ? Des pulsions, toujours. Allez en route ! Non, Tibère, je n’ai pas oublié que ton anniv’ comme tu dis est dans quatre jours. Oui, nous savons avec papa que tu rêves du dernier ZZPak. Oui, tous les cartons ont été envoyés. Oui, à Paco et à Jean-Brice aussi (je déteste vraiment ce prénom). Et c’est parti ! Des vraies pipelettes. Infatigables ! Et moi… Épuisée. Vidée. Rongée. Meurtrie. Abattue. Détruite. Mortifiée. Je pourrais continuer la liste encore longtemps. Dieu, aidez-moi ! Sois forte, Alice. Tu ne dois pas lâcher.


Toujours au volant de la Vega, je regarde les enfants se ruer vers la maison. Notre maison. Notre chère maison. (Très chère aussi…) Elle m’apparaît soudain, comment dire ? étrange ? orgueilleuse ? étrangère ? Elle est, ou elle était, notre fierté.

Enfin, sa fierté surtout. « L’audace des contrastes », le refus du « nuancisme » comme il dit, cet « abandon des vrais idéaux pour un asservissement à l’authentique ». Non, il a fait des choix courageux. Relier les deux tours 1800, seuls vestiges du Château des Clayes, brûlé par les Allemands en 44, avec des bâtiments tout en acier noir et verre, séparés par des dallages de béton froid. Oui, c’est courageux, mais c’est… Et puis ce sont ses choix. En fait, je n’aurais pas fait ça comme ça. Déjà, je n’aurais pas mis des baies vitrées partout ! Cette maison est un aquarium. Un bel aquarium. Mais un aquarium, un vivarium. Nous sommes sous verre. Pourtant je l’aime notre maison. Ou peut-être pas… À travers le pare-brise, je la regarde avec un œil neuf. Je tire taffe sur taffe. C’est vrai que je fume comme jamais. Mais c’est bon. Ça me fait du bien, bon sang ! Derrière la baie du salon-cuisine, je vois Miss Pym reprocher à Tibère et Athéna, comme chaque jour, de jeter leurs sacs et leurs chaussures au milieu de la pièce. Comme chaque jour. Et comme chaque jour, pour calmer le jeu, je vais ramasser leurs affaires et les déposer dans leurs chambres. Ou peut-être pas. Ensuite, comme chaque jour, je vais négocier le repas avec Miss Pym, l’empêcher de tout faire bouillir et de rajouter des sauces étranges dans tout. Comme chaque jour. Ou peut-être pas. Sonnerie de téléphone. Maman. Bon, courage Alice !

– Alice ma chérie !

Ils me chérissent tous !

– Comment vas-tu ?

Dans son intonation j’entends « qu’est-ce qu’il t’arrive ? Pourquoi tu ne rappelles pas ? Nous sommes très inquiets George et moi ». Oui ça va, on se calme. Je ne suis pas obligée de répondre tout de suite, tout le temps !

– Ça va, Maman.

– Nous commencions à nous inquiéter avec George.

Paf ! gagné ! Elle poursuit :

– Tu sais, on parle beaucoup de l’idée de Léonard tous les deux…

– …

– Tu sais ?

– Bien sûr maman, je sais. Tu ne penses qu’à ça depuis trois mois, tu ne parles que de ça à chacune de nos conversations.

– Oui… Eh bien, nous sommes de plus en plus opposés à son projet. Nous en avons même parlé cette nuit. J’étais réveillée et… oui, parce qu’on dort mal en ce moment. À cause de ça justement. Et on en a donc parlé dans le lit, longtemps. Et donc, nous sommes hostiles au projet de ton mari.

– Je sais maman.

– Ce matin, je suis allée sur la tombe de ton pauvre père (paix à son âme). Je n’y étais pas allée depuis plusieurs mois. M. Paugrel va m’entendre ! Tu verrais sa tombe, une tristesse ! Avec ce que je lui donne, quand même ! Eh bien, ton père, ce matin, je lui ai demandé conseil. Eh bien, tu ne devineras jamais !

J’éloigne le combiné, j’en ai marre de ses délires ! Laisse papa tranquille ! Laisse-moi tranquille ! Refuse le projet de Léo, mais dis-le-lui, toi ! J’en ai par-dessus la tête de servir de tampon. Où en est-elle ?

– … Il ne veut pas, c’est clair ! Ton père ne veut pas ! J’en étais sûre. Tu dois à tous prix lui faire abandonner ce projet stupide et vulgaire. Je te le demande. George te le demande. Ton Père te le demande ! Tu entends Alice ? Ton pauvre Père !

Un serpent dans mon ventre se resserre sur mes intestins.

– J’entends.

– On peut compter sur toi ?

– Non.

– Non ??

– Non.

– Mais Alice ! Tu ne peux pas…

– Non. Et non. Débrouillez-vous ! Je ne veux plus en parler avec Léo. Dites-lui ce que vous avez à lui dire. Fâchez-vous. Disputez-vous. Réconciliez-vous. Mais ne comptez plus sur moi ! J’en ai marre.

J’ai gardé un ton froid et calme (bravo Alice !) mais à l’intérieur, je bous. Je me retiens de raccrocher. Mais elle ne me le pardonnerait pas. Alors je la laisse parler. Elle s’énerve. Elle joue les offusquées. Elle doit l’être cela dit. Elle ne comprend pas. Elle me supplie. Elle geint. Elle menace à mots couverts. Pouh ! Je suis lasse. Je la coupe.

– Tu as trouvé un cadeau pour Tibère ?

– … (silence !) … Un cadeau pour Tibère ? Mais Alice ! Je te parle du domaine de ton grand-père paternel que ton « cher » mari veut dénaturer, veut ravager, veut déshonorer ! Et tu me parles de cadeau ?

– Oui du cadeau d’anniversaire de ton petit-fils, ton seul petit-fils. C’est dans quatre jours ! Et tu sais comme il y tient à ses cadeaux ! Alors, oui ou non, as-tu trouvé son cadeau ?

– Mais écoute-moi ! Je n’ai le temps de rien en ce moment et cette histoire me bouffe complètement. Nous sommes retournés voir Maître Lampignon. Il m’a promis de chercher une solution. Je suis désolée ma chère Alice, mais ça ne t’arrangera sans doute pas. Tu y perdras, mais puisqu’il s’entête…

– Écoute maman, je suis encore dans la voiture. Peta n’est plus là. Il faut que je m’occupe des enfants.

– Mais je ne t’empêche pas de vivre ! Fais ce que tu as à faire ma petite fille. Dis-moi seulement…

Ah ! Il faut qu’elle arrête de m’appeler ma petite fille ! Je décolle le téléphone de mon oreille, captivée par la touche rouge. OFF ! Ne plus l’entendre !

– Maman, je te laisse. Je te rappelle ce soir.

– Ce soir ? Mais à quelle heure ? Tu sais, je n’en mange plus. Et George est très irritable…

– Maman !

– D’accord, D’accord ! j’attends ton appel. Mais pas trop tard. Et réfléchis s’il-te-plait ma petite Alice, ma chérie.

– À tout-à-l‘heure. Bises. (Expéditive.)

Bouton rouge. Ouf ! Maintenant Miss Pym et les enfants. Et après Léo. Mon mari. Le monstre avec qui je vis. Capable de poser sa main sur une petite tête brune et de dire « Si tu es sage… » Mon monstre. Courage ! Une cigarette et j’y vais !


NUIT DU SAMEDI 4 OCTOBRE        DISCUSSION AVEC UN MONSTRE


Qu’est-ce que ? … Je suis dans le lit. Dans notre lit. C’est le bras de Léo sur ma poitrine qui m’a réveillée. Il dort ou alors c’est une tentative pour obtenir un câlin… Non, il dort. Tant mieux ! Mon cœur bat la chamade. Je déteste les réveils brutaux. J’étais en train de rêver. À quoi ? Mince, j’ai oublié. C’était… non ! je ne sais plus. De toute façon, ce n’était pas terrible. Bon, virer son bras sans le réveiller. Doucement. La vache ! C’est lourd. Pause. Doucement. Voilà ! Encore un peu…

– Mmm… Chérie ? Mon bébé…

Argh ! Raté.

– Ce n’est rien, dors.

– Ma chérie. Mmm… J’étais en train de rêver. De toi, je crois.

– C’est bien, rendors-toi !

– Viens me voir, ma petite étoile.

Ah non, non ! Pas maintenant ! Surtout pas.

– Mmm… J’ai envie de dormir.

– Tu es sûre ? On a le temps. On est dimanche… Ma rose, viens voir ton preux chevalier. Allez, viens, je vais te bercer tendrement.

– …

– Ben, ma belle, qu’est-ce que tu as ? Tu es toute raide !

– Rien, j’ai envie de dormir.

– …

Il ne bouge plus. Sa main tient toujours mon sein mais il ne cherche plus à m’attirer. Je lui tourne le dos et reste immobile. Silence. Ça ne dit rien de bon. Il n’est pas du genre à lâcher comme ça. Si je repoussais sa main… Non. Mauvaise idée. Me détendre, faire semblant de me rendormir. Il n’a pas bougé d’un pouce. Calmer ma respiration. Voilà… Me détendre. Bien…

– Trésor ?

– …

– Trésor ? (Plus fort)

– Mmm… (endormie) … Oui…

– Tu dors ?

Bravo ! La question la plus stupide du monde ! J’attends la suite.

– Trésor… Je voulais te dire… Tu sais, j’ai bien vu que ça n’allait pas. Que tu as changé depuis quelques jours. Tu ‘es plus la même. Tu es fâchée ? Je t’ai fait quelque chose ?

– Léo, s’il-te-plaît, j’ai envie de dormir.

– Excuse-moi trésor, mais j’ai besoin qu’on en parle.

Pas moi !

– J’ai besoin de savoir, de comprendre. C’est à cause de la maison de Grand-Pé ? Je veux bien qu’on en parle. Tu sais, c’est un beau projet, tu y gagneras. Toute la famille y gagnera…

Super prétexte ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Merci mon mari, mon monstre, de m’avoir donné LE prétexte ! Laissons-le mariner un peu

– Non, ce n’est rien, c’est la fatigue. Je voudrais dormir, s’il-te-plaît Léonard.

– Léonard… Tu m’appelles Léonard. Je ne suis plus Léo… Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas appelé darling, ton prince, ton tendre… Maintenant tu dis Léonard. Froidement. Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas embrassé, pris dans tes bras, câliné.

– Léo… Écoute…

– Oui chérie ?

– Tu as raison, c’est l’histoire du domaine de Grand-Pè, maman ne me lâche pas avec ça. En plus, il faut que je remplace Peta avec qui ça a été compliqué. Et puis c’est les douze ans de Tibère aujourd’hui et tu sais comme il est exigeant. Je ne te parle pas de Miss Pym qui pense qu’elle habite le château de Windsor. Voilà, j’en ai marre, je suis fatiguée. Tout me fatigue.

– Je te comprends trésor. Je vois bien tes soucis. Je t’aime, tu le sais. Pour le domaine, je pense qu’il faut que j’aie une discussion avec ta mère et George. Je dois arriver à les convaincre. Je vais jouer sur l’intérêt financier. George y sera sensible et il faut que je rassure ta mère. Je n’aurais pas dû te laisser toute seule, coincée entre ta mère et moi. Ma pauvre petite étoile, ma petite fée.

– …

– Mais, trésor, tu n’as pas à m’en vouloir. Je suis de ton côté. Je reste ton preux chevalier, hein ?

Il rigole. Non, il ricane. Tais-toi, laisse-moi tranquille, Monstre ! Il continue de parler, je l’écoute à peine. J’ai envie de fumer. Il a fini par lâcher mon sein. Ouf ! Mais il continue à jacasser… je te comprends, je t’aime, ma belle, ma rose, ma fée… je suis avec toi, je veux t’aider. Tu veux m’aider ? Disparais !!!

– Hein ? Tu es d’accord ? Embrasse-moi ! Embrasse ton ours préféré.

Un baiser, rapide, et hop ! je me retourne, me recroqueville et dors. Fiche-moi la paix ! Tu ne connais pas le langage non-verbal, Monstre ? Il se colle à moi. M’embrasse dans le cou. Je sens que ça monte en moi. La colère, la rage brûle dans mon ventre. Pourvu qu’il arrête ! Mais non, il continue, sa main sur ma hanche qui remonte sur ma taille, mon sein, rebelote ! Et sa bouche dans mon cou, vers l’oreille. « Trésor ! Je tiens à toi, tu m’es si précieuse ! » Sa main presse mon sein. Il se frotte contre moi maintenant. Je sens son sexe en érection contre mes fesses…

– Arrête ! Laisse-moi ! Je n’ai pas envie que tu me touches ! Laisse-moi ! Va-t’en !

Aïe ! J’y suis allée un peu fort… Lumière ; il a allumé. Aïe, aïe, aïe ! J’ai fait une boulette. Je ne bouge pas. Lui s’est décollé de moi. Je l’imagine, redressé sur un coude, les sourcils froncés, son regard sur ma nuque.

– Alice… ma chérie… que… qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Je me lève, décroche ma robe de chambre, l’enfile et sors, le visage crispé. Couloir. Escalier. Je trébuche sur Printemps. Je manque tomber et me rattrape in extremis à la rampe. Salon. Petite lampe. Sur le sol la dizaine de chenilles de ménage s’active silencieusement. Mes cigarettes, où sont-elles ? Ici ! Du feu… J’allume, aspire… Ça fait du bien. Vraiment du bien. Le cendrier céramique, le fauteuil à bascule. Encore une bouffée. Une autre. Pourvu qu’il reste en haut… J’essaie de me détendre. Mais arrive aussitôt le regard d’Héléna braqué sur moi. Sa stupeur, la peur qui naît dans ses prunelles, ses seins nus, ses poignets dans les mains du monstre. Les cris de la fille du parking. Ses mains en avant qui tentent de la protéger. Son corps recroquevillé et l’épouvante dans ses yeux. Les yeux d’Héléna encore. Ses bras saisis par le Monstre. La piscine. La culotte jaune roulée sur les cuisses. La main de Monstre qui se glisse vers le triangle brun. Puis, aussi soudainement, le visage poupin du petit garçon brun s’impose à moi. Le tremblement de sa lèvre. Ses yeux mouillés et suppliant.

– Trésor ? Je peux venir ?

C’est Monstre qui se tient à l’angle du mur. L’angle du mur dans la ruelle. La fille recroquevillée. Ses mains en avant. Sa panique. Et moi, dans mon fauteuil. Recroquevillée. Printemps sur les genoux. Une cigarette à la main. Le regard posé sur le jardin obscur dehors et les branches qui vibrent sous le vent.

– Non.

– Tu es sûre ?

– …

– Bon, je retourne me coucher. Tu peux me réveiller quand tu veux. Je suis… avec toi. Je t’aime mon ange. je t’aime.

J’écrase ma cigarette. En allume une autre. Je ne l’entends plus. Il a dû partir. Monstre est parti se coucher. Il attend sa femme. Sa femme reste dans le salon et fume. Quelle heure est-il ? je tords le cou pour voir l’horloge de la cuisine derrière la hotte de l’îlot central. Trois heures cinquante ! Et c’est l’anniversaire de Tibère aujourd’hui ! J’ai dormi moins de deux heures. Je suis au bord du craquage. Il ne faudra pas m’énerver. Ils ont intérêt à tous filer droit.

Une heure et demie plus tard, le ciel pâlit. Sale et triste.  Printemps quitte mes genoux pour sa balade matinale, laissant place à l’air froid de la nuit. J’entends la chatière se rabattre derrière lui. Les chenilles ont fini leur labeur nocturne et ont rejoint leur base. J’allume ma dernière clope et finit mon quatrième verre de Bourgogne. Une belle journée qui s’annonce pour la femme de Monstre.


DIMANCHE 5 OCTOBRE.                CLASH


Une belle journée. Un bel anniversaire. Une belle table. Un beau gâteau. Douze bougies. Tous les gens que j’aime : mon mari, Monstre, mon fils, Tibère, ses meilleurs copains, Paco et Jean-Brice, ma fille, Athéna, ma mère et son mari George, ma meilleure amie, Lisbeth, à ses côtés son sex-friend du moment, Snik (!), artiste-plasticien et bien sûr notre chère Miss Pym. Un bien bel anniversaire. Le champagne pétille dans les flûtes. Dans ma tête aussi -la troisième coupe était de trop-. L’ambiance est gaie, festive. Mon Tibère chéri :

– Vous êtes que des nuls ! Vous n’y comprenez jamais rien ! ZPack 32 SZ ! SZ ! avec un Z ! un Z ! Ce n’était pas compliqué ! SZ ! La S, tout le monde l’a ! Z ! Je te l’avais dit maman ! T’es trop nulle ! Toi aussi papa ! J’en ai marre de vous ! Vous êtes débiles !

Etc… etc… Et là, tout le monde qui parle en même temps. Monstre essaie de raisonner notre enfant (raisonner Tibère en plein caprice, ah ! ah ! Bonne chance !). Ma mère, George, Paco et Jean-Brice, Lisbeth, même Miss Pym… Ah, tiens ! Pas Snik. Pas fou l’artiste ! Et moi, la mère, portée par une légère ivresse, qui regarde tout ce beau monde, le visage blême, les yeux cernés et les lèvres pincées. Joli tableau. Je profite de la bronca générale pour me resservir une coupette. Tibère continue à vitupérer. Monstre hausse le ton. Miss Pym ressert une part de gâteau à Tibère. Snik tente une diversion en racontant une blague. Pathétique. Ma mère : « Je te l’achèterai moi, ta ZZ mon chéri ! » Tibère s’en fiche, il est en roue libre, en mode colère noire. Je finis ma flûte d’un trait. Ah, flûte ! elle est vide à nouveau. Je ricane de mon jeu de mots vaseux. Les copains de Tibère ne bronchent plus. Ils redoutent sans doute que l’orage n’éclate. Mais ils ont tort, même si tout le monde est à cran, tout le monde sait se tenir. Même Monstre. Surtout Monstre. Ah ! Mon cher ange, mon fils chéri, me prend à parti :

– Maman ! Tu te souviens que je te l’avais dit ! SZ ! Oui ou non ?

Silence général. Je m’ébroue.

– Oui, Tibère.

– On était dans la cuisine !

– Oui, Tibère.

– Et tu m’as même dit « j’ai bien compris, je dis ça à papa. » C’est bien vrai ?

– Oui, Tibère.

– Et tu l’as dit à papa ? SZ ? Tu lui as dit ?

– Oui, Tibère.

– Papa dit que non !

Monstre, tout miel :

– Je suis désolé Trésor, mais je ne me souviens pas…

– Alors maman ? Tu lui as dit ou non ?

– …

– Oui ou non ?

C’est mon fils, mon petit ange qui me parle comme ça devant tout le monde. C’est exactement ce dont j’avais besoin en ce moment. Des larmes de colère montent, me brouillent la vue. Tout devient flou : les visages, la table et sa jolie nappe, les décorations, les lumières. Tout brille et scintille. Un bien bel anniversaire.

– Je ne sais plus Tibère.

– J’en étais sûr !

Il triomphe. L’assemblée est muette. Ils assistent pétrifiés à la mise à mort de la Mère. Tragédie antique. Œdipe dénaturé.

– Tu vois, tu ne m’écoutes jamais ! Tu ne t’occupes que d’Athéna ! C’est tout pour elle ! Jamais pour moi ! Tu ne penses jamais à moi, tu n’es jamais là quand j’ai besoin de toi ! Tu ne penses qu’à toi ! Tu ne t’occupes jamais de nous !

Mais si chéri, d’Athéna, tu viens de le dire. L’hallali continue :

– J’ai la pire mère du monde. Tu nous laisses toujours avec Miss Pym ou des filles qui parlent à peine bien et en plus dès qu’on commence à les aimer, ben toi tu les vires ! Parce que tu es méchante ! En plus tu t’occupes que de toi ! C’est toujours tout pour toi ! Les cadeaux de papa, les voyages, les… les… Toi tu as toujours ce que tu veux ! Tu désires un truc et hop ! Tu l’as ! Et moi, j’ai…

– Tout ce que je désire vraiment ?

Les vannes lâchent. La colère est plus forte et m’emporte. D’une voix blanche ;

– Tout ce que je désire : des beaux enfants attentionnés, une belle maison, des domestiques efficaces, des amis sincères, des… des parents tendres et soutenants, une belle voiture, du fric, du fric par-dessus la tête ! un beau jardin, une belle voiture, de belles robes et surtout un mari fidèle et aimant ! Mais tu ne vois pas Tibère qu’on n’a jamais ce qu’on veut. Ce qu’on désire est ailleurs ! Le mensonge est partout. Tu crois vraiment que moi j’ai eu…

Je m’étrangle. Me tais et allume une cigarette. Tout le monde est scotché. Je viens de commettre l’irréparable. Une seule solution, la fuite. Je me lève, jette ma serviette dans l’assiette, en plein sur la charlotte au chocolat Fauchon et monte dans ma chambre dans un silence impressionnant.

Là je m’assieds au bord du lit et regarde notre chambre. La chambre de Monstre et de sa femme. Elle est grande, vide, sans âme. Un lit immense. Des tables de nuit ébène et acier dernier cri et pas du tout fonctionnelles. Des lampes-tuyau acier plantées dans le mur au-dessus du lit. Sur les cinq, trois ne servent jamais. Des murs ardoise et une immense baie vitrée qui remplace tout un mur et ouvre sur la campagne des Clayes, campagne urbaine, grise, moche. Sur un paysage triste.


La première à monter me voir est bien sûr Lisbeth. « Alice ma chérie. » Tu ne détaches plus les syllabes, Lisou ? « Je peux entrer ? » dit-elle, en entrant. Elle s’assied à mes côtés et me prend les mains. Étrange, je ne m’abandonne pas dans ses bras. C’est comme si je lui en voulais. De ne pas pouvoir la prendre comme confidente, pour une fois. Justement, elle est en train de m’y inviter, aux confidences. « Alice, tu es ma seule vraie amie. Tu peux tout me dire ma chérie. » Mais je ne peux rien te dire, Lisbeth. C’est trop gros. Alors, je pleure, tout simplement. Elle me cajole, m’essuie le visage avec son mouchoir, me parle tout bas. Elle embaume le jardin d’été au coucher du soleil. Elle est belle, elle est douce. « Alice… » Elle s’inquiète de mon silence. Elle se fige quelques secondes, me regarde droit dans les yeux et lance :

– C’est Léo ? Tu es en colère contre lui ?

– … (Je ne vais pas dire le contraire.)

– Il t’a fait quelque chose ?

– … (Je ferme les yeux.)

– Je… Il s’est passé quelque chose ?

– …

– Tu as découvert quelque chose ?

C’est fou qu’elle arrive à faire trois phrases différentes qui finissent toutes par « quelque chose ». Que lui dire ? Ne rien lâcher d’essentiel, mais donner du sens à mon coup d’éclat :

– J’ai découvert quelque chose, comme tu dis. Quelque chose qu’il me cachait.

– Ah ?

– Il ne sait pas que je le sais.

– Quelque chose de grave ?

– Un… un mensonge ?

– Un gros.

– Un mensonge qui concerne… sa vie sentimentale ?

Silence consentant.

– Tu as découvert qu’il…

– …

– C’est… une histoire de femme ?

– Il te trompe, c’est ça ?

– …

– C’est… (longue hésitation) à cause de Lyze ?

De quoi ? De Lyze ? Sa secrétaire ? La femme la plus antipathique au monde ? Je me tourne vers elle. Je ne sais pas comment elle interprète mon regard, mais elle enchaîne :

– Je suis désolée ma chérie. J’ai voulu t’en parler plein de fois mais je ne voulais pas te faire souffrir. Je l’ai découvert par hasard. Je me disais toujours que ça n’était qu’une passade. (Silence.) Je ne voulais pas détruire votre couple. Vous êtes si bien ensemble. Et puis surtout, je lui en ai parlé, à Léo. Il m’a promis de mettre un terme à cette liaison. Il m’a fait jurer de ne rien te dire. Il t’aime, tu sais, très fort. Je n’ai jamais compris ce qu’il lui trouvait à cette garce ! Elle ressemble à une porte de prison. Elle a juste pour elle un joli cul et des jambes d’un kilomètre. Il m’avait promis… Je pensais que c’était fini. Tu es sûre qu’il la voit encore ?

– (Bruit vague)

– Là, en ce moment ? Tout récemment ?

Un temps. Je la sens se raidir. Sa voix est plus dure quand elle reprend :

– Il m’avait promis pourtant ! Je l’ai cru. Tu l’as appris comment ?

– …

– Tu n’as pas le courage de m’en parler ? Oh Alice, ma chérie, ma chérie. Si tu savais comme je te comprends. Je suis avec toi, à tes côtés. Oh ! Il m’avait promis !

Elle m’enlace avec force. Je m’abandonne enfin. Monstre me trompe. Ou m’a trompée. Avec sa sinistre secrétaire. Le salaud. C’est normal, c’est un monstre. Je n’ai même plus envie de pleurer. Je suis juste anéantie. Le salaud ! C’est infâme. Je me tourne vers mon amie, ma douce Lisou :

– Ça dure depuis ?

– Depuis, heu… huit mois…

– Huit mois ? (Gloups !)

– Mais je te promets que j’étais sûre et certaine qu’il avait rompu.

– Tu le sais depuis combien de temps ?

– .. (longue hésitation encore) six mois.

– Six mois ? Et tu ne m’as rien dit !

– Non, j’ai voulu te protéger.

– Et comment tu l’as su ?

– Je les ai vu dans la rue tous les deux. Place des Victoires. Main dans la main. (L’image m’assaille brutalement !)

– Six mois sans rien me dire… Ma pauvre Lisou ! Ça a dû être lourd à porter. J’aurais préféré que tu m’en parles tout de suite. Pourquoi tu ne l’as pas fait ?

– J’avais trop peur de tout casser. Et il m’avait promis de rompre. J’étais certaine qu’il l’avait fait. Je n’ai jamais compris ce qu’il pouvait lui trouver à cette salope ! Elle ne t’arrive pas à la cheville. C’est une gueuse, une garce !

Elle semble furieuse. Presque blessée. Si tu savais qui il est vraiment ! Il s’appelle Monstre en vrai. Et je suis sa femme. Plains-moi, Lisou, ma douce. On reste encore un moment gentiment enlacées. Elle me quitte après un dernier câlin et m’avoir fait promettre de l’appeler.

Seule à nouveau. Et encore plus dévastée. Je suis vidée, plus de larmes, plus de colère, plus d’illusions. Il n’y a pas d’avenir avec Monstre. Mes pensées flottent, erratiques. Une main sur mon épaule, timide. Tibère, tout penaud. « Pardon, Maman. » Je le prends dans mes bras. Les larmes reviennent, chaudes, presque amicales. Tendresse. Je respire ses cheveux, m’imprègne du parfum aigrelet qu’y a laissé sa colère. C’est mon Tibère. Tout bébé, il me fallait le câliner tant et tant pour faire cesser ses pleurs de rage. Quand il parvint à tenir debout, ses colères se traduisaient par des coups de pieds dans ses jouets, dans les portes, dans le chat ! A six ans, il pulvérisa un vaisseau spatial que Mamette venait de lui offrir à coups de batte de baseball. J’avais refusé de lui offrir la station qui allait avec. Beaucoup de colère, mais beaucoup de tendresse aussi. Mon fils. Tu es pardonné. Je le lui glisse à l’oreille. Il s’abandonne en reniflant. Mais au bout d’une minute il se raidit, se dégage lentement. Il a douze ans quand même ! « Tu l’auras, ta SZ, je te le promets. » Petit sourire, baiser sur le front. Il sort, suivi par Printemps qui pousse un léger miaulement. J’ignorais qu’il était dans la chambre.

Je vais dans le dressing pour me changer. La robe blanche tombe à mes pieds. Dans l’angle gauche, je vois une belle femme en dessous blancs, sexy, le visage fatigué. Épuisé même. C’est dans cette tenue que Monstre me trouve. Il a le visage fermé, sombre. Je lui fais face, mes bras sur ma poitrine. Flash ! Héléna qui protège ses seins. Monstre qui saisit ses poignets. Il est là, devant moi. Il hésite. Me regarde furtivement. Il attend quoi ? Des encouragements ? Débrouille-toi, Monstre. Une inspiration, un raclement de gorge, il se lance :

– Tu es au courant ?

Nous y voilà ! La confession de Monstre. Mais quel pêché vas-tu m’avouer ? Je reste impassible.

– Tu sais pour Lyze ?

– Oui.

– C’est pour ça que tu as fait cette scène tout-à-l’heure ?

– Oui. (Mensonge bien pratique.)

Il paraît soulagé. L’aveu qui délivre ?

– Tu sais Alice, ce n’est rien, c’est juste un flirt entre un patron et sa secrétaire. Ce n’est pas sérieux. C’est juste… Elle aussi est mariée, tu le sais. On a résisté tant qu’on a pu. Mais de se côtoyer tous les jours depuis dix ans… Le désir s’installe. Les petites allusions, pour rire, au cours des années. Et puis un jour, la coupe de champagne de trop. Mais il n’y a pas d’amour. Pas d’affection, ou si peu. Et puis elle reste mon employée. Tu vois ? Ça n’a rien à voir avec nous. Écoute, ça ne fait pas longtemps. Je vais lui dire que c’est fini. C’était un accident. Insignifiant. Je te promets… Je préfère tout te dire. Ça a commencé après le cocktail à l’Agence le jour du contrat Masson. Tu n’avais pas voulu rester. Masson a voulu qu’on aille au Fouquet’s. Nous étions tous euphoriques. Un contrat pareil, tu penses ! Lyze était toute joyeuse. Elle s’était donnée à fond. Ensuite, elle m’a demandé de la ramener. Arrivé en bas de chez elle, nous avons parlé. Elle venait de quitter Paul…

Je suis plantée là, à moitié nue, au milieu du dressing. Mon mari, violeur, pédophile et adultère me raconte par le détail la relation qu’il entretient avec sa secrétaire depuis huit mois pour me rassurer. Il attend mon pardon. Un peu de compréhension. Il n’aura rien. Il ne mérite rien. Il me faut le fuir.

– Je vais dormir dans la chambre bleue, Léonard. Ne viens pas me voir.

Je choisis une chemise de nuit, l’enfile, prend sous le bras ma robe de chambre, attrape mes cigarettes et gagne la chambre du fond. Là j’en allume une et plonge mon regard dans les nuages filandreux du crépuscule.

Une belle journée pour la femme de Monstre.


LUNDI 6 OCTOBRE.           ENQUÊTE ET VAPEUR D’EAU


– Je pense que j’ai dégauchi une piste pour la fille de la salle de bain. Cette « Héléna ma belle » …

Étienne Étienne laisse passer un petit temps puis poursuit.

– … Vous ne la connaissiez pas et ils étaient visiblement familiers d’après votre récit. Vous avez connu Léonard à la fin de ses études. C’était donc pendant celles-ci. J’ai pensé d’abord à quelqu’un de sa famille. Nib. Je me suis demandé alors qui dans ses relations pouvait avoir une fille de douze-treize ans. Pas un pote de promo, c’est sûr. Mais un ami de ses parents, oui. J’ai fait du porte-à-porte autour de leur crèche de l’époque. Et là bingo ! Des voisins de vos beaux-parents avaient une fille nommée Héléna. Et je peux affirmer deux choses : Léonard a turbiné comme maître d’œuvre chez eux ; les parents d’Héléna ont mis un arrêt brutal à ce contrat. Ils ont mis les bouts trois mois après pour l’Afrique du Sud, Le père d‘Héléna a accepté une promotion qui lui avait été proposée plusieurs fois et qu’il avait toujours refusée. De là à conclure…

– Incroyable ! Ça colle carrément !

– Oui, je vais tâcher de les retrouver et parler à cette Héléna.

– Très bien.

– Pour les deux autres en revanche, c’est mission impossible ! La nana de la piscine peut être n’importe quelle copine de collège ou lycée. La fille du parking, c’est une inconnue. Pour la retrouver il me faudrait une date ou un lieu. Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et encore, il faut qu’elle ait porté plainte. Or seulement cinq à dix pour cent des victimes le font. Peut-être même moins si l’on tient compte des gosses, des sdf, des marginaux…

– Je comprends.

– Quant au garçon, c’est encore plus coton. Votre description est très nébuleuse. Mais si votre mari a effectivement commis ces quatre agressions, ce ne sont sans doute pas les seules. C’est sûr que pour l’instant, il n’a pas d’accordéon. Mais…

– D’accordéon ?

– De casier.

– Ah ! D’accord.

– Je vais donc creuser sa vie entre quinze et vingt-sept piges. Et si vous m’autorisez, je pourrais aussi étudier ses mœurs actuelles. Mais attention, il me faut votre consentement car il n’y a pas lourd avant que je ne trouve d’autres liaisons que celle qu’il a avec sa gratte-papier depuis plusieurs mois. Un papillon se contente rarement d’une seule fleur. Sans parler d’autres actes pédophiles. Êtes-vous vraiment prête à tout découvrir ?

– Oh ! Au point où j’en suis…

Soudain, un voile noir s’abat sur moi.

– Vous pensez qu’il pourrait… avec les enfants ? Avec nos enfants ?

– Je ne sais pas.

Silence lourd. J’écrase ma clope. Il me laisse du temps. Je le prends. Je laisse cette idée sombre m’envahir, se développer. Le visage de l‘ange aux cheveux noirs flotte devant moi, sinistre. Tibère, Athéna, quel père vous ai-je choisi ? Si jamais…  C’est un cauchemar. J’en deviendrais folle. Je pourrais… Je ne sais pas…

– Allez-y. Mettez le monstre à nu. Je suis prête à tout entendre.

– Je vais avoir besoin de renforts. Il me faudrait deux collaborateurs en plus pour avancer plus vite. On passerait de quatre à six collabs. Je vous fais un devis ?

– Pas la peine. Je vous l’ai déjà dit. Ne lésinez pas. Vous me direz le montant et je vous fais un virement.

– Comptez sur moi. D’ici une quinzaine, j’en saurais beaucoup plus. Je vous ferai un topo. Comment allez-vous gérer le quotidien ?

– Je ne sais pas. Chambre à part. Échanges réduits au minimum. Repas séparés. Et je cherche un prétexte pour m’absenter une dizaine de jours.

– Et les enfants ? Ils ne se doutent de rien ?

– Les enfants ? Oui. Ils voient bien que leur mère folèye. Que leur papa est nerveux. Mais ils sont si centrés sur eux-mêmes qu’ils ne s’en formalisent pas plus que ça.

– Méfiez-vous quand même. Les mouflets, ce sont des vraies éponges. Je ne voudrais pas sortir de mon cadre, mais tâchez de ne pas recraquer. Ça n’est bon pour personne. Même pour l’enquête. Quand l’atmosphère se charge en électricité, tout le monde est sur ses gardes… Donnez le change. Ayez l’air apaisée. Pardonnez ! Même du bout des…

– Jamais !

– Faites semblant.

– Non ! jamais.

– Mais au moins, ressaisissez-vous pour les autres. Votre famille, les enfants, Miss Pym, vos amis, vos relations…

– C’est difficile. Très difficile.

– Je sais. Mais c’est important. Pour vos enfants. Pour mon travail.

J’acquiesce. Je suis épuisée. J’ai mal au dos. Ma nuque est raide…

– Vous avez réfléchi à la suite ?

– Quelle suite ?

– Eh bien, si toutes ces affaires se révèlent exactes. Si votre mari est vraiment un taré pédophile. Que faites-vous ?

– Et vous ?

– Moi ? Eh bien, je me conformerai au code de déontologie de ma profession qui m’oblige à respecter la loi.

– Et ça veut dire ?

– Que je ne pourrai me faire le complice d’un crime en le taisant… Vous ne m’avez pas répondu.

J’allume une autre cigarette et souffle la fumée au plafond.

– Ma foi, je n’en sais rien. Je demanderai le divorce. Je demanderai la garde des enfants. Je les protégerai du Monstre.


 « Madame, vous oubliez votre serviette ! »

Où ai-je la tête ! Demi-tour, sourire d’excuse, nouveau demi-tour et je m’élance à la suite de Lisbeth dans les couloirs décorés d’arabesques bleu et ocre, surmontés d’arcs et de coupoles. Design orientaliste, un brin futuriste : portes en bois massif sculptées et stucs ciselés. Bougies et parfums d’encens. Lumières tamisées. Musique suave arabisante. Plusieurs espaces dédiés : eau, SPA, soins, fitness, thé… le Hammam de Léacorrespond bien à la description que m’en a fait Lisou. À cette heure tardive, nous sommes presque seules à en profiter. Lisou, toute fière de sa trouvaille joue les hôtesses en peignoir : « D’abord le bain, puis le hammam. Après un petit combiné soins gommage et massage, enfin thé à la menthe, comme au bled ! Je te gâte ma chérie. » Oui. Mais j’en ai bien besoin. J’essaie d’en profiter. De savourer. Mais un sombre nuage plane au-dessus de ma tête. Lisbeth est volubile. Trop. Je la sens tendue. Je nous observe toutes deux, accoudées au rebord d’un adorable bassin de mosaïque bleue, le corps baigné d’eau délicieusement tiède, à la surface flotte des pétales de roses, l’une pérorant, l’autre acquiesçant docilement. Et je nous trouve ridicules. Et j’ai mal de mimer la détente et le bien-être. Alors qu’au fond de moi brûle une torche vive nourrie par la trahison et l’horreur. Par moments une larme m’échappe. Lisou me regarde alors toute peinée. Elle se mord la lèvre du bas et fronce les sourcils, comme si c’était elle qui avait fait une grosse bêtise et qu’elle s’en voulait de me rendre si malheureuse. « Ne sois pas si triste Lisbeth ! Je vais m’en remettre. » Mensonge aussitôt trahi par les longues brûlures sur mes joues. Goût de chlore et de sel sur mes lèvres.

C’est au hammam alors que nous ramollissons dans la ouate brumeuse, parfumée de fleurs d’oranger, qu’elle m’expose son plan de reconquête de mon estime de moi et de mon avenir. Démonstration brillante :

– Ma belle, j’ai beaucoup réfléchi depuis hier. Tu as une première solution, simple : souffrir et vous en vouloir. À lui parce que c’est un salaud et un lâche. À toi parce que tu n’as pas su le garder pour toi seule. Ces sentiments de haine, de reproches perpétuels vont te bouffer, vous détruire l’un l’autre. Votre couple va exploser. Vos enfants vont trinquer. À leurs âges, ils seront marqués à vie. Léo sera malheureux comme les pierres de te perdre. Je sais combien il t’aime ! Et toi, qu’y gagneras-tu ? La solitude et la honte. L’amertume. Il te faudra du temps, du temps et encore du temps pour retrouver confiance en toi. Pour te sentir à nouveau désirable et désirante. Tu brûleras tes meilleures années à te maudire et à chercher à te venger de cette débâcle. Mais, ma belle, je crois que tu as une autre solution. Une belle opportunité. Tu acceptes Léo pour ce qu’il est. Un coureur…

– Un coureur ? N’exagère pas !

– Pardon. Un mari infidèle. Tu le prends comme il est. Tu tolères. Tu lui fais payer si tu veux. Mais sans te torturer. Tu gardes la tête haute. Tu joues le dédain. Tu fais la belle ! Tu lui montres que non seulement, ça ne te touche pas vraiment, mais ça le rend redevable. Il devient ton… Comment on dit déjà ?… Ton vassal ! Et toi, en échange de ta tolérance et de ton consentement tacite…

– Quoi ? Mon consentement ?

– Laisse-moi finir. En échange de ton consentement, tu reprends ta liberté ! Tu redeviens une fauve chasseresse. Tu recommences à…

– Je n’ai jamais été une fauve chasseresse ! D’où tu sors ça ?

– Mais si, souviens-toi, au pensionnat. Nos délires de séduction. On imaginait toutes sortes de plans pour attraper dans nos filets les plus beaux mecs !

– Oui, enfin, ça restait à l’état de projets. Je n’ai pas souvenir…

– Mais tu l’as fait ! Tu as séduit Léonard. Le plus beau, le plus talentueux. Pour lui, tu es devenue tigresse ! Tu as éclipsé toutes les autres.

– Non, toi tu l’as fait ! Tu as enchaîné conquête sur conquête. Tu es en permanence à l’affût. Ils tombent tous dans tes griffes. C’est toi la lionne ! Combien d’hommes as-tu eu ? Tu n’es jamais rassasiée !

– C’est parce que tu as pris le meilleur. Il ne me reste que le menu fretin ! (Petit rire.)

– Tu plaisantes ! Enfin, si je résume ta démonstration, je devrais tolérer sa liaison et faire pareil. C’est dingue ! Tu es folle ?

– Mais réfléchis ma belle ! Tu as le choix entre te rendre… entre VOUS rendre tous les quatre malheureux ! ou alors, sourire à la vie. Profite ! Je ne sais plus qui a dit : « La belle vertu de fidélité conjugale repose sur deux piliers : la lâcheté et la paresse. »

– C’est n’importe quoi ! Comment peux-tu me dire ça en ce moment. Je vis avec un… monstre, qui me trompe, qui… je ne sais pas, qui…

– Léo n’est pas un monstre ! C’est un homme, tout simplement.

Je me retiens de la contredire. J’aimerais tellement que ce soit vrai ! Elle enchaîne :

– Il a des défauts. Il est orgueilleux, d’accord. Mais en même temps tout lui réussit. Il est crâneur mais il a du charme et de la classe. C’est normal qu’il ait craqué. Qu’il ait du mal à résister aux conséquences de son charme. Toutes les femmes que je connais, toutes nos copines, sont définitivement amoureuses de lui et jalouses de toi, Alice !

– Ah bon !… Toi aussi ?

– Moi ? Mais non, tu es bête ! Je suis tellement heureuse pour toi. C’est bien pour ça que je te demande de réfléchir. De ne pas tout gâcher. Lyze n’est rien. À côté de toi, c’est de la gnognotte. Oblige-le à la quitter. Lance-lui un ultimatum ! Je suis sûre qu’il cédera. Il tient à toi plus que tout. Il me l’a dit plusieurs fois. Et profites-en pour te libérer !


Ses paroles tournent dans ma tête tout le temps du massage. Césure : mon corps s’abandonne, pétri par les doigts agiles ; mes pensées, elles, tourbillonnent sans fin, excitées par le discours ahurissant de Lisbeth. Toutes deux nous nous taisons et laissons nos masseuses œuvrer. De temps en temps je la regarde. Elle est toujours aussi belle. Elle a les yeux clos et le visage lisse. Lisse mais en tension. Elle ne lâche jamais prise, Lisou. Belle et à vif. C’est un petit animal toujours aux aguets. C’est curieux, je la pensais moins… Comment dire ? Ses paroles m’ont troublée. Elle veut me prouver que je dois rester avec Léo car il est… l’homme idéal. Et qu’en même temps, je dois aller voir ailleurs, me sentir libre. Lisbeth ! Même sans les horreurs que j’ai entrevues de la vie de Monstre, je ne suis pas sûre que j’aurais pu suivre tes conseils. Malgré le dégoût que je ressens aujourd’hui pour Monstre, sa liaison avec cette femme… avec ce glaçon, me blesse profondément. Je ne veux ni vivre avec lui, ni le tromper ! Mais juste le démasquer et nous en protéger.


Nous reprenons notre conversation autour du thé à la menthe. Celui-ci est servi brûlant, dans des petits verres marocains. Le parfum doux et poivré est réjouissant. Calée au creux d’un fauteuil en cuir clair, Je tiens le mien du bout des doigts et aspire bruyamment. La petite brûlure sur ma langue me réveille. Une idée émerge à travers le brouillard dans lequel m’ont laissée massage et soins.

– Et si je lui faisais croire que je le trompe. Tu m’aiderais ?

– Faire semblant ? C’est une drôle d’idée. Vas-y carrément, profites-en je te dis !

– Je n’ai pas envie… J’ai trop mal ! Je veux juste…

Oui, quoi ? Le faire rager, me venger ? Le faire souffrir ? Je ne suis pas sûre. Sa liaison avec Lyze n’a fait que venir rajouter l’humiliation à mon dégoût. Puisque les chances que tout cela soit une erreur, un – « bug » – s’avèrent nulles, je ne puis que le haïr pour ce qu’il est. Un pervers pédophile et violeur. Le haïr après l’avoir tant aimé.

– … je veux juste qu’il cesse de m’aimer. Qu’il m’oublie. Que je n’existe plus pour lui et qu’il n’existe plus pour moi. Que nos liens s’effacent à jamais. Que j’oublie jusqu’à son nom. Qu’il ne me reste qu’une ombre imprécise. Celle d’un monstre que le néant engloutit peu à peu.

– Ouh là, Alice ! Tu délires ! Qu’est-ce que tu racontes ma belle ? Tu veux le quitter ? Tu pourrais le quitter ? Vraiment ? Comme ça, juste pour ça ?

– Et oui.

– Alice… Je ne te crois pas. Tu l’aimes si fort. Vous vous aimez tellement. Vous êtes un couple indestructible. Vous êtes la référence. Dans tout Versailles, on vous admire, on vous évoque avec respect. Avec envie, ou même jalousie.

– Tout Versailles… Tu galèges !

– Je vais t’avouer quelque chose, Alice. Je t’envie depuis si longtemps. Si longtemps. Moi, je n’ai que des relations de merde ! Tous ces mecs, plus débiles les uns que les autres ! Oui d’accord, j’en pêche des mignons. Des belles gueules. Des jolis culs. Mais quand ils n’ont pas un QI d’huître, ils sont rigides ou égoïstes. Et quand ils ne sont ni l’un ni l’autre, ils sont dépressifs, angoissés, névrosé plus plus ! Et quand par miracle j’en trouve un pas trop mal. Beau, séduisant, intelligent, raffiné, eh bien, il ne m’aime pas ! Ou pas longtemps. Ou il joue avec moi comme un chat avec une pelote. Et on sait bien que les chats finissent toujours par se lasser de leurs jouets. Je n’en peux plus. Je t’envie. Tu as une chance ! Et je ne parle même pas de tes enfants. Moi je n’ai rien, Alice ! Je suis vide ! Triste et vide !

Elle est au bord des larmes. Elle a l’air anéantie. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Ou plutôt si ! À chaque fois qu’elle se fait larguer.

– Lisou ! Ma chérie…

– Pardon ! Mais t’entendre dire que tu vas quitter Léo, alors que je sais que c’est impossible ! Vous ne pouvez pas vous quitter. Vous ne VOULEZ pas vous quitter !

– Mais Lisou, pourquoi tu te mets dans cet état ? je suis navrée que Léo ait brisé ton idéal de couple. Mais tu vois, il est pareil aux autres (même bien pire si tu savais !). Et moi, je suis comme toutes les femmes trompées : blessée profondément. Et en colère. J’ai si mal que je veux m’en défaire. (Étienne Étienne se rappelle à moi !) Mais tu as raison. Je ne vais pas le quitter même si en ce moment je le déteste. Il me fait… horreur !

Elle acquiesce d’un grognement. Nous nous taisons un moment, bercées par l’ambiance arabisante. Loin, très loin, des tons chauds du petit salon, de ses dorures de cuivre, des lampes ambrées et des boiseries peintes, mes pensées flottent dans un océan gris et froid. Tristesse et colère. Je me sens seule, abandonnée. Si seulement je pouvais en parler. Me libérer. Partager ce poids insupportable. Me sentir épaulée. Peut-être les visages d’Héléna, de la fille du parking et du petit garçon me laisseraient-ils tranquille ? Je me décide à tout dire à mon amie mais elle me devance :

– Tu dois protéger tes enfants. Ils ne supporteraient pas une séparation. Léo a fait une bêtise, c’est vrai. Mais je suis sûre qu’il le regrette. Vous allez dépasser ça. Vous en sortirez plus forts. Grandis. Solides. Tibère et Athéna seront épargnés. Je suis convaincue que vous allez surmonter cette épreuve. Sois forte. Et libère-toi ! Prend un amant ! Tu verras, ça te fera du bien !

– Lisbeth, je…

– Tu n’oserais pas ? Oublie ta culpabilité. Oublie tes devoirs et vis !

Sa tirade m’a coupée dans mon élan. Je laisse tomber et retourne dans mon mutisme. Après une minute pendant lesquelles Lisou continue de développer ses arguments en faveur de l’adultère, je me lève, embrasse mon amie. « Tu as peut-être raison. Je vais y réfléchir. On se voit bientôt ? » Et je file vers la sortie.


MARDI 7 OCTOBRE.                        MAMAN


— Bon, ma petite fille, il faut que je te dise. Georges et moi avons discuté avec Léonard. Enfin, surtout Georges. Léonard a fini par nous convaincre. Ses arguments sont solides. Nous avons accepté son projet…

— Ah ? Je pensais que c’était faire offense à la mémoire de papa ?

— Oui. Enfin… non ! C’est plus compliqué que ça. Nous avons accepté, mais sous conditions. Nous avons négocié avec lui les points qui nous semblaient vraiment essentiels. Par exemple, on ne touche pas à la chapelle. C’est quand même là qu’une grande partie de tes ancêtres ont été baptisés et se sont mariés, ma fille. Et puis, on ne détruit pas un lieu de culte consacré ! Question de principe. Hors de question aussi d’assécher l’étang. Cette manie de tout assécher ! De tout défricher, raser. Les hommes sont devenus fous ! Ils pensent qu’ils vont réinventer le monde, que nos ancêtres n’avaient rient dans la tête. C’est malheureux. C’est comme les platanes de l’avenue Camus, c’est scandaleux ! D’ailleurs, j’ai écrit au maire et au député. Ah, ils ne sont pas prêts d’oublier ma lettre ! Je n’y suis pas allée de main morte ! Il faut se battre aujourd’hui pour défendre nos valeurs. Je ne sais pas si tu t’en rends compte. Pour toi tout est facile. Tu as la tête vide, tu ne sais pas ce qui compte vraiment dans la vie, ce qui est essentiel.

Cela fait à peine deux minutes que ma mère me tient au bout du fil et j’ai déjà droit à des reproches, à des jérémiades. Je prends sur moi. Respire un bon coup. Pour me détendre, je caresse la tête blanche et toute douce de Printemps. J’ai lu quelque part que caresser un chat pendant un quart d’heure équivalait à une séance de Yoga. Zen. Cat-Zen !

— Donc vous êtes d’accord, Georges et toi ?

— Oui, on peut dire ça. Mais tu sais ma petite, il est dur ton Léonard ! Quand il a une idée en tête… Mais nous lui avons fait comprendre que l’Héronnière ne lui appartenait pas, que c’est un bien familial, de notre famille. Il a quand même tendance à tout phagocyter ton gentil mari ! Georges le trouve même un peu… comment as-tu dit Georges ? Rapace ?

Monstre est un rapace ? Pourquoi pas ! C’est un prédateur, c’est sûr. J’ai épousé une bête fauve. Bigre… Ah ! Maman embraye sur papa :

— Ton pauvre père… S’il n’était pas parti avant ton grand-père… Nous avions de grands projets pour l’Héronnière. Il voulait en faire un lieu de séminaire. Quelque chose de très classique. Ton père, ma chérie, avait vraiment du goût et du respect pour les valeurs, tu sais…

— Oui, maman. Je sais, papa était parfait. Et Léo me vampirise.

— Non, il est simplement vulgaire. Intelligent, habile, mais vulgaire. Ma petite, je m’inquiète pour toi. Je… attends je vais dans le jardin… Voilà, je peux te parler tranquillement ?

— Oui.

— Que se passe-t-il ?

— Comment ça ?

— Qu’est-ce qui se passe chez toi ?

— Un peu de surmenage peut-être.

Elle pouffe.

— Du surmenage ? Toi ? (Un temps.) Léo te trompe ?

— …

— C’est ça ?

— … Oui. (Autant lui en donner pour son argent !)

— J’en étais sûre ! Ma petite, je suis avec toi. Qui est-ce ? Je la connais ?

— Sa secrétaire. Lyze Poncet.

— Lyze Poncet ? Incroyable ! Je m’en doutais, c’était évident ! (C’est incroyable ou c’est évident ?) Je l’avais senti… Lyze ! C’est fou ! Tu sais comme je ressens les choses. J’ai de vraies antennes. Rien ne m’échappe. Ça dure depuis longtemps ? Tu l’as su comment ?

— Depuis huit mois. Elisabeth était au courant depuis six mois. Et Léonard me l’a avoué lui-même.

— Ma petite fille, ma chérie. Oh je te comprends tu sais. Lyze Poncet ! J’en étais sûre ! Ah ! Je le savais ! Mais tu dois tenir bon. Protéger ton mariage. Préserver ton couple. Coûte que coûte. Tu vois… Je vais te dire quelque chose… Quelque chose d’important. Que je t’ai toujours caché.

Non, pas un autre aveu maman ! Plus de révélations, s’il-te-plaît… Ma main se crispe sur la tête de Printemps qui dégage ses oreilles d’un bref mouvement de la tête, accompagné d’un petit gémissement.

— Ton père, tu sais combien je l’ai aimé, adoré même. Nous nous chérissions si fort. Eh bien, malgré tout cet amour, ce n’était pas un ange. Il a connu des femmes. Plusieurs. Il a eu une aventure avec Mylène Lassoux. Tu sais les Lassoux ? Le couple de Neuilly. Lui dans la banque, elle galeriste. Pendant plus d’un an, ton père et elle… Ça a été difficile. Je n’en ai jamais parlé à personne. Mais il n’a jamais, jamais été question de séparation, de divorce. Tu penses, dans notre milieu ! Et notre amour a été le plus fort. Leur liaison a cessé en 19. Deux ans avant… son départ.

— Son suicide maman. Le mot existe. Tu as le droit de l’utiliser.

Silence éloquent. Tout à coup je réalise la portée de son aveu. Je sens un malaise m’envahir. Mon père, mon petit père, a trompé ma mère quand j’avais… quoi ? onze ans. Formidable !

— Il t’aimait si fort ! Il nous aimait si fort, Louis-Sé, ton père. Louis-Sé… (Voix qui se meure.)

Beurk ! Je nage en plein pathos, là. Je vais vomir. Vraiment. « Je te rappelle maman. » Je vire le chat de mes genoux. Direction la salle de bains. Vomissements. Pas violents, non. Presque doux. J’ai atteint la dose-limite. J’expulse le trop-plein. Une libération lente, par petits hoquets. La piscine, reflux. Le parking, haut-le cœur. Héléna ma belle, hoquet. Papa, de la bile. Lyze, vomissement. Je reste un moment courbée sur la vasque de marbre rose tapissée de filets orange-jaune et de bouts de choses informes, plongée dans des effluves aigres. Les hoquets se calment. J’ai la bouche sale mais je suis en paix avec mon estomac. Pas de larmes, ni de tensions. Adieu colère et tristesse. La paix du cœur. Du haut-le-cœur. Hauts-les-cœurs ! Debout les braves ! Je divague. J’ouvre l’eau en grand et laisse le flux emporter mes dégueulis. Quel mot ! Dégueulis. Qui sort de la « gueule ». Débouchis serait plus doux, presque gourmand. Déventris pas assez précis et un peu gore. Dégorgis. Pas mal, juste ce qu’il faut d’anatomique et de rauque. Dégorgis. Ouais, pas mal. J’enfonce avec l’index les petits bouts récalcitrants qui refusent d’être siphonnés. Un peu d’eau. Voilà ! Tout est propre. Un petit coup sur le museau. Un petit peu de dentifrice. Je recrache. Une femme neuve, fraîche, libérée !

Je me rassois sur le lit, me cale contre les coussins. Printemps en profite pour reprendre sa place contre mon ventre. Je rappelle maman. Lui annonce que je ne vais pas venir dîner. Pas la force, pas l’envie.

— Je te comprends ma petite fille. Mais j’aurais bien aimé te voir. Je sais que ce sont des moments très douloureux. Je voudrais t’accompagner ma petite. Tu ne veux vraiment pas venir ? Je pensais demander à Arpana de te faire un dahl, comme tu les aimes. Et si je trouve un peu de courage, je te fais une petite tarte tatin, avec beaucoup de cannelle.

— D’abord, je sais que tu ne trouveras pas le « courage » comme tu dis…

— Alice ! Quand même ! Tu exagères !

— … et ensuite je suis à bout. J’ai besoin d’être seule.

— Écoute ma petite, (je ne suis pas petite ! Non mais !) je regrette de t’avoir parlé de ton père, mais ça me semblait important. J’avais besoin de te le dire. Je suis désolée mais il fallait que tu saches. Je me devais de te le dire.

Tu regrettes ou tu ne regrettes pas ? Ce n’est pas très clair ! Je suis sûre qu’elle a bu. Elle poursuit ses explications embrouillées :

— Ton père a mal agi. C’est vrai. Il l’a regretté. Mais je ne t’ai pas tout dit.

Aïe !

— … Moi aussi j’ai eu une histoire. Une seule.

Je soupire. Ça m’a échappé.

— Oh ! Je sais ce que tu penses !

Sans blague ?

— Mais sache ma petite (grrr…) que si je l’ai fait c’est que j’en avais besoin. Et ça n’a rien à voir avec son geste malheureux. Et tu n’as pas à me juger ! Je suis ta mère ! C’est un peu facile quand on ne connait pas le contexte de juger les autres !

— Ne t’énerve pas maman. Je n’ai rien dit ! Je ne te juge pas. Papa non plus. C’est votre histoire.

— Oui eh bien, c’est vrai. Ça ne te regarde pas ! Si ton père a choisi de nous quitter toutes les deux, de quitter ce bas-monde, c’est à cause de son passé. Je n’y suis pour rien. Je l’ai souvent relevé, moi ! J’ai supporté ses coups de blues pendant des années. Ses dépressions, ah là là ! Si tu savais…

— Maman, c’est bon ! Personne ne te reproche rien. Papa a fait ça parce que… Je n’en sais rien. Et je ne veux pas le savoir.

— Tu dis ça aujourd’hui, mais moi, je revois ton regard ce soir-là. Et tous les mois qui ont suivi. Les années ! Des années de regard noir. Sombre, accusateur. Tu ne disais pas un mot. Mais dans tes yeux… La chose était entendue, jugée. Ta mère était coupable. Coupable de ne pas avoir sauvé ton saint père. Un homme si bon ! Si gentil ! Un homme parfait ! (Elle sanglote.) Et moi ? Je n’étais pas malheureuse, moi ? Je ne me suis pas sentie trahie ? Abandonnée ? Il a fallu que je supporte le regard de tous ! Tous me disaient : « Ma pauvre Anne-Louise ! Il n’y a pas de mots… » Mais tous pensaient : « Qu’as-tu fait pour pousser ton mari, un homme si gentil, à se tuer ? » Et tous me jugeaient ! Et toi, tu étais la pire de tous. Tu ne disais rien. Rien de ta souffrance. Rien de ta colère. Rien de tes accusations. Rien de ta haine. Mais tes yeux, noirs (sanglots…), tes yeux, Alice ! Si durs, si froids. Tu m’avais condamnée. Je ne méritais pas ça.

— Maman, c’était il y a vingt ans ! Il y a prescription. J’en avais douze.

— Prescription ! Comment peux-tu dire une chose pareille ! Prescription ! (Elle ricane, ça fait un bruit moche.) J’ai perdu l’homme de ma vie… Ce ne sera jamais prescrit, petite sotte ! Tu crois quoi ? Que c’est anecdotique ?

— Mais non ! Mais c’est fini, c’est le passé. (Ça y est je suis en colère !) Pour l’instant, j’ai surtout besoin que tu me laisses tranquille, que tu cesses de m’inonder de reproches ou de sous-entendus.

— Des sous-entendus, moi ? Je suis franche, je l’ai toujours été avec toi ! Et toi, toi, tu as toujours tout fait pour que je me sente mal à l’aise, que… Comme si tout était ma faute ! Ton père n’était pas l’homme idéal, loin de là ! Mais lui… Alors que moi… Moi aussi, je n’étais pas une sainte. Mais, ça m’a coûté cher. Que de nuits d’angoisse, tu n‘as pas idée ! J’en ai bavé. Et il fallait faire bonne figure. Être toujours souriante, aimable, aimante ! Et toi, tes yeux lourds de reproches. Noirs. Dès ta naissance. Dès le premier jour, tu entends ?

Sa voix se tord. Je suis sûre maintenant qu’elle a bu.

— Dès ma naissance ? Écoute maman, je ne comprends rien à ton délire, tu es là, à pleurer au téléphone. Je ne te demande rien ! Je veux juste que tu me laisses tranquille. La mort de papa et les… coucheries que vous avez pu…

— Coucheries ! Tu n’y comprends rien ! Tu n’y comprends jamais rien ! Ah, tu veux que je sois franche ? Tu veux la vérité ? Je pourrais te donner le nom de toutes les filles qui lui sont passées dans les bras. Des garces ! Tandis que moi, je n’ai vraiment aimé qu’un seul homme, mon mari. Une vraie histoire. Mais il y a eu Hugo. Un bel homme…

— S’il-te-plaît maman, je ne veux rien savoir. Ça ne me regarde pas.

— Ça ne te regarde pas ? Idiote !

— …

Mais pourquoi une telle colère ?

— Bien sûr que ça te regarde !

— Mais non ! Enfin ! Tais-toi. Je ne veux rien savoir. Laisse-moi en paix !

— Ça te regarde !

— Mais non, maman ! Ce sont vos histoires et j’ai assez des miennes !

— Ça te regarde ! Je te parle de ton père. Tu comprends Alice ? De ton vrai père ! Tu n’es pas la fille de l’homme que j’ai épousé. Louis-Sé n’est pas ton père. Ah ! Tu veux la vérité ? Ton vrai père, c’est Hugo…

J’ai raccroché. « Ton vrai père, c’est Hugo ! » résonne encore en écho. Et s’affaiblit peu à peu. Puis le silence. Je n’entends plus rien. Je ne vois plus rien. Je ne pense plus. J’aimerais m’éteindre comme une chandelle en fin de vie. Un dernier tremblement, un dernier éclat et un filet de fumée bleue qui s’élève lentement. Je passe quelques temps fixée sur cette image. Mais je ne m’éteins pas. Les minutes passent. Le soir tombe. Mon aquarium s’assombrit. Sinistre. Je joue de la télécommande et allume quelques lampes. Leurs reflets jouent sur les grandes baies vitrées qui virent au pourpre. Je regarde notre chat, mon doux Printemps, mais sa présence ne m’apporte aucun réconfort. J’entends les enfants rentrer. Je pleure, en silence.


MERCREDI 8 OCTOBRE.                  PARTIR ?


Deuxième paquet de News froissé, roulé en boule et jeté dans l’angle opposé au lit. Une vraie fumerie d’opium. Si l’air conditionné et sa filtration high-tech ne disjonctent pas, c’est Miss Pym qui le fera demain matin. Le cendrier déborde sur le dessus de lit qui s’en trouve marqué de traces grises du plus moche effet. J’ai réquisitionné le verre à dents conjugal par flemme d’aller à la cuisine le vider (oui, j’ai réintégré la chambre : feindre la normalité pour Miss Pym et les enfants). Le soleil, pâle, va se coucher. C’est le troisième depuis l’anniversaire de Tibère. C’était il y a deux jours seulement. Maintenant, chaque minute s’étire à n’en plus finir. Le statu quo est bien installé entre Monstre et sa femme. S’ignorer le plus possible. S’éviter. Ne partager que l’indispensable. Femme y arrive sans problèmes. Monstre a plus de mal. Il pense que tout va recommencer comme avant. Que c’est une affaire de jours, ou même d’heures. D’hormones. De cycle. Il est gentil, Monstre.

L’astre blafard a disparu. Derrière l’immense vitre, la banlieue toute de gris s’est muée en petites étoiles qui scintillent au milieu des brumes sous un ciel de plomb noirci. Quelques pinceaux de phares slaloment à travers cette nébuleuse. Je ne pense à rien. Fumer et attendre que la vie passe. Lentement, péniblement. Rythmée par les activités des enfants, la routine de Miss Pym, les allées et venues faussement erratiques de Printemps. Dégoût. De Léo, de moi, des autres. Papa ! Même toi, tu as trahi. Si maman dit vrai, tu étais volage, tu l’as trompée. Et tu n’es même pas mon vrai père ! Y a-t-il plus haute trahison pour une petite fille ? Mais je ne suis plus une petite fille. Pourtant, la douleur qui me ronge a des échos d’enfance. Et si tout ça ne comptait pas. Tu es avec moi, petit papa. Tu restes mon petit papa. Pleurs. Celui qui a décidé de partir plus tôt. Trop tôt. M’as-tu montré la voie ? Je pense que je te comprends enfin. Je dois être la seule. Mon petit papa, traître à maman, mais si bon, si doux. Oui, je pleure. Des larmes pour toi. Je te pleure. Tu m’as écrit que tu m’aimais, que je resterai toujours ton petit colibri. Tu n’avais pas besoin de l’écrire. Je le savais déjà, même à douze ans. J’aurais bien aimé que tu m’écrives autre chose. Genre : la vie c’est dégueulasse, c’est pour ça que je la quitte ; la vie est illusion ; le temps dévaste tout ; ne fais confiance à personne ; survis tant que tu le peux et quitte ce monde sans amertume s’il t’est possible. Genre la mort du loup :

« A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse, seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. – Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur, et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur ! Il disait : Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le Sort a voulu t’appeler, puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Je n’aurais pas mieux compris ton geste (à douze ans, tu penses !) Mais au moins, tu m’aurais prévenue. Veux-tu que je te suive ? Pourquoi pas ? Tu m’attends, là-haut ? Ou en bas ? Ou ailleurs ? Comment te rejoindre ? Je ne me vois pas me faire sauter la tête au fusil de chasse, moi. Et pourtant, je l’ai gardé ce fusil, je me suis même entraîné avec. Mère l’ignore. Pour conjurer le sort. Pour défier la mort. Ce monstre froid qui m’a enlevé mon père à douze ans. La corde ? Trop laid, trop barbare ! Des cachets ? Je ne suis pas sûre d’en avoir assez. Pas envie de me retrouver en réa, toute penaude. Un bain chaud… Les filets rouges qui prennent vie alors que la mienne se dissout. L’eau qui vire peu à peu au grenat. La conscience qui rétrécit dans l’eau tiédissante…

— Alice ?

J’ai sursauté ! C’est Monstre. Je ne bouge pas, le regard perdu dans les miroitements de la ville lointaine.

— Alice, ma chérie… Mon trésor. Ma petite fée…

C’est ça ! Sors ton dictionnaire des mots doux…

— Je suis vraiment désolé. Je te demande pardon. J’ai honte. J’ai fait une grosse bêtise.

— …

— Je ne te demande pas comment tu l’as su. Tout ce qui compte pour moi, c’est toi et notre histoire. J’ai beaucoup réfléchi depuis deux jours.

Mon pauvre chéri ! Deux jours de réflexion, ça doit être dur…

— Je ne veux pas te perdre. Tu es tout pour moi. L’Alpha et l’Oméga…

Qu’est-ce que tu racontes Monstre ? Tu philosophes ?

— Je vais virer Lyze. Tant pis si ça me coûte un bras.

Un bras ! Pourquoi ? Tu vas lui donner une pension compensatoire ?

— Je ne la reverrai plus. Je te le promets. C’est toi qui comptes pour moi. Toi et les enfants. Je suis désolé, Lyze chérie… (blanc) … Alice ! Pardon, pardon !

Quel con ! Tu es mauvais, Monstre. Même dans tes plaidoyers.

— Je te demande pardon. À genoux !

Il le fait. Pas question de bouger.

— Alice ! S’il-te-plaît !

Il tend les bras vers ma taille. Ah non, Monstre ! Je me suis écartée si brutalement que ça l’a surpris. Il se redresse, sa ride de lion entre les sourcils. Changement de registre :

— J’ai pensé à un truc. Tu es à bout. Tu fumes comme un pompier. Tu t’emportes. Tu ne te contrôle plus. Je pense, et je ne suis pas le seul, que tu as besoin de prendre du recul. Je me suis dit… depuis le temps que tu parles de faire une retraite chez les Sœurs de la Révélation. (Bénédiction, crétin !) C’est peut-être le moment. Qu’en penses-tu ?

Suit tout un discours sur mon état et les bienfaits d’une retraite, sur sa capacité à gérer la maison, gouvernante et enfants compris, tout seul. Puis il enchaîne sur : l’amour qu’il me porte, la repentance, la promesse de licencier cette garce de Lyze (garce, c’est moi qui l’ajoute). À la fin, je n’ai toujours pas pipé mot, il se couche par terre, enlace mes chevilles et tente d’embrasser mes pieds. Un petit pas en arrière suffit pour rendre Monstre définitivement pathétique. Je me ressaisis. Ma valise est prête en deux minutes. Léo me regarde sans broncher, défait. Mes clés, mon paquet (Ah mince ! Vide !), mes papiers. Miss Pym est dans la buanderie. Je vais prendre une chambre d’hôtel jusqu’au départ pour le couvent. Ma pauvre Alice. Petite sotte comme dit maman. Je sors de la chambre :

— J’appellerai Père Suzon demain pour les Sœurs. Je vais à l’hôtel. Ne cherche pas à me joindre. Je prendrai les enfants à la sortie de l’école. Et après-demain aussi. Après tu te débrouilleras, je serai au couvent.

Au couvent ! Comme au XVIIème ! Je n’ai pu m’empêcher de pouffer. Fuir Monstre avant qu’il ne se ressaisisse. Mais d’abord la Vega et me ravitailler en clopes.


JEUDI 9 OCTOBRE.                  PARDON ET MINIBAR.


La sacristie est sombre, pleine d’ombres et de mystères. Des petites fées de poussière virevoltent dans les quelques rais de soleil que filtrent les volets mi-clos. L’encens le dispute à l’encaustique et à la pierre froide. Père Suzon. J’aime cet homme. Il me rassure. Il me guide. Il est calme et sensible. Mais aujourd’hui, je le sens tendu, mon histoire le contrarie. Ses mains ramassent des miettes imaginaires sur la toile cirée aux couleurs passées tandis qu’il m’explique la position de l’église sur le divorce. Père Suzon, je ne vous demande rien de tout cela. Je n’ai pas été honnête avec vous, je ne vous ai pas dit l’essentiel mais je n’en ai pas le courage. Je veux juste que vous appuyez ma demande de retraite chez les Sœurs. Mais Père Suzon, vous avez d’autres préoccupations :

— Oui, Alice, les divorcés ou les remariés, sans être excommuniés, sont, par tradition, exclus du sacrement de réconciliation, de la communion eucharistique et aussi d’un certain nombre de fonctions liturgiques et pastorales. Et on n’annule pas un mariage comme ça. L’adultère ne suffit pas ! Le mariage est indissoluble, ma chère Alice. En prenant la décision de vous marier à l’église, vous avez engagé votre amour devant l’ensemble de la communauté chrétienne, mais aussi et surtout sous le regard de Dieu. Pour l’Église, un mariage ne cesse jamais d’exister. Indissoluble !

— Je le sais mon père. Mais…

— Pour autant, Dieu ne nous demande pas de vivre l’invivable. Tu souffres. Je le vois. Je te connais depuis si longtemps ma chère Alice ! Tu es brave et bonne. La disparition de ton père -Dieu l’ait en sa sainte garde ! – t’a profondément affectée. Tu as eu des moments difficiles, des envies de rébellion. Nous en avons parlé souvent. Et tu as été si dure avec ta pauvre mère. Elle aussi a souffert. Tellement souffert. Et je regrette profondément de ne pas avoir réussi à vous réconcilier. J’ai tenté tant de fois de ramener la paix entre vous. Tu nous as inquiétés pendant toute ton adolescence. Et je dois reconnaître que Léonard t’a apaisée. Aujourd’hui, tu mènes une vie droite. C’est vrai, Léonard n’a pas ta conscience. Il n’a pas ton intégrité. Il a souvent pêché par orgueil et aujourd’hui, il commet celui d’adultère. J’en suis désolé pour toi, ma chère enfant. Mais je te demande de bien réfléchir. Un divorce…

— Je n’en suis pas là mon père.

Mon regard erre et se pose sur la carafe de vin. Je boirais bien un coup !

— Pense aux enfants. (Visage de l’ange triste aux cheveux noirs.) Pense à notre communauté. À tous vos amis. C’est une décision terrible. Ne plus pouvoir communier !

— Je n’ai rien décidé. J’ai juste besoin de me retirer une quinzaine de jours.

— Je comprends. Tu veux prendre du temps pour réfléchir, prendre du recul. (J’acquiesce.) Mais prendre du recul… pourrait aussi t’éloigner de tes responsabilités. De tes enfants. Et de ton mari. Tu risquerais, loin du foyer, de douter, de t’imaginer libre. Aujourd’hui, tu te sens blessée par lui. Mais crois en l’expérience d’un vieux serviteur du troupeau que Dieu m’a confié. Demain, si tu sais pardonner, votre union sera bénie. Le pardon, Alice ! Privilégier l’amour sur la revanche. Jésus n’a eu de cesse de pardonner ou de rappeler l’importance du pardon. Écoute ton cœur et éteins ta colère. L’homme que tu aimes n’a pas cessé d’exister. Il a besoin de ton aide, de tes prières. Il a besoin de toi à ses côtés pour trouver la paix. Tes enfants aussi ont besoin de toi. Le pardon, ma chère Alice… Le pardon et la prière.

Pardonner au Monstre ? « Pardon Monstre, je t’ai mal jugé, au fond de toi tu es bon, tu es une créature du Seigneur. Tu ne m’as pas offensée. Mon cœur… » Non ! Non ! Et non ! Pas de pardon ! Fuir, retrouver la paix, chasser mes idées morbides et laisser Étienne apporter la lumière. Mais de pardon, jamais ! En attendant, convaincre le Père Suzon.

— Père Suzon, j’entends. Je veux bien essayer de pardonner, je veux bien. Mais, je me sens si faible, si démunie. Accordez-moi du temps, un havre de paix.

Eh bien ! il aura fallu encore une demi-heure avant qu’il ne se décide à téléphoner devant moi à la Mère Supérieure du Couvent des Sœurs de la bénédiction. Une demi-heure de conseils, de mises en garde. Une demi-heure à l’écouter patiemment, fascinée par le vin grenat, me retenant de lui demander de me verser un verre. Et surtout, une demi-heure à me retenir de tout lui dire. Mais il n’aurait pas compris. Il ne m’aurait sans doute pas crue. Père Suzon est d’un autre temps. Il connait Dieu, il connait les hommes mais il ignore tout de la vie de ce siècle. Son discours a fini par me fatiguer, m’énerver. C’est fou ! Mon seul allié objectif est Étienne Étienne. Ce bonhomme ridicule. J’en suis là !


Tant pis, j’ouvre le minibar : Toblerone, coca, Heineken, Perrier, Mars, Amstel, Vittel… non. Dans la porte, étage du bas… Gordon, Johnny Walker, Campari, Stolichnaya… Plus dans mes cordes ! J’ai quitté Père Suzon il y a quatre heures et l’image du carafon de vin de messe ne m’a pas quittée. Pendant le trajet jusqu’à l’école des enfants, sur la route de la maison… J’ai bien failli ouvrir une bouteille pendant le goûter des enfants, mais, à dix-huit heures, avec eux et Miss Pym dans mes pattes, je n’ai pas osé. Du coup, retour à l’hôtel, seule dans ma chambre, mes Versace et ma jupe trop serrée jetée au pied du lit… J’opte pour la Russie. Vodka ! Les petits clacs de la capsule métallique qui se libère, un verre, un petit glouglou. Je lève le verre, renifle un coup sec. Amertume et alcool. Beau programme, bien dans mon mood actuel. Cul sec ! C’est rude. C’est bon. Je rouvre le frigo. Deux autres Stolichnaya. Parfait. Un deuxième verre. Celui-ci, je le déguste.


Ce qui est bien, vraiment, dans les grands hôtels, c’est qu’ils restent impassibles quoiqu’on dise, quoi qu’on fasse. J’ai eu ma bouteille de vodka pleine apportée en chambre sans une remarque, ni même un regard appuyé sur les trois fioles vides alignées sur le minibar. J’ai grommelé un « Merci beaucoup ! » un peu trop obséquieux qui m’a valu un sourire discret. Rien à dire ! Maintenant, j’ai largement dépassé le stade de pompette dont je me contente habituellement. Tout tourne un peu. Non, beaucoup. La bouteille est à moitié vide ou pleine. Ha ! Ha ! Pleine ou vide. Comme moi ! Ouf, je ris toute seule. C’est pathétique ! Dire que demain je rentre au couvent ! Avec une gueule de bois ! Pardon Marie ! Pardon le Fils et le Saint-Esprit ! J’arrive à rire et pleurer en même temps. La Vodka est une boisson magique. Houlà ! Tout tourne beaucoup trop. Je me lève du lit… et retombe sur le lit ! Morte de rire ! Le téléphone qui sonne maintenant ! Où se cache-t-il ? Petit téléphone, montre-toi ! Vilain, où te (hips !) caches-tu ? Ah ici ! Maison. Maison ? C’est moi ? Mais non, c’est Léo. C’est Monstre ! Monstre ! Je ne dois pas (hips !) répondre ! Surtout dans… mon état…

— Allôô ?

— Alice, c’est moi.

Mince (hips !) j’ai décroché !

— Oui, toi.

— Ma chérie, je t’appelle… savoir comment tu vas. Je suis inquiet.

— Haa vaaa.

— Les enfants m’ont dit… allée les chercher comme tu l’avais dit. Merci… l’air tranquille. Je pense… se doutent de rien.

J’ai du mal à me concentrer sur ce que dit… Monstre. Je comprends… les mots, mais y’a un gros filtre de coton quelque part dans ma tête. Je crois… qu’il me parle des enfants et qu’ils ont gobé mon histoire de…

— Sweetie ? Tu m’écoutes ?

— Da. (Ah ! Ah ! private joke !)

— … Je sais… demain chez les Sœurs… suis content.

— Da.

— Je suis sûr… te faire du bien.

Je n’arrive pas à imprimer les mots dans ma tête. Qui tourne…

— Ben oui, quoi, c’était (hips !) ton idée… Monstre.

— .… Monstre ? Pourquoi… appelles comme ça ? À cause de Lyze. Écoute mon trésor, je n’ai jamais voulu… du mal.

— Ouais… C’est ça ! Tu n’as jamais voulu… me faire de mal, ni à moi… Ni… aux… (hips !)

— Alice, ma chérie ! Alice… Tu as bu ? Tu veux… vienne te rejoindre. Dis-moi où… là tout de suite. Je préviens Miss Pym et j’arrive.

Je perds le fil… encore. J’aurais pas dû… appeler Monstre. En plus j’ai failli tout lui dire ! Les filles, le garçon. Ferais mieux de (hips !) raccrocher. Paf ! Raccroché. Paf ! Éteint le téléphone ! Vilain ! Pif ! Un ricanement m’échappe. C’est débile ! Ah ! Ah ! (hips !) Je me couche. Demain est… un autre jour. (hips !) C’est quoi ce hoquet débile ? Aïe ça tourne. Tout tourne autour de moi. Ou c’est moi qui tourne… (hips !) C’est horrible. Horrible ! Ça tourne de plus en plus fort ! Comment on fait pour arrêter ça ? (hips !) Au secours ! Je crois que je vais… Si seulement je pouvais m’endormir… Dormir pour que tout s’arrête… s’arrête…


VENDREDI 10 OCTOBRE.                EN ROUTE


Réveil. Allongée à moitié déshabillée sur le dessus de lit en coton épais. La joue humide de bave. Les yeux collés. Le lit qui roule encore un peu. Un peu beaucoup, même. J’entrouvre l’œil droit (l’autre est emmêlé dans les plis de l’oreiller). Les lumières sont allumées alors que le soleil passe entre les rideaux. Ça refrappe à la porte. Ok, je sais ce qui m’a réveillé. Voix étouffée : « Madame ? Je peux entrer ? Je viens pour la chambre ! » Non, non ! « Deux minutes, je vous prie ! » « Bien madame ! » je roule du lit sur le sol. Me lève tant bien que mal. Ouvre le deuxième œil. Le sol doit être en biais. D’ailleurs je suis obligée de faire un pas chassé pour ne pas tomber. Direction la salle de bain. L’eau en grand, tête dans le lavabo. Eau froide. Serviette. J’enfile ma jupe. Non ! j’essaie d’enfiler ma jupe. Au bout de deux chutes grotesques, j’y parviens. Je planque la bouteille et les trois mignonnettes dans ma valise et vais ouvrir à la femme de ménage. « Désolée, il est treize heures. Il faut que je fasse la chambre. Vous devez la laisser… » Treize heures ! Je prétexte une maladie imaginaire et mendie dix minutes de rab. « Dix minutes. Je ne peux pas plus, après, j’aurais des problèmes. »

Elle est toute confuse et gentille. Tant mieux. Treize heures ! J’ai dit à la mère supérieure que je serai là-bas en fin d’après-midi… C’est mal parti. J’y serai dans la nuit. Encore une excuse à inventer. Je suis passée du côté obscur du miroir. Celui des mensonges, des tricheries, des non-dits, des déformations. Je délite mes idées sombres sous une douche brûlante. Je m’habille et me maquille très légèrement, boucle ma valise et sort. La gueule de bois m’accompagne. Dans le couloir, je retrouve la jeune fille et lui dit que la chambre est libérée. Ascenseur. Nausée, mal de tête et grande faiblesse. Terminée la vodka ! Fini l’alcool ! Ce n’est vraiment pas pour moi. À l’accueil, un type à tête de hibou. Je paye en luttant vaille que vaille pour faire bonne figure. Il fait mine de ne pas remarquer mes yeux bouffis, mon vacillement incontrôlable et ma voix pâteuse. À peine une vague remarque sur l’heure à laquelle je libère la chambre mais avec courtoise. Vive les quatre étoiles et la servilité ! J’arrondis largement la note pour couvrir le minibar. Je quitte l’accueil et sors en concentrant tous mes efforts sur ma démarche que j’espère emprunte de dignité. Dans la voiture. Rentrer l’adresse du couvent, ok. Et dormir ! J’appellerai la Mère Sup’ sur la route pour lui signifier mon retard.


Je regarde fascinée le long serpent gris sur le dos duquel glisse ma Véga dans un doux ronronnement électrique. Aucun à-coup. Aucune rupture. Juste des ponts, des panneaux, des pancartes qui passent, impassibles dans la pénombre fade de ce crépuscule d’automne. Mode autopilote cinq. Rien à faire à part laisser rouler la machine. Vive la technologie ! Vive l’I.A.[1] ! La nuit s’installe. Ma énième tentative de faire le vide a échoué aussi lamentablement que les précédentes. Dans ma tête la route qui glisse, monotone, et le capharnaüm de mes pensées. Mes yeux fixent captifs les clignotements synchrones des feux rouges d’éoliennes invisibles. Et je contemple amère l’étendue du naufrage de ma vie. Je me noie.

À ma droite une lune pleine, jaune vient d’apparaître, en partie voilée de nuées. « Les nuages couraient sur la lune enflammée comme sur l’incendie on voit fuir la fumée. » Vigny. La mort du loup encore. La mort du monstre. « Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant. » « Nos couteaux se croisaient dans ses larges entrailles et le clouaient au gazon tout baignant dans son sang… » Non, ce n’est pas le texte ! Mais c’est l’idée. L’idée de la mort. De la mort du monstre. Les lignes blanches défilent sous mes roues et je mets en scène la mort de Léonard Prescott, le mari que Dieu m’a donné. Quelle sera la prochaine étape ? Mettre le feu à la maison ? Un suicide collectif ? Tiens, la pluie ! La Véga, bête et disciplinée a réduit sa vitesse de vingt kilomètres/heure. Brave bête ! Je me laisse aller dans ses bras… Je ferme les yeux et expire longuement. Je me détends… M’assoupit…

Un aboiement :

— Bonne affaire à proximité ! À moins de dix kilomètres, de superbes promotions sur toute la maroquinerie de luxe chez Maison Dumout et Fils, à Tarbes ! Souhaitez-vous en profiter ? Dites « j’en profite ».

Mais non ! Vega ! Sale bête ! Me réveiller pour ça ! Comment on désactive cette option stupide ? Je tente :

— Désactiver « Alertes promotions » !

— « Alertes promotions » désactivées. Souhaitez-vous désactiver d’autres alertes ?

D’autres alertes ? De quoi parle-t-elle ?

— Oui !

— Lesquelles ? Précisez votre souhait.

— Laisse tomber !

— J’annule la consigne.

— C’est ça et tais-toi !

— Je ne dis plus rien.

— Eh bien, ne dis plus rien !

— …

Ah ! Ah ! J’ai gagné ! Je suis la plus forte ! Où sommes-nous ? Encore quarante-trois kilomètres. Sortie de l’autoroute dans trente-et-un, à Tournay, enfin départementale jusqu’à Burg. Le couvent est à cinq kilomètres de Burg. Encore trente-cinq minutes. Arrivée prévue à vingt-deux heures dix. J’ouvre une mignonnette de vodka, toute fraîche sortie du bar de la Véga. « Na Zdarovie ! » Cul sec. On s’habitue bien à l’eau slave. Allez une deuxième. Pour le goût. Je biberonne tranquillement en regardant le paysage défiler. Sortie de l’autoroute. J’arrive dans vingt minutes. Petit regard dans le miroir. Ouh là ! J’ai une tête de zombie. Je vais effrayer la sœur de garde !

Perdu ! C’est moi qui suis effrayée ! Une vilaine tête avec des yeux de hibou m’accueille. Mais un beau sourire franc vient égayer tout ça.

— Mme Prescott ? Bienvenue. Je vous attendais. Je suis Sœur Éléonore. Bienvenue dans notre maison.

La lourde porte s’ouvre en grand et je pénètre dans le bâtiment à la suite de mon hôte. Je la suis d’un pas mal assuré (quatre mignonettes obligent !) Parfum de vieilles pierres froides et de salpêtre. De lavande aussi. Nos pas résonnent sur les murs éclairés de ci de là par des ampoules à filament (je ne pensais pas en revoir un jour) qui pendent des plafonds en voûte. Je la suis le long de couloirs aux murs de moellons, dont la monotonie est parfois brisée par quelques volées de marches et de rares crucifix. Alors que nous nous engageons dans une coursive sombre, je lis, gravés au cœur de la clé de voûte, les mots « Ora et Labora ». Prie et travaille. La règle de Saint-Benoît, je crois me souvenir. Et moi, que suis-je venue faire ? Prier et oublier. Prier et trouver une réponse à cette épreuve. Dieu, aide-moi. Je suis dans ta maison. Sœur Éléonore se retourne, les sourcils levés. J’ai dû murmurer sans m’en rendre compte, arrêtée au pied de la sentence. Je baisse les yeux et lui emboîte le pas, chancelante.

La vieille clé de fer sombre est énorme dans la main minuscule et toute ridée de mon guide. Elle est repartie sans un mot, un sourire discret sur ses lèvres fanées, me laissant découvrir une table, une chaise, une commode et un étroit lit surmonté d’une Pietà. Malgré la nuit noire et la très faible lumière de ma chandelle, je distingue derrière les vitres des barreaux à ma fenêtre, pris dans l’épaisseur du mur. Quelques étoiles parsèment le ciel. Le mal de tête que je sentais monter depuis la traversée de Burg est bien présent. Accompagné, comme il se doit, d’une légère nausée. Je pense qu’il faut que je me calme sur l’alcool. Ça ne m’a jamais trop réussi. Allez Alice ! Au dodo ! Au moins, je devrais m’endormir vite…


SAMEDI 11 OCTOBRE.                EN PAIX

Des cloches et encore des cloches. Quel barouf ! Normal, je suis au couvent ! Réveil difficile. Les yeux lourds, qui piquent. Des acouphènes plein les oreilles. Et entre ces deux dernières, une ouate fibreuse. Le bout du nez glacé (je l’imagine tout rouge) mais mon corps tout chaud sous la couette. La chambre (la cellule !), les draps, tout respire le moisi et le froid. J’attrape du bout des doigts le bracelet de ma montre. Six heures ! Bien, j’y suis. Oui, et que dois-je y faire ? Mais Alice, tu sais bien ! Tu es là pour te reposer, prendre de la distance, attendre qu’Étienne fasse son travail et décider de ton sort et de celui de tes enfants. Accessoirement, te rapprocher de Dieu et attendre son secours. Bonne idée, me lever et commencer par prier au pied de la Sainte Mère. Je m’agenouille, joint les mains, ferme les yeux, me recueille.

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

 Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Et moi maudite…

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Priez pour nous pauvres pécheurs, et pour Léo, le Monstre !

Maintenant et à l’heure de notre mort. De sa mort ! À l’heure de sa mort ! »

Ce n’est pas vrai ! Toutes ces pensées parasites, je ne contrôle rien. Le visage de l’Ange brun passe devant mes yeux, fugace mais douloureux. Pardon, Vierge Marie ! Je suis là pour ça. Pour me libérer de ce poids. Pour solliciter l’aide de Dieu. Me réconcilier avec moi-même. Avec les autres. Bien respirer. M’abandonner à la prière. Faire le vide…

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu, Léo…

Priez pour nous pauvres pécheurs,

Maintenant et à l’heure de notre mort. Monstre !

Amen

Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes… que Monstre viole !

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Priez pour nous pauvres pécheurs, Priez pour moi, la femme de Monstre…

Maintenant et à l’heure de la mort de Monstre,

La mort de Monstre, la mort de… »

Ah ! je n’y arrive pas ! Alice, fais le vide…

« Je vous salue, Monstre !,

Maintenant et à l’heure de notre mort.

De notre mort à tous !

De la mort de Monstre !

De ma mort !

De celle de nos enfants !

De la mort de ses victimes !

Amen »

STOP ! C’est dingue, je suis folle ! Complètement folle. Suis prise de sanglots compulsifs. Tenter de me calmer. Respirer. Souffler. Souffler.

« Je vous salue, Marie pleine de grâce ;

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Et Jésus, le fruit de vos entrailles…

Et Alice est maudite…

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Qui ne peut plus rien pour Léo, le Monstre !

Maintenant et à l’heure de notre mort. De sa mort ! À l’heure de sa mort ! »

 

Bon, ce n’est pas la peine. Je n’y arriverai pas aujourd’hui. Je suis trop fatiguée.


Des centaines de cierges, autant de petits soleils, nous entourent. En l’air, à terre, le long des murs, au pied des autels. Des dizaines sur le maître-autel. Ce dernier ruisselle de blanc et d’or. Clarté douce et magique. Seuls quelques recoins recèlent une certaine obscurité. Devant moi, de dos, une vingtaine de silhouettes toutes voilées de noir et vêtues de bleu. C’est très lisse, très homogène. Les tissus sont impeccables, propres, bien repassés. Les voiles parfaitement posés. Toutes les religieuses ont, nouée avec précision, une coiffe blanche qui enserre leurs cheveux que je devine coupés courts. Le voile noir recouvre le tout. Cette unité de tons me fascine. Je suis dans le milieu de la nef, collée à un pilier que le temps a poli. L’encens emplit mes narines et me pique les yeux. J’aime. Dans ma tête, un vertige tenace ; ça rajoute une dimension magique à l’office. « Les Laudes » m’a glissé mon guide, une toute jeune novice comme l’indique son voile blanc. La mécanique bien huilée de la cérémonie se déroule tranquillement et je me laisse bercer par les frottements des sandales sur les pavés. Cette église romane de blanches, très épurée, peut facilement abriter deux ou trois cents âmes. Elles sont une quarantaine face à une sœur très âgée. C’est cette dernière qui officie. Je ferme les yeux et me laisse porter par les chants des nonnes qui se répondent d’une aile à l’autre du transept. Le Kyrie en trois dimensions. J’en ai la chair de poule. Des images passent devant moi, fugaces mais apaisantes. J’imagine des peintures impressionnistes ou bien abstraites. Des couleurs, des silhouettes, parfois des visages lisses ou grimaçants aux contours imprécis mais tous chargés qui de menaces, qui de promesses. Un petit étourdissement, brutal. À peine ai-je les genoux qui plient que je me ressaisis. L’encens se fait plus lourd. Les chants encore et encore. Les sœurs sont immobiles. En revanche, dans ma tête… Ce Kyrie n’en finit pas. Je referme les yeux et en appelle à Dieu : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Éclaire-moi. Guide-moi. En réponse, le Kyrie reprend de plus belle. Je t’écoute mon Dieu. Je suis ton enfant. Ton agneau. Je l’ai toujours été. Tu te souviens de moi qui me relevais en cachette le soir après le passage de papa et maman, pour allumer un cierge que j’avais caché avec une petite pochette d’allumettes sous l’armoire, dans un renfoncement du bois, et Tu te souviens des prières que je t’adressais, Jésus ? Un léger courant d’air venu du couloir jouait avec la flamme. Je revois les ombres de ma lampe et des pendeloques qui y étaient suspendues (une idée de ma mère, pour donner un côté bohème à ma chambre d’enfant – tout sauf du classique ! -). Ces ombres dansaient sur le mur, effrayantes. J’y voyais des chevauchées de chevaliers terribles, de loups hurlants et des dragons féroces. Alors, je priais encore plus fort. Et la flamme peu à peu s’apaisait, les monstres devenaient petites fées et gentils animaux des bois. Papillons, licornes et même Sainte-Vierge. Je lui adressais, comme à Toi, des prières de justice, d’amour. « Faites que Séverin me regarde demain et vienne encore à la récréation m’offrir des bonbons. Faites que Lisacée soit encore malade et qu’il l’oublie ! » ; « Faites que papa et maman arrêtent de se disputer ! Que papa ne soit pas triste. » Et dans ma tête, tu me répondais : « Je suis là et Je t’écoute petite Alice. Je vais veiller sur toi. » Mon cœur qui battait fort – je craignais d’être surprise – se remplissait d’amour. Le moindre grincement coupait net ma prière. Je me tendais, prête à souffler la mèche et me replonger dans mes draps. Moments délicieux. Complicité singulière avec mon Seigneur. Le chant monte et descend. Jamais de silence, juste le cours de ces voix hautes, louant le Christ. Et dans les chants, en filigrane, j’entends des paroles qui me sont adressées. « Kyrie Eleison » devient « Kyrie Alice et sonne », ce qui ne veut rien dire… Ou peut-être que si ? « Quel rire Alice sonne ? » « Christe eleison », « Christ et Alice sonnent ! » Je t’entends, Seigneur, mais ne te comprends pas. Guide-moi. Que dois-je faire ? L’office des Laudes se poursuit et mon dialogue étrange avec Notre Seigneur aussi. J’en sors vidée, aux prises avec un vortex d’émotions.

Nous sortons toutes, un cierge à la main et cette procession silencieuse à travers les couloirs du couvent est fascinante. Frottements des sandales, froufrous des tissus et rares chuchotements qui se mêlent aux premiers chants d’oiseaux et aux martèlements d’une timide pluie automnale. L’air est frais. Par instants un courant d’air plus malin que les autres réussit à éteindre quelques cierges aussitôt rallumés par une voisine de défilé. Je n’ai pas l’heure mais à la clarté pâle que diffuse les rares fenêtres que nous croisons, je devine qu’il est près de sept heures. Je tente d’étouffer du mieux que je peux un bâillement quand Sœur Éléonore me dit, à voix si basse qu’il me faut deviner certains mots, que je suis invitée à me recueillir un instant dans ma cellule et me rendre ensuite dans le réfectoire dans une demi-heure. Le prochain office sera celui de sexte, vers midi, puis les vêpres en fin d’après-midi et enfin un autre au coucher du soleil dont j’ai oublié le nom. Elle m’indique aussi qu’à dix heures, dans l’église, un prêtre viendra pour la confession Et elle disparaît d’un coup sans prévenir. Je regagne ma cellule, l’esprit encombré mais le cœur léger.


La lectrice du haut de sa chaire lit recto tono le texte pour le petit déjeuner. Sa voix quoique fluette occupe tout l’espace du réfectoire. Les sœurs mangent en silence, les yeux baissés. Sérieuses, appliquées. Je m’efforce de bouger aussi peu qu’elles, avec autant de retenue. Je saisis parfois des petits regards discrets à mon endroit. Parfois entre elles quelques sourires fugaces. Sans doute lourds de sens. La parole de la lectrice accompagne les autres bruits : couverts qui se choquent, qui raclent, eau qu’on verse dans les verres, tissus qui se frottent, chaises qui grincent sous le poids des corps, reniflements, raclements de gorges. Toute une symphonie à l’étouffée. J’en oublie presque le goût de mon potage. Poireaux, pomme de terre, navet sans doute. Peu d’épices. Peu de sel. J’agrémente ce plat simple d’un peu de pain dont je m’amuse à faire rouler la mie entre mes doigts avant de la porter à ma bouche. Les sœurs elles aussi accompagnent, de façon systématique, chaque cuillerée de soupe d’un morceau de pain. Je présume qu’il est encore très tôt. Huit heures et demie peut-être. Les sœurs m’ont placée un peu à l’écart, à la table réservée aux visiteurs. Au sortir de l’office, alors que les religieuses récitaient au long du chemin le De Profundis, je me suis décidée à chasser toutes pensées négatives ou sinistres. Oublié Monstre. Oubliées les trahisons. Ne penser qu’à moi. Me réfugier dans la prière ou à défaut dans la contemplation. Je me protège de toutes dérives toxiques. Je regarde discrètement les visages qui s’échappent des voiles épais et longs. Lisses chez les novices et souvent ridés chez les autres sœurs. Je les trouve belles ainsi alignées, bien droites, tranquilles et concentrées. J’envie leur calme.

« … Prêtez l’oreille à mes paroles ; tendez l’oreille de votre cœur et obéissez à la voix du Fils de Dieu. Gardez de tout votre cœur ses commandements et accomplissez parfaitement ses conseils. Proclamez qu’il est bon ; tout ce que vous faites, faites-le à sa louange… » J’ai fini ma soupe avant les autres. Les sœurs continuent au même rythme. Communion. « … persévérez dans la discipline et dans la sainte obéissance ; ce que vous lui avez promis… » Je ramasse les quelques miettes qui restent à côté de mon bol et les avale avec gourmandise. Je ressens un vague ennui, apaisant.


La voix grave sourd à travers le treillage de bois. Elle s’accompagne de bruits de souffle et de sifflements. Maladie respiratoire ? Le confessionnal est exigu, sombre comme il se doit et ne semble pas très solide. Le banc est glissant et je suis assise de travers. « Les assises en biais » : la formule de ma grand-mère qualifiant les femmes de notre maison depuis des générations, toujours prêtes à se relever de table pour servir les hommes. Je réponds tout bas, sachant l’assemblée des sœurs proche. J’ai une boule au ventre. Je ne sais toujours pas ce que je vais avouer au prêtre venu visiter le couvent. Pourtant, je n’ai pas manqué de temps. Suivant le protocole, je suis la dernière à passer. J’ai attendu une heure et demie dans la cour avec les sœurs recueillies sur les bancs massifs et quelques vagues moineaux pour compagnie. L’air vif tourbillonnait dans la cour et piquait les joues. Les premières feuilles d’automne voletaient entre les piliers du cloître entourant le jardin. Une jeune sœur, brisant le silence, m’apprit que la base de chacune de ces colonnes symbolisait la patience. Elle continua avec un exposé sur l’architecture du cloître, entre spirituel et géographie ; elle évoqua l’hortus conclusus et la symbolique des quatre murailles (quelque part entre mépris et amour). Mais mon esprit vagabondait, comme les feuilles rousses et jaunes, entre les piliers de mes angoisses et de mes apaisements, et de sa conférence je n’ai pas retenu grand-chose. De plus, fascinée par ses lèvres rosies par le froid, je me sentais emportée contre mon gré par le désir doux mais certainement peu catholique de l’embrasser. Toute impatience s’était évanouie de mon être quand je fus invitée à pénétrer dans la petite boîte en bois sombre.

— Que le Seigneur vous inspire les paroles justes et les sentiments vrais pour confesser avec contrition vos péchés.

Le débit est un peu désincarné, impersonnel.

— Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché (signe de croix, ça me semble approprié.) Il y a plusieurs mois que je ne me suis pas confessée.

J’ai du mal à trouver le ton juste, ni familier, ni solennel.

— Je vous en prie, je vous invite au repentir. Ayez confiance en Notre Seigneur.

— Je… je confesse avoir eu de mauvaises pensées. Des pensées de mort. J’ai souhaité la mort de mon mari. J’ai ressenti du dégoût et même de la haine à son encontre. Je m’accuse d’avoir souhaité le voir mort. De le voir sortir de ma vie. J’avoue qu’il me fait horreur. J’en demande pardon à Dieu, et à vous mon père. Je demande pénitence et absolution.

Silence. Puis :

— Qu’est-ce qui vous pousse à ce désamour ? A cet accès de haine ? Vous a-t-il blessée ?

— Je… (j’hésite, j’hésite…) Je crois avoir découvert qu’il a commis des actes terribles. Je pense qu’un mal profond l’habite.

— Quel mal, ma fille ?

— Je ne préfère pas en parler.

— …

— Je ne veux pas en parler aujourd’hui.

— Ah ! Vous pouvez, ma chère enfant, me le taire, mais vous ne pouvez le cacher devant Dieu, lui qui sait tout et voit dans votre cœur. Au moins pouvez-vous vous tourner vers le pardon et l’amour. Matthieu nous dit : « Pardonne-nous nos torts envers toi comme nous pardonnons nous-mêmes les torts des autres envers nous ». Quels péchés si terribles aurait commis votre époux ?

Je suis prise d’un vertige. A qui s’adressent mes mots, mon repentir ? Si je vais plus avant dans ma confession, j’accable Léo. Sans véritables preuves. Je quitte la pénitence pour l’accusation. Ma confession tourne au réquisitoire. Mais s’il a réellement agi ainsi – et  j’en ai la conviction – Dieu le sait et comprend certainement mon sentiment. Que dois-je alors avouer ? Que je ne peux lui pardonner ? Que ma peur et mon horreur me poussent à le vouloir anéanti ?

— Il a agressé des jeunes filles et sans doute des jeunes garçons. Je l’ai vu.

— (Un temps.) Dieu l’ait en sa sainte garde et lui pardonne ! Ce n’est hélas pas à vous ni à moi ma pauvre enfant de juger des crimes de votre mari. Et la justice des hommes est un pâle flambeau face à la lumière solaire de la justice divine.

— Oui, mais…

— Dieu est pardon. Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Mais par la bouche de son fils, il nous a dit de « Pardonner à ceux qui nous ont offensés » afin de nous pardonner nos propres offenses. Mon enfant, Dieu est miséricorde et ce flot de miséricorde ne peut pénétrer notre cœur tant que nous n’avons pas pardonné à ceux qui nous ont offensés. Il vous appartient donc de pardonner.

Je retrouve mécaniquement les paroles de contrition :

— Je demande pardon à Dieu pour tous les manques d’Amour que j’ai commis, ceux auxquels je pense et ceux auxquels je ne pense pas.

— Très bien ma fille. Voici une référence de versets de Matthieu que je vous invite à lire. Ce sera là votre pénitence.

Il me glisse un petit papier blanc grossièrement roulé à travers le caillebotis de bois. Je m’en saisis alors qu’il poursuit :

— Que Dieu notre Père vous montre sa miséricorde ; par la mort et la résurrection de son Fils Il a réconcilié le monde avec Lui… (mes pensées flottent, lointaines) …et du Fils et du Saint Esprit, je vous pardonne tous vos péchés.

— Que la passion de Jésus-Christ, notre Seigneur, l’intercession de la Vierge Marie et de tous les saints, tout ce que vous ferez de bon et supporterez de pénible contribuent au pardon de vos péchés, augmente en vous la grâce pour que vous viviez avec Dieu.

— Merci, Seigneur !

— Allez dans la paix du Christ, priez pour moi et accomplissez votre pénitence.

J’exécute un nouveau signe de croix et sort du confessionnal. Le transept est vide. Je rejoins la nef et déambule un moment le long d’un bas-côté. Mon regard balaie sans s’y arrêter les pierres blanches, grossièrement ajustées, les colonnes romanes et les vitraux clairs. Les cloches sonnent bruyamment, remplissant la nef d’ondes sonores presque palpables. L’office de sexte sans doute. Les sœurs ne vont pas tarder à rejoindre l’édifice. Une statue de Saint-Paul attire mon regard. Ou plutôt c’est le sien aveugle et minéral qui m’accroche. Un trouble. Une déchirure, une double perception : plénitude et dégoût. Apaisement et dans le même temps, malaise. Je sens mes doigts, mus par leur volonté propre, faire une petite boule du papier donné par le prêtre. Je devrais me sentir en paix après cette confession, ce pardon qui est la clé de l’amour du Christ, et pourtant je sens au fond de ma poitrine un bouillonnement. Une flamme douloureuse. J’aspire à « aller dans la paix du Christ ». J’aspire au pardon, à l’oubli. Pardon pour mes ennemis. Pardon pour Mons… pour Léonard, mon époux. Oubli pour ses crimes. Oubli. Oubli et pardon. Oubli et pardon, Seigneur ! Mais peut-on oublier et pardonner ? Peut-on pardonner si on a oublié ?


Il n’est pas grand mon carreau mais je n’en vois pas le bout ! Couvert par des arceaux de vigne, il est planté de sauge, de romarin, de marjolaine et d’autres herbes aromatiques (leur nom est écrit sur de petits panneaux). Je suis à genoux au milieu des effluves des plantes qui se mêlent à celle de la terre mouillée. Je me traîne dans cette boue collante. Le repas du midi, bien que frugal, me pèse au ventre et me fait faire des petits rots heureusement discrets. J’ai sali mon Levis et mes Gucci  à bandes (je les adore.) Tant pis ! Comme les quatre novices désignées après l’office de sexte par la sœur jardinière (Sœur Églantine, il me semble), je suis chargée de désherber mon carreau. C’est amusant. Je me revois petite fille dans le jardin de Grand-Mè m’inventant des contes de fées au pied des orangers, observant et agaçant à l’occasion fourmis, gendarmes et autres bestioles aux nombreuses pattes. Je ne me souvenais pas que ça faisait aussi mal aux genoux et au dos d’être par terre ! J’avance centimètre par centimètre. C’est fou le nombre de mauvaises herbes qui peuvent pousser sur une surface aussi petite ! Je les extirpe de la terre, parfois au prix d’une lutte terrible, certaines racines plongeant profondément dans la terre. Autour de nous, les sœurs déambulent en silence le long d’allées impeccables, recueillies. Du coin de l’œil, sans interrompre mon ouvrage, je les observe. Elles avancent très lentement, vont et viennent chacune le long de l’allée qu’elles ont choisie. Quelques rares échanges chuchotés, d’apparence anodine, se mêlent aux frôlements du vent léger et des pépiements d’oiseaux. Tout cela m’apaise. J’ai enfin cessé de penser aux trahisons de Léonard. Toute cette saleté me semble loin. J’arrache brin après brin mes peurs et mes colères, au fur et à mesure que j’avance dans ce carré de terre. Au bout de l’allée, une grotte artificielle de la hauteur d’un homme sort de terre, creusée dans un bloc de calcaire jaune. En son sein, la Vierge me sourit avec bonté. Je lui rends son sourire et continue mon ouvrage. « Ma belle ouvrage » disait Grand-Mè.

Je réalise soudain que des quatre novices, seule est restée la toute jeune fille qui m’avait parlé pendant les Laudes. Les autres sœurs se sont discrètement éclipsées. Je la soupçonne d’être restée intentionnellement pour me parler. « On fait du rab ? » lui lancé-je. Elle ne semble pas saisir. « On fait des heures supplémentaires ? » Là elle comprend et me sourit. « Oui. J’aime bien ce travail. Si vous voulez, nous pouvons nous reposer sur un banc. » Sacrément bonne idée ! Je me lève, me cambre pour soulager mes lombaires et la suit sans rien dire jusqu’à un banc en pierre. J’ai la goutte au nez, les mains et les oreilles glacées mais j’apprécie l’idée d’avoir un petit échange avec un être humain. Sous son voile blanc, la novice, bien que très jeune, présente des traits disgracieux que je n’avais pas clairement distingués jusqu’alors : un nez trop long et des yeux trop proches. Mais elle est aimable. Elle place ses mains au creux de ses cuisses croisées, paumes vers le haut, comme en attente d’une obole.

— Quel âge avez-vous ? Vous êtes toute jeune pour un noviciat, non ?

— J’ai vingt-trois ans, bientôt vingt-quatre.

— Ah. (Quand même !)

— Je suis à la fin du noviciat. Je suis entrée au couvent voici trois ans.

— Trois ans ! Et vous êtes toujours novice ?

Elle m’explique alors les trois étapes du noviciat Le tout dure parfois plus de dix ans. Sacrée période d’essai ! Elle me parle aussi de son mariage avec Jésus. Il existe dans cette congrégation une véritable cérémonie au cours de laquelle le père, en grande tenue, amène sa fille à l’église vêtue en robe blanche pour la marier avec Jésus. Eden, c’est son prénom, en parle avec émotion, les yeux brillants. Quand je lui demande ce qui l’a amenée à faire ce choix, à s’engager si profondément dans la foi, elle se trouble :

— C’est… très personnel. J’ai vécu… une expérience douloureuse qui m’a fait abandonner toute idée d’une vie séculière. Je n’ai eu d’autres choix que d’épouser Notre Christ. Béni soit-il !

Je laisse passer un moment de silence.

— J’imagine que ce doit être un choix terrible que de renoncer si jeune au monde. Cela suppose une croyance très forte et…

— La foi n’est pas une croyance ! C’est une expérience !

— Je comprends.

— Je ne pense pas ! Je ne pense pas que vous puissiez comprendre…

Si jeune et tant d’aplomb.

— (Aussi doucement que possible) Qu’est-ce que je ne peux comprendre ? Votre foi ou votre choix de devenir nonne ?

— Je vous demande pardon. Je me suis laissé emporter. Je pense sincèrement que ni vous, ni personne, hormis Dieu bien sûr, ne peux comprendre mon expérience. De même que je ne peux pas comprendre la vôtre.

Sa voix s’est singulièrement radoucie et c’est presque en chuchotant qu’elle continue :

— Je rends gloire à Dieu de me permettre de témoigner de toutes les merveilles qu’il a accomplies dans ma vie… Il y a de cela plusieurs années… j’avais neuf ans, j’ai été victime d’attouchements par un membre de ma famille, un cousin. Mes parents le considéraient comme leur fils. J’avais à peine neuf ans et il abusait de moi chaque fois qu’il venait à la maison…

Monstre !

— … Il me menaçait de me faire vraiment du mal ou de faire souffrir ma famille si j’en parlais à quelqu’un. J’étais terrifiée. Un jour, j’ai essayé d’en parler à ma mère mais j’avais tellement peur, mes paroles étaient si embrouillées, qu’elle n’a rien compris et s’est retournée contre moi et m’a punie. Pendant des années, cette histoire m’a poursuivie. D’autant que ce cousin continuait à venir à la maison. À l’âge de douze ans, je suis tombée en dépression. Mais je n’osais rien raconter. J’avais retenu un verset du Deutéronome : « Dieu fera de toi la tête et non la queue, tu seras toujours en haut et tu ne seras jamais en bas. » Cette simple phrase me soutenait. Me permettait de garder espoir. Un jour, non, un soir, j’ai prié Dieu très fort. Je pleurais et je lui demandais : « Pourquoi mon Dieu ? Pourquoi ? » Dans mon cœur, j’entendais une petite voix qui me répondait : « Tu es là pour louer son nom. » Et je continuais à pleurer. Alors je priais Jésus. Je répétais son nom, encore et encore. Je lui demandai de m’envoyer un signe ! Et là, dans ma chambre, à travers mes larmes brûlantes, j’ai vu son visage, si doux. Et il me parlait. « Eden, je suis avec toi. Je t’aime et ne t’abandonnerai jamais. Je te désigne comme la première, saisis-toi de ma victoire ! Aime et pardonne. Prends ta part de mon royaume. Eden, ton nom est inscrit dans le livre de vie. Je t’aime. Jésus t’aime et sera toujours avec toi. Amen ! »

Un sourire illumine son triste visage.

— J’étais si heureuse ! Jésus m’était apparu ! J’ai gardé ça dans mon cœur mais dès lors, dans ma vie, tout a changé. J’étais heureuse. J’ai pardonné à mon cousin et à tous ceux qui, je le pensais alors, m’avaient trahie. Jésus m’accompagnait partout. J’ai compris que cette dépression, ce délabrement, n’était que le signe d’une grande rénovation intérieure. Aujourd’hui, je vis dans l’amour et le pardon.

Elle se tait. Je ne trouve rien à dire. Je suis saisie par son histoire. Et puis, alors que le ciel se voile et que le vent se lève, je suis prise d’un frisson. Pourquoi me raconte-t-elle tout cela ? À moi ? Comment peut-elle savoir que… La coïncidence est trop grande. Non ! C’est impossible. Père Suzon ? Il aurait… Non, je ne lui ai rien dit ! Le prêtre ! Le secret de la confession ! Inquiète, je tourne la tête vers Sœur Eden. Elle n’est plus là. L’aurais-je rêvée ? Je suis seule dans le vent froid sur mon banc de granit, les fesses glacées. Voilà qu’il pleut. Je me lève au moment où les cloches sonnent vêpres. Le jardin est désert, le jour décline. Des rafales chargées de pluie cinglent mon visage. « Les Hauts de Hurlevent » pensé-je en me dirigeant vers la petite chapelle pour assister à la cérémonie. La pensée que la confession de Sœur Eden n’est pas fortuite ne me quitte pas. J’en viens même à imaginer que Monstre est derrière tout ça. Mais c’est impossible. Comment ? Comment pourrait-il ? Et le père Suzon, aurait-il pu ? Je deviens folle.


Les vêpres. Les vitraux laissent passer une lumière chiche dans cette chapelle étroite, clarté qui rivalise sans peine avec un maigre bouquet de cierges au pied de l’autel. Ce dernier est une épaisse table en pierre sur laquelle la statue de la Vierge préside, entourée de deux grosses bougies. C’est la mère supérieure qui officie. Je l’écoute à peine, me contentant de me lever, de m’asseoir et de m’agenouiller en même temps que le groupe. En fait, pendant tout l’office les paroles d’Eden tournent dans ma tête. « Jésus m’accompagnait partout » ; « J’ai pardonné à mon cousin et à tous ceux qui m’avaient trahie » ; « Aujourd’hui, je vis dans l’amour et le pardon. » Et comme une abeille qui butinerait deux fleurs, je vole, indécise, d’une pensée à l’autre : « Pardonne à ceux qui t’ont offensée. Pardonne à Léonard… » ; « C’est un coup monté, Alice, on te manipule… Tu ne dois pas pardonner… » Deux fleurs. Une chargée de miel. L’autre de fiel.


Tout le repas (encore une soupe et du pain, j’ai pris bien soin d’en prendre une bouchée à chaque cuillère) ces pensées ne m’ont pas quittée. L’abeille bourdonnait sans fin d’une fleur à l’autre. Les deux se paraient d’évidence. J’ai terminé mon repas en silence, à peine ai-je entendu la psalmodie de la sœur chargée de la lecture. La poitrine prise dans un étau, le ventre noué, j’ai à nouveau suivi les religieuses vers la chapelle de Marie pour complies, quatrième et dernier office de la journée. J’ai retrouvé avec émotion cette petite chapelle épurée et exiguë. Rassurante. Maternelle. La statue de la Vierge comme seule figure. Le soleil couchant teinte d’ambre les petits vitraux et tous les murs s’en imprègnent. Je m’y sens bien. La petite abeille s’est enfin tue. Je me laisse porter par les chants et les prières. Des larmes coulent sur mes joues sans que j’y associe une émotion particulière. La nuit s’est installée au-dehors et seuls les deux gros cierges dont on a Marie et quelques autres disséminés de-ci de-là apportent un peu de clarté. Dans cet obscur vaisseau de pierre, j’ai l’impression de flotter. Je nous sens toutes flotter dans les airs. Une apesanteur provoquée par les chants et les prières. Je ferme les yeux.

C’est alors que se produit un drôle d’événement ! En un instant mon cœur est touché. Je me sens saisie par la foi avec une telle force, un tel soulèvement de tout mon être, une conviction si puissante, une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute. Je me sens tout à coup. J’ai le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu. En mon cœur explose la joie ! Les larmes ne tarissent pas, inondent mon cou. Je vibre de tous mes membres, de toute ma chair. Un tourbillon s’empare de moi. Je plonge dans le noir et me laisse glisser vers un ailleurs, vers… l’oubli.

NOIR.


Une main sur ma joue, chaude et caressante. C’est la première chose que je sens. Puis les draps sur mon corps, bien bordés, mes bras par-dessus. L’oreiller sous ma tête. Une douleur faible mais lancinante au genou gauche. Sans ouvrir les yeux, je reconnais la fermeté du lit et l’odeur de la cellule. La main continue sa lente caresse, à peine appuyée. Je retrouve d’un coup l’émotion qui m’a enveloppée dans la chapelle. Une ferveur telle que je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort de toute ma vie. Une évidence !

J’ai dû montrer malgré moi un signe d’éveil car la main s’arrête et une voix rauque me demande : « Comment vous sentez-vous mon enfant ? » J’entrouvre les yeux et découvre le visage de la Mère Supérieure, austère et à la fois. J’esquisse un sourire.

— Je vais bien.

— Ah ! Tant mieux ! Vous nous avez causé de l’émotion à vous évanouir comme ça. Tout l’office a été chamboulé. Nous vous avons transportée dans votre lit en attendant le médecin. Il ne devrait pas tarder.

— Non, ce n’est pas la peine de le déranger, je vais bien. Je pense que c’était juste l’émotion et la fatigue.

— Il est plus prudent qu’il puisse vous ausculter, vous ne pensez pas ?

Au fond de moi, je sais que c’est inutile. Mais je n’ose pas insister. Je préfère changer de sujet.

— J’ai eu une révélation. Pendant l’office. Je… J’ai été saisie par la foi, avec une violence… Je n’avais jamais ressenti de sentiments aussi forts.

Elle se contente de sourire.

— Je voudrais vous parler de quelque chose. Une chose si monstrueuse que je n’ai pas osé en parler au prêtre pendant ma confession.

— Je vous écoute, mon enfant.

— Mon mari que j’aimais éperdument depuis quatorze ans est un monstre. C’est un prédateur pédophile. J’ai eu la preuve de ses agissements. Il a abusé, sans doute violé, plusieurs jeunes adolescentes. Peut-être même un enfant. C’est un monstre. J’ai vécu quatorze ans avec un criminel, un pédophile. J’ai eu deux enfants de lui !

— Ma pauvre enfant ! Quelle horreur !

Silence. Elle reprend :

— Le malin se cache dans les cœurs de gens à l’apparence souvent innocente. Vous avez dû terriblement souffrir ! Vous avez bien fait de venir ici. La présence de Dieu imprègne chaque recoin de ce couvent. Il vous donnera de la force.

— J’ai aussi appris qu’il me trompe avec sa secrétaire. Tout cela m’a anéantie. Je suis désarmée. Je ne sais pas quoi faire. Je ne peux pas rester avec lui mais je n’ose pas le dénoncer.

— Ma pauvre enfant ! Je comprends votre désarroi. Je ne peux que vous conseiller la prière. Demander à Dieu de vous guider dans ce moment si difficile. Il vous connaît et vous aime.

— Je le sais. Je l’ai senti si fort au fond de moi. Je ressens son amour. Il me demande de pardonner. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Comment puis-je pardonner à mon époux ? Et comment pourrai-je continuer à vivre avec lui ? Après ce qu’il a fait ?

— Vous doutez de votre courage et de votre force ? Mon enfant, avec Dieu vous êtes invincible. « L’Éternel Dieu est un soleil et un bouclier. » Si vous écoutez le Seigneur qui parle en votre cœur, vous trouverez la force pour continuer à vivre avec votre mari. Vous trouverez les mots pour lui pardonner.

— Mais ne devrais-je pas le quitter ? Me protéger et protéger les enfants ?

— J’entends votre peur. Mais vous avez été unis devant Dieu et « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » nous dit Matthieu. Vous devez lui parler. Vous ne pourrez pas effacer ses péchés. Mais vous pouvez l’amener à se repentir. Vous devez lui dire que vous savez ce qu’il a fait. Invitez-le à la prière. C’est le rôle d’une femme que de guider son mari dans les ténèbres. La Bible nous dit bien que « sans une femme l’homme gémit et va à la dérive. » Soyez son guide et son salut.

— Je devrais donc lui pardonner et le guider vers Dieu ? Mais aujourd’hui, il me fait horreur ; j’aurais voulu le punir…

— Ne dites point : Je rendrai le mal. Attendez-vous à l’Éternel et il vous sauvera.

— Je peux lui pardonner. Essayer. Mais vivre avec lui ! C’est au-dessus de mes forces…

— Pas si vous ouvrez votre cœur. À Dieu et à votre mari.

— Pardonner… ouvrir mon cœur… je comprends. C’est difficile… Que dois-je faire ?

Avec un grand calme elle m’explique que c’est là mon rôle et ma gloire. Ses paroles sont du miel à mes oreilles. Je comprends que là est ma place. Ma place d’épouse. Je suis bouleversée par cette compréhension. Sauver Léo, le ramener vers Dieu et le bien par la force de l’amour et du pardon ! Prier pour lui. Prier avec lui ! Pour la gloire du Seigneur qui s’est sacrifié pour nous ! Après m’avoir parlé un long moment, la vieille femme se tait et nous restons silencieuses. Du dehors nous parviennent quelques sons tout doux : insectes, grenouilles, oiseaux nocturnes et petite pluie. Je me laisse porter par une exaltation nouvelle. Sauver mon Léo ! Des pensées d’amour et de tolérance s’enchaînent dans mon esprit et, apaisée, je les laisse défiler. La religieuse me quitte sur une dernière parole dont je ne saisis pas tout de suite le sens : « L’Éternel a tout fait pour un but, même le méchant pour le jour du malheur. Reposez-vous, chère enfant » me dit-elle en quittant la pièce, accompagnée par le bruissement de ses robes.

Après son départ. Je reste quelques minutes allongée, les bras le long du corps, le regard dans le vague. Puis, je sors du lit et vais me rafraîchir le visage. Enfin, toute empreinte de cette ferveur si puissante, je m’agenouille et prie. Je prie la Vierge Marie, son Fils et Dieu, tous ensemble je les mêle en une prière terrible, insensée, qui ne ressemble à aucune autre. C’est une prière d’abandon et d’amour. Je leur raconte mes souvenirs d’enfant, de petite fille timide et inquiète. Comment ils m’ont aidé à chasser les démons qui peuplaient ma chambre et ma vie. Comment ils m’ont aidée à tenir après la mort de papa. Puis je leur fais part de mes résolutions : pardonner à Léo, l’inviter à tout me dire, le guider vers Dieu à travers la prière, l’aider au repentir. Je leur promets aussi de tenir ma place de mère et d’épouse, de prendre soin de mon mari et de mes enfants. Mes enfants ! Est-il trop tard pour les appeler ? Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’il est déjà vingt-et-une heure dix. Trop tard. Même si nous sommes samedi, ils doivent dormir. Je pourrais appeler Léo… Non ! Il ne comprendrait pas. Je dois lui parler de vive voix. Je dois pouvoir lui prendre la main, le prendre dans mes bras, le consoler. Courage Léonard, ta femme arrive, elle va t’aider à chasser tes démons. Nous serons forts. Soutenus par notre amour et l’amour du Seigneur.

Je me mets au lit et éteins. J’ai pris soin de garder une petite bougie allumée comme prolongement de mes prières et de mes vœux. Je m’allonge sur le dos sans oreiller, en position de shavasana, « le cadavre » bras le long du corps, mains tournées vers le ciel. Je relâche tous mes muscles et mon esprit. Je laisse glisser mes pensées sans m’y opposer et sans les retenir, me recentrant sur ma respiration encore et encore. Et c’est ainsi, enthousiaste et calme, portée par un délicieux sentiment de paix et de sérénité que je ferme les yeux et me laisse glisser dans un doux sommeil, heureuse d’être au monde, définitivement en paix…


Un hurlement ! Celui de la fille du parking. Mon cœur qui s’emballe. Un bruit de course. Une porte qui claque. Je pousse la barre, entrouvre le montant. La ruelle sombre. Petites foulées. Lumière blême et façades obscures. Rumeur de la ville, odeur d’égout. Un chat gris et noir qui traverse la rue. La pluie soudaine et forte. Le ruissellement de l’eau froide sur mon visage et dans mon cou. L’angle du mur. De l’autre côté, un petit cri de bête blessée. La fille. Ma main gauche se pose sur le mur. À deux pas la plaque bleue qui me saute aux yeux :

ELECTRICITE DE FRANCE
POSTE DE TRANSFORMATION HAUTE TENSION
COURCELLES-CHAMPERRET 2
DANGER DE MORT

L’impasse. La porte de garage. La rousse aux yeux verts, qui pousse des glapissements, les mains projetées devant elle en un geste dérisoire de défense. L’épouvante dans ses yeux !


 

DIMANCHE 12 OCTOBRE.       En colère

Je me réveille haletante, en sueur, un roulement de tambour gronde dans ma poitrine. J’écarquille les yeux. Je ne sais pas où je suis. Je revois les yeux verts affolés. Et la plaque bleue : « Courcelles-Champerret 2 ». Bon sang !

Je me saisis de mon portable. L’allume. Mes doigts sont impatients. L’appareil prend son temps. Enfin, je peux composer le numéro d’Étienne. Une… deux… trois sonneries…

— Allô, oui ?

— Étienne, c’est moi ! Vous avez de quoi noter ?

— Alice ? Vous savez l’heure qu’il est ?

— Je sais. Mais c’est très important ! Prenez de quoi noter !

Un temps. Je l’entends souffler, puis le bruit d’un objet qui tombe et se brise (un verre ?). Un juron. Enfin :

— C’est bon. J’écoute.

— Courcelles-Champerret 2 !

— Courcelles… Champerret… 2. Et c’est quoi ?

— La fille du parking. Quand Léonard l’a coincée dans l’impasse, il a posé sa main à côté d’une plaque EDF. Je l’avais aperçue chez In Memoriam. Je l’ai revue ce matin dans un rêve. Très nettement. Il était écrit : Poste de transformation haute tension – Courcelles-Champerret 2 – Danger de mort.

— … haute tension… de mort… Vous êtes sûre de vous ?

— Ah oui ! C’était comme si j’avais une photo sous les yeux. En plus, la fille, je l’ai mieux vue, elle est rousse avec les yeux verts. Un visage en pointe et de longs cils. Elle doit avoir dix-huit, vingt ans.

— Bien… Si c’est vrai, ça nous fait une bonne piste de recherche. Je m’y colle dès demain. On est dimanche aujourd’hui.

— Demain ?

— Oui.

— …

— Bon, ok, je m’y mets aujourd’hui.

— Bien ! De votre côté, vous avez du neuf ?

— Justement, je pensais vous appeler dans la journée. Mais ça ne va pas trop vous plaire. Pas du tout même.

— Ah ?

Qu’est-ce qui peut m’arriver de pire, sérieusement ?

— J’y vais. La liaison avec sa secrétaire… ça ne date pas de huit mois…

— Pas de huit mois ? Elisabeth m’avait dit…

— Pas huit mois. Dix ans. Ça a commencé juste avant la naissance de votre fille. D’Athéna.

Quoi ? Depuis dix ans ! À la naissance d’Athéna !!!

— Mme Prescott ? Ça va ?

— Pas du tout. Il m’avait parlé d’une simple passade. Le… le salaud.

— Oui. Je n’ai pas fini.

— Pas fini ? Vous avez avancé sur les jeunes filles ?

— Pas encore. Mais je suis sur une piste. Je vais creuser. Je vous tiens au courant.

— Alors, c’est quoi ?

Entend-il l’angoisse dans ma voix ?

— Il a d’autres liaisons…

— … Oui ?

— Des clientes, des femmes de clients, des collaboratrices. Plus quelques flirts sur le net.

— Ce n’est pas vrai… Vous êtes sûr ? Vraiment ?

— Certain. J’ai mis la main sur tous ses courriels, ses pics, ses messages instantanés. Je n’ai pas manqué de lecture. Je dirais une dizaine de liaisons sur les cinq dernières années.

— … La vache

— Et je n’ai pas terminé. Vous êtes assise ?

Je retiens mon souffle. Mes mains sont agrippées à l’édredon de coton épais qui pèse sur mes jambes. Il prend son temps, Étienne bis.

— Tous ces adultères sont passagers. En revanche, il a une autre liaison régulière. Il voit Elisabeth très souvent… Depuis longtemps.

— Lyze, pas Elisabeth. Lyse Poncet, sa se…

Ma voix se meurt. Je viens de comprendre. Comme un gros coup de poing en pleine face ! Elisabeth !

— Elisabeth ?… Mon Elisabeth ?

— Il a une liaison régulière avec votre meilleure amie. Elisabeth Marronnier.

Un coup de poignard dans le ventre. Quinze ans… seize ans… d’amitié, de complicité, de… de tout ! J’ai juste envie de hurler, hurler, hurler et mourir. Pourtant je ne fais rien et reste coite. Étienne aussi. Le froid me saisit, remontant le long du dos.

— Mme Prescott ? Vous avez entendu ?

— Oui. (Un hoquet)

— Je suis désolé. Nous nous étions mis d’accord sur le fait que je ne vous cachais rien de ce que je dégotais.

— Oui, merci. Je ne vous reproche rien. (Hoquet) Je vais raccrocher. Je vous rappellerai tout à l’heure.

— Bien, comme vous voulez. Je reste joignable. Ne faites pas de bêtises.

— Juste une chose. (Hoquet) Depuis combien de temps ?

Raclement de gorge. Hésitation. Je crains le pire.

— Depuis… (Long soupir.) En fait, peu de temps après votre rencontre avec Léonard. Un mois après exactement.

— Quoi ? Un mois après (hoquet) notre rencontre ? Depuis quatorze ans !!!

Soudain, je la revois au hammam, son verre de thé à la main, les larmes aux yeux, me dire d’une voix blanche : « Vous ne pouvez pas vous quitter ! Vous ne VOULEZ pas vous quitter ! » Le poignard s’est retourné et laboure mes tripes. La douleur est terrible. Je raccroche et pars dans un rire nerveux sans fin. Puis le rire entrecoupé de hoquets incontrôlables se mue en plainte. La plainte en cri de rage. Cri. Plainte. Gémissement. Hoquets. Pleurs. Larmes chaudes. Mes joues ruissellent, de la bave coule du coin de mes lèvres. Génial ! C’est génial ! Léo-Elisabeth, Elisabeth-Léo, Léo-Elisabeth… Quelle gourde je suis ! Quelle imbécile ! Et moi qui voulais l’absoudre, le guider vers Dieu ! Quelle quiche ! Quelle conne ! Un mois après notre rencontre ! Un mois ! Quatorze ans ! Je me lève et cours vomir dans l’évier, toujours en hoquetant. C’est rose et jaune, filandreux. Nouveaux hoquets. Nouvelles couleurs. Plus rouge. Qu’est-ce que j’ai bien pu manger ? Des fruits rouges, de la betterave ? En fait, je m’en fous ! J’ouvre le robinet à fond. Nettoie. Me rince le visage. Me redresse. Une femme hagarde, le maquillage défait, les yeux perdus, blême, laide, me fait face. Alice Prescott, née de Mondragon. Morte-vivante. Là, dans le miroir fêlé d’une pauvre salle de bain d’une triste cellule de couvent. J’aurais dû choisir une tombe comme retraite.


 

Une demi-heure passe. Pas la douleur. Une demi-heure à refaire défiler quatorze années d’amitiés et de passions. Quatorze années de mensonges. Quatorze années de trahison ! Le couteau toujours planté dans les tripes, je rappelle Étienne. Il m’explique que la liaison avec Elisabeth est en pointillé. Ils ont très peur tous les deux que je la découvre. Sans blague ! Ils se reprochent mutuellement cet adultère. Mais ont du mal à s’empêcher de se voir. Elisabeth est excessivement jalouse de Lyze. Même si Léonard jure que c’est elle qu’il aime. Concernant les autres femmes, il s’agit plutôt de petites passades. C’est Léo qui met un terme à chaque fois aux relations. Souvent après la première nuit, voire la deuxième. Monstre le séducteur. Monstre le Casanova. Monstre le Dom Juan ! Puisses-tu périr sous les foudres du Commandeur ! Nous échangeons un moment. La voix basse et traînante du détective me cajole, met un peu de baume sur mes blessures à vif. Nous convenons que la confidence d’Elisabeth sur la liaison de Léo-Lyze prétendument de huit mois était un leurre. Ils avaient certainement deviné que j’avais découvert quelque chose. C’était un aveu par défaut. Prêcher le presque vrai pour savoir le… Je les hais ! mon mari, ma meilleure amie. Que me reste-t-il ? Une mère insupportable et deux enfants égoïstes . Je pleure à l’oreille d’Étienne qui me laisse ce temps. Il me quitte finalement en me promettant du neuf concernant les jeunes filles et le garçon.

Je reste prostrée dans ma cellule prétextant un besoin de recueillement. Les heures passent. La douleur non. La lame est toujours là dans mon ventre, profondément enfoncée. Cruelle. Petit à petit, alors que le soleil orchestre une lente chorégraphie toute de flèches blanches, de poussières d’or suspendues, de clair-obscur, et enfin d’ombres mauves, une décision s’impose à moi. Rentrer. Reprendre place dans le foyer. Préparer la séparation. Garder les enfants. Les protéger. Laisser Étienne alimenter le dossier de mon avocat. Et ne lâcher sur rien. La maison, les biens. Rester froide et distante avec Monstre. Donner le change. Me créer une carapace pour affronter les semaines, les mois à venir. Et Elisabeth ? Que faire ? Lui mentir à elle aussi ? Faire comme si de rien n’était ? Ou la battre froid, l’éviter… Voire l’affronter ! Lui révéler que je sais tout de sa trahison. De leur amour. De leur amour ? Oui, il s’agit bien de ça ! Elle l’aime. Éperdument. Elle n’a jamais cessé de me dire tout le bien qu’elle pense de Monstre. « Il a du charme et de la classe. » Elle me répète depuis tant d’années que j’ai une chance incroyable. Elle meurt de jalousie depuis si longtemps ! Pour l’instant, il vaut mieux que je taise tout. Ne pas inquiéter Monstre. L’endormir. Permettre à Étienne d’avancer. Et préparer mon avenir et celui des enfants. Me reconstruire, seule. M’inventer une nouvelle vie, loin de Monstre et de ses belles. Qu’il aille en prison ou non, dans tous les cas, il ira au Diable ! Il est dix-huit heures. En partant dans une heure, je serai à la maison vers cinq heures. Nous serons lundi matin. Je préparerai le petit déjeuner des enfants et les conduirai à l’école. Vega se fera un plaisir de me conduire et avec un peu de chance, elle me bercera. Je dormirai. Je m’oublierai. Un peu d’alcool m’y aidera.

 


 

à suivre…

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