GREEN WASHING – nouvelle bio

Bonjour,

En attendant la suite d’In Memoriam, toujours en cours de relecture et dont vous trouverez l’intégralité des pages à jour dans le slide-menu à droite, je vous propose la lecture d’une courte nouvelle d’anticipation qui parle prurit et forêt. Ecologie et fin du monde. Rien de moins !

 


GREEN WASHING


J’ai été le premier.  D’autres suivront.  En fait, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que les problèmes d’environnement, nous allons les régler tous d’un coup. Définitivement. La mauvaise, c’est que nous allons le payer cher. Très cher.

Retour en arrière :

« Chérie,  j’ai un truc qui me gratte dans le dos ! » lui dis-je.

– Qui te démange, tu veux dire ?

– Ouais, joue pas à la plus fine et viens me gratter !

Elle pousse un gros soupir mais vient. C’est ça aussi l’amour ! D’une main mollasse et du bout des doigts, elle s’exécute, la tête visiblement ailleurs, alors même que la démangeaison s’accentue sauvagement sous mon omoplate droite. Je la guide, péremptoire. Elle obtempère, maussade. Mais la démangeaison est toujours là. Je craque et passe brutalement ma chemise par-dessus la tête et tente d’atteindre moi-même la zone de conflit. Je l’atteins presque.  Résigné, je choisis le montant de la porte de la cuisine pour me soulager, Je me frotte le haut du dos, Baloo mais en moins gracieux. Ça vaut le coup, le soulagement est quasi orgasmique ! Ah ! Ça va vachement mieux…

C’est le lendemain que ça dérape. Même démangeaison. Même endroit. Mais cette fois, je sens sous mes doigts des petits bouts de brindille qui dépassent de mon tee-shirt. Comme je suis seul à la maison -je crois qu’elle est chez Lucie, sa copine-voisine- il va falloir que je me débrouille tout seul. J’essaie d’attraper une des tiges et de tirer, mais ça glisse, c’est trop court, ma main est trop tendue. Je réessaye deux trois fois. Pas mieux ! Ça commence sérieux à me courir d’autant que la démangeaison devient insupportable. « Et merde ! ». Je m’apprête à me mettre torse-nu mais c’est la sonnette d’entrée qui sonne le gong ! Une gueule joviale,  familière, des cheveux de neige qui dépassent de partout, une chemise froissée, pas de doute, c’est mon oncle Luis. Il tombe bien. Je le coupe dans le baratin d’usage, retire mon polo et lui tourne le dos. Tu peux m’enlever ça ? Après avoir marqué sa surprise, il fait une timide tentative. Je l’encourage. Il tire mais n’y arrive pas, ça résiste et moi ça me fait un rien mal ! Il compte quatre petites brindilles, me dit qu’elles ont traversé la peau, que c’est bizarre (ben tiens !) et que j’ai dû me planter ça en passant quelque part et que ça ne doit pas être très grave, que ça va tomber tout seul. Evidemment, ça m’exaspère ! Ça gratte, ça démange,  ça chatouille, ça brûle… Il s’obstine à relativiser ma gêne, ma douleur. Merde ! Ce n’est pas lui qui vit un enfer. Et puis c’est quoi ces trucs ?

Hélène arrive plus tard. Je viens d’envoyer mon oncle aux pelotes.  Vexé, il a prétexté une course bidon pour annuler le repas. Je saute sur ma blonde qui me lance un regard fatigué, les bras chargés de courses. Elle a la peau moite. Je lui montre mes brindilles. A son tour, elle s’essaye au désherbage d’omoplate. Même douleur vive, même constat d’impuissance. J’aperçois un trouble dans son regard quand je me retourne vers elle. Un plissement des yeux, un froncement de sourcils. Ça me décide à me rendre chez le toubib.

« C’est curieux ! On dirait que ça pousse de l’intérieur… » qu’il me dit. De l’intérieur ? Quoi ? Comme une verrue ? Une tumeur ? Non, pas une tumeur quand même ! Léger ricanement. Mais quoi alors ? Son silence n’est pas fait pour me rassurer. Il me propose de couper les tiges. Ça, ok. Clac ! Clac ! Clac ! Clac ! Il me prescrit des crèmes, des machins et des trucs et puis une échographie. Va pour l’écho et pour tout ce qui peut calmer le prurit. Prurit ! Quel mot horrible ! Bordel ! Ça gratte !!!

L’échographie, le lendemain matin après une nuit blanche et la démangeaison qui s’est muée en une douleur ininterrompue, comme une rage de dents sourde. J’ai une tête en sac de chiffons sales, des cernes jaunâtres et je sens malgré la douche les relents d’une fine suée, fille de la fatigue et de l’angoisse qui s’installe, heure après heure. Le mec fait une drôle de tronche. Visiblement, le kyste qui s’est formé sous la peau, couronné des sept brindilles qui ont repoussé dans la nuit, ça, il n’a jamais vu. Hélène a fait à peu près la même gueule ce matin. Premier cliché. L’image se fige. Elle mesure 37 mm quand même, la boule informe. Ça correspond à quel âge, pour un fœtus ? Les tiges mesurent entre 25 mm et 36 mm. Il a l’air très sceptique quand je lui dis que tout était taillé hier soir. Nouveau cliché. Il marmonne quelque chose et me montre, d’un doigt incertain, un réseau. Un maillage qui s’est développé autour du kyste. Ca part un peu dans tous les sens. C’est serré. Taille du bazar : 10 cm et des bananes. « Ah ouais ! Ça ne rigole pas ! » M’exclamé-je. Lui non plus, il ne rigole pas. Moi non plus, en fait. Il ne sait pas ce que c’est. Rédige un baratin pour le docteur. Me conseille de reprendre rendez-vous très vite. D’y aller tout de suite, même.

Embarras du médecin. Hôpital. Attente. Interne. Puis scanner, spécialistes, attente. IRM. Première nuit. Les questions résonnent autrement aux heures sombres. Au matin, l’espoir renaît. Re-spécialistes, biopsies, analyses, conciliabules mystérieux. Des heures à attendre, englué dans la langueur morne de la chambre beige saumâtre, sur un lit trop chaud, trop mou, trop orthopédique. Un temps qui semble arrêté, coupé par l’intrusion brutale d’une infirmière pressée qui vient faire des prélèvements, des soins. Visite d’Hélène, perdue, feignant l’insouciance. Ma chère Hélène. Re-re-spécialistes. Transfert vers un nouveau centre. Nouveaux examens. Deuxième nuit. Pendant ce temps le réseau s’agrandit, les tiges se multiplient, grandissent. Nouvelles nuits chargées d’angoisses, nouvelles journées interminables. Nouveaux traitements. Et la douleur se diffuse dans tout le dos, le bras, le cou. Je sais maintenant que, quoi qu’il arrive, je vais crever. On ne peut pas vivre avec un truc qui se développe aussi vite et survivre. Je voudrais juste savoir ce que c’est avant de claquer. Pourquoi mon dos ressemble de plus en plus à celui d’un hérisson. S’il-vous-plaît ! Une réponse !

Je finis entre les mains du Professeur Auduin. Kevin Auduin (Le Professeur Kevin ! Sans déconner ! Pourquoi pas Dylan, Président de la République ?). Malgré son prénom, il a l’air sérieux, très sûr de lui. C’est bien, ça rassure un peu. Un tout petit peu. Jusqu’à ce qu’il me parle, le dos tourné. Son regard derrière des verres épais glisse sur la douzaine de clichés. Là, je suis plus du tout rassuré, je suis carrément flippé. En gros, il ne sait pas ce que c’est. Toutes les hypothèses ont été invalidées l’une après l’autre. Il a échangé avec Docteur Truc et Professeur Machin, et Untel et Tartempion. Tous des pointures. Il m’en balance une liste longue comme le bras, histoire de bien m’impressionner, de me montrer qu’il a bien fait son job ! Que c’est un gars sérieux. Il a même envoyé les clichés et les compte-rendu à d’éminents collègues aux States ! Aux States ! Ouais, ben en attendant, je suis pas plus avancé. Les analyses ADN renvoient des résultats aberrants : c’est mon ADN, mais en même temps, la structure est modifiée, plus complexe, végétale. Végétale ? Comme un champignon ? Non, comme un végétal ligneux. Quelque chose de moi, mais ligneux. Il est gêné, peiné. Pour moi ou parce qu’il n’a pas de réponse ? Hélène renifle à ma droite. Hélène ! Je l’avais oubliée. Pourtant elle est à côté de moi, hébétée. Ça la dépasse complètement depuis le début, cette histoire. Elle est à côté de moi jour après jour depuis deux semaines que ça dure. Elle toussote pour se donner du courage. « Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Est-ce que… (blanc assez long) Vous allez pouvoir… » C’est le bruit de la pendule qui rythme le long silence qui suit. Tac. Tac. Celle qui dit oui, qui dit non. Et qui m’attend.

Je marche laborieusement, voûté, les jambes raides, le long du sentier qui monte doucement vers le sommet de la colline boisée. La lumière joue dans les feuilles et ça fait des jolies couleurs. Des camaïeux de jaunes, d’orange, de rouge et de vert. Et tout ce petit monde frissonne, bruisse agréablement. L’humus m’emplit le nez. C’est riche, c’est frais. Je m’enivre de ces senteurs automnales. Je n’ai pas froid. Pourtant l’air est chargé de gouttelettes glacées. Je suis bien malgré la rigidité qui s’installe dans mes membres, mon souffle de plus en plus court, ma vue malade, ma peau grise et râpeuse. Mais je suis bien. J’avance. Encore quelques pensées pour ma belle Hélène. Qui a tant pleuré. Surtout quand elle m’a parlé du bébé dans son ventre. Notre bébé. Ce secret qu’elle s’apprêtait à m’annoncer le jour du truc « qui me gratte dans le dos ». Mais là où elle a le plus pleuré c’est pour l’annonce de mon départ. De ma lente dérive à venir. Seul. Loin du monde des hommes. Elle a tant pleuré et pourtant bien compris mon refus de rester entre les pattes de Kevin. Du Professeur Kevin. Mon besoin de fuir les néons blafards, les murs jaune malade et les blouses blanches. Et tant pis pour la recherche, tant pis pour Kevin. Elle a bien compris aussi ma fuite, d’autant que ces derniers jours ont été particulièrement pénibles : regards horrifiés devant mon aspect, interpellations amusées, voire moqueuses ou agressives dans la rue (mon histoire et ma photo ont bien sûr fait le tour des média et j’ai failli plus d’une fois m’effondrer devant des journalistes de plus en plus invasifs). Bien compris qu’elle ne pouvait pas m’accompagner. Je lui ai fait un plan, assez précis, du petit tertre où elle pourra venir me voir, en bordure d’une belle clairière, quand le cœur lui dira. Mais pas tout de suite.

C’est là. Je suis arrivé. Je reconnais bien l’emplacement que j’ai choisi deux semaines plus tôt. Mon cœur encore affolé par l’ascension pénible fait cogner le sang dans mes oreilles. J’entends pourtant les piaillements, gazouillis, pépiements chants et cris des oiseaux –mésanges, geais, pies, moineaux…-, les vrombissements des insectes ailés –abeilles, coléoptères, mouches et moucherons-. Et tant de bruits et froissements à venir… Le grincement des branches. Les effluves fleuries et musquées. Tout un monde à découvrir. Et tant de saisons pour le faire. Je fais un dernier tour de mon nouveau domaine. Quelques mètres carrés en haut d’une petite colline à la lisière d’un bosquet de chênes, de hêtres et de châtaigniers, mes nouveaux amis. La vue et belle. Je suis bien. Je choisis une orientation sud-sud-ouest (j’aime les couchers de soleil), et je me fige, apaisé. Je suis nu. Je laisse mes branches se déplier, mes feuilles à peine sorties de centaines de bourgeons de ces dernières heures se déployer. Je sens -déjà !- les radicelles qui recouvrent mes plantes de pied chercher à pénétrer le terreau humide. Je prends racine. Je suis bien.


Pierre Foucher

été 2015

 

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